Prof. Léonard Wantchékon au sujet des Agoodjié (Amazones) « Il faut qu’on les rende vivantes »

Par Fulbert Adjimehossou,

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Économiste et membre de l’Académie américaine des arts et des sciences depuis 2013, Prof. Léonard Wantchékon est aussi un passionné d’histoire, surtout celle de ses origines. C’est ce qui lui a valu d’être conseiller sur le film Woman King qui sortira en septembre 2022 et qui s’est inspiré de l’histoire des Agoodjié du Danxomè. À travers cette interview, Léonard Wantchékon dévoile combien ce film à suspense rehausse le Bénin et force, avec l’érection de la statue des amazones à Cotonou, à approfondir les connaissances sur ces femmes guerrières pour que cela soit enseigné.

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La Nation : Prof. Wantchékon, on vous connaît en tant qu’économiste. Êtes-vous aussi un historien ?

Léonard Wantchékon : Je suis avant tout un chercheur pluridisciplinaire. J’ai une formation en Mathématiques appliquées et Economie, avec comme domaines de recherche, l’économie politique, l’économie de développement et surtout l’Histoire économique. J’ai travaillé sur l’impact à long terme de l’esclavage, celui des écoles coloniales sur la mobilité intergénérationnelle au Bénin. Je conduis actuellement une étude sur les « Agouda », ces esclaves libres qui sont retournés à Ouidah, Agoué et à Lagos.
Je mène aussi une étude sur les femmes guerrières du Danxomè qui consiste à faire le répertoire biographique d’une cinquantaine d’anciennes amazones des rois Guézo, Glèlè et Béhanzin. C’est un recueil de biographies détaillées sur ces femmes guerrières. Ce qui permet d’écrire l’histoire à partir de celle des individus et pas uniquement sur la base des écrits des administrateurs coloniaux, des archives coloniales. J’ai commencé à faire ce travail avec mes collègues de l’African School of Economics (basée à Abomey-Calavi) depuis sept ans. Mais il faut remarquer que j’ai toujours été passionné d’histoire depuis le cours secondaire. J’ai trouvé en particulier que la richesse du Bénin sur les plans de l’histoire coloniale et postcoloniale demande que, quelle que soit la discipline, l’on puisse s’y intéresser. Pour moi, c’est naturel de passer de l’économie à l’Histoire et vice-versa. Moi, j’étudie l’Histoire comme un économiste ou comme un statisticien appliqué. Mes travaux sur les faits historiques consistent, dans la mesure du possible, à générer des échantillons de personnes qui ont fait l’histoire, à décrire les choix qu’elles ont faits ainsi que leur environnement à l’époque. Et sur la base de ces données assez détaillées, on essaie de mieux décrire et analyser ces faits historiques. C’est un peu ce que nous faisons actuellement avec l’histoire des « Agoodjié ».
C’est quelque chose qui, je l’espère, sera un complément aux travaux existant sur le sujet, mais aussi un grand complément par rapport au film Woman King.

Que représentent pour vous les Agoodjié, ces femmes guerrières ?

Ce sont des femmes indépendantes, courageuses et fortes qui, du fait de ces caractéristiques, ont été recrutées dans le corps des amazones du royaume du Danxomè. Elles avaient un statut particulier dans la stratégie de défense du royaume. De ce point de vue, elles subissaient un entrainement extrêmement rigoureux et avaient toutes sortes de rituels qui permettaient de maintenir le moral et la force de caractère qu’il faut pour jouer ce rôle. Lorsqu’elles sont revenues dans leur communauté, après le service militaire, ces femmes guerrières sont restées entreprenantes et fortes. Certaines sont devenues des entrepreneures agricoles, des commerçantes, etc. Dans tous les cas, c’étaient des femmes qui inspiraient un respect énorme dans la communauté. Elles ont une influence très forte sur les générations futures du point de vue de l’égalité entre l’homme et la femme. Il y a beaucoup d’histoires que nous allons dévoiler dans le livre que nous écrivons, et qui montrent qu’après avoir quitté l’armée, l’histoire de ces femmes est restée aussi fascinante qu’elle l’était pendant la guerre. C’est exceptionnel.

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Les Agoodjié constituent une fierté pour le Bénin parce que c’était une institution unique dans l’histoire militaire du monde entier. C’est une armée institutionnalisée de sorte à être efficace dans le temps. C’est alors un joyau de l’histoire militaire du monde, et en même temps de notre pays. Ça prendra du temps, s’il faut parler de l’organisation. Il y avait des relations particulières entre le corps des officiers Agoodjié, le Gahou (chef d’état-major de l’armée) et le roi. Et c’est justement ces relations spécifiques qui ont été mises en exergue dans le film Woman King dont j’ai été un des conseillers. Selon nos recherches, Tassi Hangbé, la sœur jumelle du roi Akaba, a initié le corps des Agoodjié durant son règne de trois ans (1708-1711). Le roi Guézo (1818-1858) l’a institutionnalisé et réorganisé avec des stratégies de recrutement et d’entrainement extrêmement élaborées. C’est tout un rituel qui permet de maintenir la cohésion et la force de cette armée. Nous pourrons en parler avec beaucoup de détails plus tard, à la sortie du livre d’ici la fin de l’année.

