Prof Mahouton Norbert Hounkonnou, mathématicien et physicien: Portrait d’un savant contemporain

Par Fulbert Adjimehossou,

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En 2022, Professeur Norbert Hounkonnou a fait son entrée à l’Académie Hassan II des Sciences et Techniques du Maroc. C’est un mathématicien et physicien engagé qui tente de faire comprendre le langage des sciences aux décideurs africains.

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Toujours réglo sur l’heure. Léger sourire au-dessus d’une barbe dominante. C’est l’impression figée d’une énième rencontre. Elle date de fin octobre 2022, plus d’un trimestre après que Prof.
Mahouton Norbert Hounkonnou est devenu, par décret royal, membre associé à l’Académie Hassan II des Sciences et Techniques du Maroc. « C’est une consécration », souffle-t-il, au détour d’une demi-heure d’échanges à son domicile. Cette consécration du président du Réseau des académies africaines des sciences (Nasac) n’est pas à prendre à la légère. Son entrée dans cette académie, sous tutelle du Roi Mohammed VI, qui n’accueille que des talents dont l’illumination et la sagesse leur ont valu une position éminente au sein de la communauté scientifique internationale, fait la fierté du Bénin. « C’est une académie très prestigieuse », fait-il remarquer.
Hassan II n’est pas une première dans le parcours de ce scientifique qui venait de fermer 66 ans. Ce savant qui a dirigé pendant deux mandats l’Académie nationale des Sciences, Arts, Lettres du Bénin (Ansalb) a été sacré, quelques jours avant son entrée à l’académie Hassan II, docteur honoris causa de l’Université Toulouse III-Paul Sabatier. Premier
béninois élu à l’Académie mondiale des sciences pour le monde en développement en 2004, à l’Académie africaine des sciences en 2005, membre de l’Académie des sciences d’Afrique du Sud, du Comité consultatif et du Programme d’enseignement des sciences du partenariat interacadémie (InterAcademy Partnership (Iap)) et d’autres institutions savantes, il est habitué à décrocher des reconnaissances, l’une à la suite de l’autre, depuis trois décennies. Il fut en 1993 lauréat du Prix Subsides à Savant de l’Université Libre de Bruxelles (Belgique). Il a aussi reçu, entre autres, le prix de l’Académie mondiale des sciences (Twas) en 1996, le prix du président de l’Université des sciences de Tokyo en 2015 et le prix de l’Académie mondiale des sciences pour la recherche scientifique en 2016 pour son travail incisif sur les mathématiques non-commutatives et non-linéaires. En juillet dernier à Helsinki, il a été élu représentant pour l’Afrique de la Commission pour le développement de l’Union mathématique internationale.

Un génie

Norbert a toujours été vu depuis le bas âge comme un génie. Toujours le meilleur de sa classe, au primaire et au secondaire, il réédite l’exploit en finissant major de promotion à l’Université catholique de
Louvain en Belgique avec la plus grande distinction. C’est là qu’il a soutenu sa thèse en 1992, après son Diplôme d’Etudes Approfondies (Dea) à l’Université de Perpignan, en France (1989) et le master ès sciences à l’Institut Polytechnique de Kharkov, Ukraine (1984). « J’ai toujours été parmi les meilleurs au cours de mon parcours scolaire et universitaire. Les condisciples m’avaient surnommé le savant. Certains compatriotes qui ont fait la Russie continuent d’ailleurs de m’appeler ainsi en langue russe: outchioné (??????) », affirme-t-il.
Professeur titulaire des Universités du Cames depuis bientôt 23 ans, Mahouton Norbert Hounkonnou a vu la flamme scientifique s’allumer en lui depuis tout petit. Déjà à l’âge de quatre ans, il suivait l’une de ses sœurs pour se rendre à l’école. L’enseignant l’admettait dans la classe et le petit Norbert en profitait pour apprendre les choses qui dépassaient son âge. Cela n’a pas manqué d’éveiller son esprit pour le préparer à la science. Il a entretenu cette flamme en suivant les pas de ses frères, tous scientifiques. Il y a eu Feu Dr. Dominique Hounkonnou, titulaire d’un PhD de l’Université de Wageningen aux Pays-Bas et ancien fonctionnaire du Centre technique de coopération agricole et rurale.
Cassien Hounkonnou a eu avant Dominique une carrière scientifique très brillante. Pascal Affaton, un autre parent de Norbert, est un éminent géologue qui a fini sa carrière au Centre européen de recherche et d’enseignement des Géosciences de l’Environnement. « Mes grands frères m’ont imprimé un rythme de travail soutenu. Il y a aussi la discipline imposée par l’éducation que les parents nous ont donnée », reconnait-il.

