Professeur David Dosseh à propos de la limitation du mandat présidentiel : « La lutte pour la démocratie passe par la limitation de mandats… »

Par Paul AMOUSSOU,

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Professeur David Dosseh à propos de la limitation du mandat présidentiel

Ardent défenseur de la limitation du mandat présidentiel en Afrique, le professeur David Dosseh, chirurgien de son état, ne s’intéresse pas moins à la chose politique et s’est illustré récemment par son combat démocratique et pour l’alternance au pouvoir. Il décrypte à travers la présente interview cette thématique au lendemain du coup d’Etat perpétré en Guinée qui met en relief la question de l’alternance démocratique en Afrique et ses corollaires.

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La Nation : Professeur Dosseh, l’actualité en Guinée nous fait renouer avec votre combat contre le mandat de trop en Afrique. N’est-ce pas ?

Professeur David Dosseh : Ce qui s’est passé en Guinée consacre ce recul démocratique constaté par tous les observateurs de la vie politique ouest-africaine. La velléité de conservation de pouvoir par le président Condé avec son corollaire de morts, d’exilés politiques et de détentions arbitraires, les tripatouillages constitutionnels ont conduit à ce putsch et posent de façon encore plus ardue la problématique du 3e mandat !

Justement, dites-nous ce qui vous motive à aller en guerre contre le 3e mandat ? En quoi est-ce forcément le mandat de trop ?

L’Afrique a besoin d’un système politique qui favorise l’épanouissement des populations afin que celles-ci puissent orienter toutes leurs énergies vers le développement. A mon sens, le système démocratique est le plus adapté. Il permet aux populations d’élire librement des représentants qui travaillent pour le bien de tous et qui sont tenus de rendre compte de leur gestion des affaires publiques. Ces représentants sont maintenus ou librement remerciés à la fin de leur mandat. Mais l’extension inexorable du pouvoir au moyen de subterfuges politico-juridiques devient la règle en Afrique. L’ingénierie des coups d’Etat a évolué et les changements constitutionnels sont devenus la nouvelle formule des despotes pour se maintenir au pouvoir avec une remise à zéro des compteurs. On voit alors des dirigeants s’inscrire dans la logique du 3e mandat de fait, contre la volonté de leurs peuples et les dispositions constitutionnelles. Malgré les oppositions des peuples, la répression et la détention arbitraire finissent par mettre un terme à toutes les tentatives citoyennes d’opposition au 3e mandat. Il faut donc trouver un moyen moins coûeteux de limiter les velléités de confiscation du pouvoir et surtout préserver les vies des citoyens. C’est pour cela que nous essayons d’organiser la société civile et les opinions publiques pour dire « non au 3e mandat » dans un contexte où les institutions comme la Cedeao ou l’UA ont démontré leur incapacité.

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Le peuple ne peut-il pas, selon vous, choisir de plébisciter un chef d’Etat aux formidables mérites, au point de le maintenir au pouvoir après deux mandats à l’instar de Roosevelt aux Etats-Unis ?

Vous avez raison. La logique démocratique voudrait que le peuple puisse librement choisir ses représentants et pourquoi pas plébisciter un dirigeant particulièrement performant qui aura déjà fait deux mandats. Mais cela suppose que l’administration électorale soit des plus fiables et des plus transparentes et que la possibilité d’alternance politique par les urnes soit garantie. Reconnaissez qu’on est très loin du compte pour le moment et c’est la raison pour laquelle nous estimons que la solution immédiate la plus cohérente et la moins coûteuse (en vies humaines notamment), c’est de limiter le nombre de mandats à deux dans une vie. Il faut que cette règle soit inscrite en lettres d’or dans toute Constitution et dans le protocole de la Cedeao, pour ce qui concerne l’Afrique de l’Ouest.

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Vous pensez qu’aujourd’hui aucun chef d’Etat africain n’a le mérite de Roosevelt au point de faire trois ou quatre mandats comme l’ancien président américain ?

Il y a certainement des chefs d’Etat qui en deux mandats (ou moins) ont montré qu’ils avaient les compétences pour diriger un pays et surtout une fibre patriotique suffisamment forte pour partir avant l’usure du pouvoir. Nelson Mandela est le plus digne et le plus célèbre d’entre eux. Mais ceux qui cherchent à s’accrocher envers et contre tout ne sont malheureusement pas les plus compétents, suivez mon regard. Et pourtant il y a une vie après la présidence. C’est pour cela qu’il faut saluer l’acte historique du président Talon qui a, devant la société civile ouest-africaine, pris l’engagement de la dévolution démocratique du pouvoir au Bénin à la fin de son 2e mandat et de transmettre le Témoin de limitation de mandats à son successeur en 2026. Le nouveau leadership consiste à démontrer que la présidence n’est qu’un passage et non une finalité et qu’on peut continuer de servir son pays après la présidence.

Comment se porte la démocratie en Afrique aujourd’hui, selon vous ? Et doit-on limiter le combat pour la démocratie au seul nombre de mandat ?

La démocratie est en net recul malgré quelques éclaircies. La lutte pour la démocratie passe par la limitation qui garantit une alternance pacifique et mettra certainement fin aux putschs. Mais la question de la séparation des pouvoirs, les problèmes des institutions défaillantes, l’instrumentalisation de la justice, la question des droits humains, la corruption sont autant de combats à mener pour consolider le processus démocratique.

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La limitation de mandats est-elle une position doctrinale non négociable selon vous ou peut-on y trouver des atténuations? Notamment, inclure en toute légitimité la non-limitation de mandats ?

J’étais au Sénégal les 9 et 10 septembre 2021 dans une réunion du comité scientifique mis en place par l’association Afrika Jom du doyen Alioune Tine pour réfléchir sur la question des transitions démocratiques en Afrique. Des penseurs de divers horizons s’interrogent donc sur les meilleurs moyens pour mettre fin au défi posé par les coups d’Etat constitutionnels et l’évolution de l’ingénierie des coups d’Etat en Afrique. La limitation de mandats me semble dans l’immédiat une solution cohérente mais qui pourra évoluer en fonction de la consolidation des Etats et des institutions. Nous espérons que tous les responsables, tous les leaders d’opinion vont contribuer à la réflexion et à l’action pour mettre un terme à ce chaos engendré par quelques oligarques africains. L’Afrique mérite mieux, la jeunesse africaine mérite mieux que ces dictateurs qui nous asphyxient. Mon souhait est que d’autres présidents africains dans le sillage du président Talon prennent l’engagement de respecter la limite des deux mandats.