Woman King sortira en septembre 2022. Quel est le lien entre ce film et les Agoodjié du royaume du Danxomè ?

Le film est inspiré des événements qui se sont déroulés autour de 1823, où le roi Guézo a décidé de remettre en cause les rapports de dépendance qui existaient entre le royaume du Danxomè et l’empire d’Oyo, surtout en ce qui concerne le payement du tribut. Le roi s’est adressé à Nannansi qui dirigeait le corps des amazones, avec comme responsabilité de jouer un rôle prépondérant pour la reconquête de l’intégrité du royaume du Danxomè. Le film permet de montrer l’existence de ce corps, son fonctionnement, et son organisation, puis les rapports que ces femmes guerrières entretenaient avec le roi. Du fait de ce rôle que jouaient les femmes dans le royaume, elles avaient une influence politique très forte. C’est une influence qui faisait de l’héroïne du film, un peu comme l’égal du roi. Elle n’était pas la reine, mais presque. Ça reflète alors le pouvoir des femmes au sein du royaume du Danxomè, un pouvoir basé sur le rôle prépondérant que jouait le corps des amazones. Les détails sur leur recrutement, la façon dont elles combattaient, comment elles disposaient les corps des soldats abattus, etc. Ce sont des détails très importants qui nous replongent dans l’histoire militaire du royaume d’Abomey. Comme vous le voyez, l’objet du film n’est pas simplement de relater l’histoire du royaume, mais de faire ressortir des aspects clés des institutions politiques et militaires du royaume du Danxomè. Il revient à nous autres, dont les ancêtres ont vécu sous ces institutions, de produire une version plus complète de ce qui sort du film et de tirer des leçons de ces expériences. Je veux que nous portions ce message plus loin. Que cette histoire soit adaptée par un film de cette envergure, c’est extraordinaire. Je voudrais faire remarquer qu’avant Woman King, il y avait le film Black Panther qui évoquait déjà l’existence de femmes guerrières. C’était beaucoup plus une fiction. Ici en revanche, c’est une fiction basée sur un épisode précis de l’histoire du Danxomè. Alors dans le film, on parle du roi Guézo, de Nanhoui, la fille de Nannansi, etc. Ça nous met dans le contexte du Danxomè de l’époque. C’est vraiment une grande source de fierté. Mon rôle en tant que conseiller historique a consisté à aider à définir le contexte historique du film, assurer qu’il reflète la réalité historique de l’époque, en fournissant des informations assez précises sur la conduite des guerres, ainsi que les institutions et les normes culturelles et sociales du Danxomè.

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Vous souhaitez que l’histoire de ces femmes guerrières soit mise en valeur dans toutes ses facettes. L’érection à Cotonou, à la place des amazones, d’une statue en leur honneur, n’est-elle pas un début ?

Je pense que c’est une très bonne initiative, un acte symbolique d’une grande importance. Il nous reste maintenant à travailler à faire connaître réellement qui étaient ces femmes. Faire connaître leurs noms, où elles ont grandi, leurs actions, et là où elles ont été inhumées. Il faut qu’on les rende vivantes et présentes. Quand on vous parle d’un chef de guerre français ou allemand du XVIIIe ou du XIXe siècle, il a un nom, une histoire. Dans notre contexte, ce sera important que le monument soit accompagné d’études personnalisées. Il faut semer sur le terrain fertile que les pouvoirs publics sont en train d’apprêter. Cela, c’est notre devoir à tous et particulièrement nous les chercheurs. Et c’est ce que nous sommes en train de faire à l’Institut des Études africaines de l’École africaine d’Economie (African School of Economics). Nous avons pu, comme je l’avais déjà dit, collecter des informations sur une cinquantaine de femmes guerrières. Mais il y a beaucoup d’autres. Elles étaient des milliers. Il faut que ce monument soit le symbole aussi d’une attention plus forte portée à l’histoire de notre pays. Il y a certes ces femmes guerrières, mais il n’y avait pas qu’elles.
Le retour des anciens esclaves du Brésil est une histoire extrêmement fascinante que l’on peut creuser davantage. Il y a le royaume de Nikki, qui était extrêmement sophistiqué et dont l’histoire mérite d’être davantage vulgarisée. Et que dire des royaumes de Hogbonou, d’Allada, etc. ? Il y a plusieurs éléments de notre histoire qu’il faut qu’on puisse mieux faire ressortir. Notre histoire est tellement riche pour n’être laissée qu’aux seuls historiens. Il faut que les économistes, les sociologues, les philosophes, etc. participent à l’œuvre de la reconstitution de l’histoire nationale, dans une perspective pluri et trans-disciplinaire. Il y a un élément important de fierté et d’identité que la connaissance de l’histoire vous apporte et qui n’a pas de prix. Sur le plan académique, l’histoire incite au désir de savoir et contribue au succès académique dans d’autres disciplines. Mon directeur de thèse, qui est mathématicien économiste, ne dit presque jamais rien sans références historiques. Dans les formations de l’Ase, sur les campus de Calavi, Abidjan et New York, l’histoire économique et sociale est une discipline obligatoire. En résumé, le monument peut être une façon de dire aux gens, il y a eu des amazones, essayons de mieux comprendre leur histoire et de la faire revivre aux générations futures.