Mahouton Norbert Hounkonnou, mathématicien et physicien béninois

Secret d’enseignant

L’académicien Norbert Hounkonnou ne se voit pas comme un extra. Tout le monde, insiste-t-il, a les aptitudes nécessaires pour appréhender les mathématiques et la physique. « En chaque individu, il y a un don. Les conditions dans lesquelles nous nous trouvons feront que le don est plus révélé chez l’un que chez l’autre », explique-t-il. À en croire cet enseignant qui a encadré plus d’une quarantaine de thèses de doctorat dans le monde, la passion pour une discipline dépend aussi de l’enseignant. « Nous devons démystifier et démythifier les sciences en général et les maths en particulier. Je ne peux pas enseigner les mathématiques en Afrique à des étudiants africains sans tenir compte de leur environnement socioculturel. Notre culture est riche de symboles susceptibles de nous aider à illustrer les disciplines que nous enseignons », fait-il savoir. Mais ce n’est pas toujours la faute de l’enseignant, reconnaît-il. Les universités africaines sont pour la plupart dans des conditions, avoue-t-il, « très lamentables, défavorables à la prise d’initiatives et à la créativité ».
Souvent sollicité dans des comités d’évaluation de grandes universités, l’académicien béninois ne pense pas que mathématiques. Convaincu qu’aucune science au monde ne peut répondre à elle seule aux problèmes de notre époque, le président de la Chaire Internationale en Physique Mathématique et Applications (Cipma-Chaire Unesco) mise sur la transdisciplinarité et la complexité. « Ce n’est pas étonnant de me voir avec des philosophes, des climatologues, etc. ». Le rôle des académies des sciences, c’est principalement de réfléchir aux problèmes contemporains et de les expliquer par la science en vue de faire des propositions aux décideurs des secteurs public et privé.
Dans ce sens, le président du Réseau des Académies africaines des sciences (Nasac) ne manque pas d’occasion pour se faire comprendre. Sa voix a résonné au Forum africain sur la recherche et l’innovation de la Cedeao (Fari) tenu du 17 au 21 octobre 2022 à Abuja au Nigeria dont il a été le président du comité scientifique. Mais ce n’est pas suffisant pour faire changer les choses. La difficulté provient de la temporalité politique qui est bien différente de la temporalité scientifique. La première est une vision à court terme pendant que la seconde relève du long terme. « Le politique n’a pas cette patience. Il lutte pour son mandat et sa réélection, et dans le meilleur des cas, doit satisfaire les besoins urgents de son électorat dans le temps requis. La difficulté des académiciens, c’est de lier ces deux temporalités du politique et de la science. Il faut faire en sorte que, régulièrement, les décideurs politiques, les diplomates et les scientifiques se retrouvent pour discuter des questions sociétales et scientifiques et œuvrer ensemble pour le développement. Cela va faciliter les choses… »

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Extrême gauche

Norbert Hounkonnou sait qu’il a besoin des politiques pour réussir son combat du développement par la science. Mais lui-même, il se définit comme être d’un courant de pensée rigide, d’extrême gauche. Membre de la Ligue des droits de l’Homme depuis 1989 et membre du Parti communiste du Bénin depuis ses premières années universitaires, l’académicien a des positions bien tranchées. «J’ai été élevé dans la rigueur. Cette rigueur, imprimée dans la science, apparaît naturellement dans ma conduite sociale. Les gens me trouvent rigoriste, mais c’est naturel. C’est aussi ma trop grande propension pour l’intérêt de la grande majorité qui me vaut ces qualificatifs», explique-t-il.
Militant, dit-il, de tout ce qui est porteur de développement des peuples en général, Norbert n’a occupé pour le moment aucun poste politique. Pourtant, ce ne sont pas les sollicitations qui ont manqué. Il aurait pu être ministre du temps de deux présidents de la République. «Le premier a voulu que je sois ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique. J’ai estimé que son courant ne participait pas de ma philosophie de vie. Et j’ai décliné l’offre, en leur disant qu’il y a des gens valables dans leur camp susceptibles de gérer suivant leur système. Le second a tout fait, en vain ».
Alors, faudrait-il s’attendre à le voir mourir dans la science? «Je ne sais pas être retraité de la science ». C’est une vie teintée de sacrifices au profit de cette science qui, avoue-t-il, est sa vie. « C’était dur au début, mais mon épouse et mes enfants ont compris que mon bonheur s’y trouve. Ils ne peuvent rien faire pour m’empêcher d’y être». Mais sa petite famille n’a pas fait que supporter. Elle a été surtout contaminée par la passion pour les mathématiques appliquées. Les enfants de Norbert Hounkonnou sont dans la Data Science, l’Épidémiologie et les Finances. « Il y a cet engagement que les enfants ont hérité de moi ». Bon nombre de ses fils scientifiques sont passés au grade de Professeur titulaire, deux décennies après lui et sont des responsables dans des universités au Bénin, Cameroun, Niger, Nigeria, France, etc. Sa noblesse, intellectuelle, repose comme celle de nombreux savants sur l’intime conviction que les bornes du savoir humain peuvent sans cesse être reculées grâce à la science et à l’effort, et que ce recul représente l’une des conditions nécessaires à l’épanouissement humain?