Raymond Assogba au sujet de la célébration du 10 janvier : « Cela fait partie de la reconquête de l’affirmation de soi… »

Par Arnaud DOUMANHOUN,

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Raymond Assogba au sujet de la célébration du 10 janvier « Cela fait partie de la reconquête de l’affirmation de soi… »

La Nation : Une trentaine d’années de célébration de la fête du vodoun. Quel bilan peut-on en faire?

Raymond Assogba :

Raymond Assogba

La première célébration a choqué la religion chrétienne catholique et l’ancien Pape, Jean Paul II, est descendu le 3 février 1993 au Bénin. Il a insisté pour rencontrer les responsables du Vodoun, Sa Majesté Daagbo Hounon Houna II et hounnongan (prêtre vodoun) Guèdèhounguè le 5 février. Au terme de sa visite, Jean Paul II a invité l’épiscopat à entretenir le dialogue interreligieux avec les religions traditionnelles. Cet acte posé par le Pape a rehaussé le Vodoun.
Ensuite, le président Mathieu Kérékou a signé, en 1996, le décret d’institutionnalisation des religions traditionnelles. Ce fut une avancée. Mais Mathieu Kérékou ainsi que son successeur, Boni Yayi étaient des évangélistes, et n’assistaient pas aux manifestations officielles de la célébration du Vodoun.
Il a fallu attendre 32 ans de célébration avant d’entendre le président Patrice Talon affirmer devant les caméras que la richesse du Bénin, c’est le Vodoun et qu’il allait le promouvoir. Mieux, la Constitution révisée du 7 novembre 2019 a inscrit dans le marbre de la République la reconnaissance des chefs traditionnels. Une autre avancée qui dénote la prise en compte d’une part importante des Béninois. Désormais, ces chefs traditionnels sont reconnus par la Constitution, par la République. Mieux, aujourd’hui au niveau de la santé, il y a eu la reconnaissance de l’exercice de la médecine traditionnelle. Ça veut dire qu’on inscrit au titre des créations, la fabrication de médicaments par les hounnon et hounnongan (prêtre du vodoun), qui connaissent beaucoup de plantes. Il existe donc la production d’une certaine pharmacopée.
C’est pour vous dire que le pas a été posé pour amener les vodounon (animateurs du vodoun) à s’organiser pour une visibilité de la reconnaissance de leur catégorie socioprofessionnelle. Ce sont des agents de développement, des industriels aussi parce qu’ils fabriquent des médicaments à base de l’eau. Les premières fabrications étaient à base de sodabi (alcool local), un liquide qui facilite la solidification des vertus des plantes et l’utilisation de ces vertus pour soigner les maladies. Il faut aussi dire que les vodounon servent de repères aux populations. C’est pourquoi, ils ont demandé à avoir une chambre au Parlement, parce qu’il y a des projets qui compromettent l’harmonie de la communauté. Aujourd’hui, on doit tenir compte des paramètres du Vodoun dans l’éducation, la gestion des activités économiques, dans l’organisation politique et ne plus voter des lois qui vont à l’encontre de la philosophie vodoun.

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Sur le plan universitaire, que nous réserve l’après 10 janvier ?

Le 10 janvier, on observe le Vodoun dans sa féerie des danses, des couleurs, des chansons, de la joie, de l’organisation, de la vivacité. Mais est-ce que cela suffit ? Après trois éditions sous forme de conférence du ‘’10 janvier et après’’, nous organisons un colloque scientifique international sur le ‘’10 janvier et après’’. C’est devenu une thématique. Au niveau universitaire, nous sommes en train de faire le travail de réécriture intellectuelle du Bénin. A cette occasion, nous allons réfléchir avec les Hounnongan (prêtres vodoun), les intellectuels, et les savants sur la thématique du 19 au 21 janvier 2022. Au cours de ce colloque, les étudiantes de l’Ecole de boologie d’Adjarra présenteront un ballet sur leur compréhension du Vodoun et son utilité dans l’équilibre de la jeunesse.

Ensemble de connaissances ou de divinités, le mot Vodoun donne lieu à plusieurs interprétations. Que peut-on retenir ?

Le Vodoun est un mot qui a plusieurs sens. Dans le pays Adja, on dit « voju », qui veut dire ceux qui sont invisibles, qui ne sont pas avec les vivants, mais qui ont une certaine puissance. Dans le pays fon, il a été dit que Vodoun était une religion. Une désignation faite par les missionnaires blancs qui sont venus s’installer au Bénin et qui avaient une mission politique : celle d’amener nos ancêtres de l’époque, il y a bientôt 200 ans, à abandonner leur philosophie, leur culture, et à embrasser la foi qu’ils avaient amenée. Ainsi, en considérant l’histoire de l’arrivée des missionnaires, le Vodoun existait bien avant l’arrivée de la religion. Après avoir essayé de combattre le Vodoun, les missionnaires ont finalement accepté son existence mais ont déclaré qu’il était inférieur à la religion chrétienne parce que l’œuvre du diable. Sauf que, malgré toute leur manœuvre, le Vodoun est resté vodoun, c’est-à-dire une réalité des Béninois que même ceux qui vont à l’église n’ont jamais oubliée.
En réalité, le Vodoun est une forme de connaissance. C’est un mot qui rassemble l’ensemble des connaissances que nos ancêtres ont élaborées sur les relations qui existent entre le Béninois et les conditions ambiantes que constitue la nature, c’est-à-dire les règnes minéral, végétal et animal. Il s’agit donc des relations entre nos ancêtres et ces différents règnes.
Du point de vue scientifique, le Vodoun est une pensée et c’est par cette pensée que l’ancêtre Houégbadja a pu construire l’Etat du royaume de Danxomè en milieu fon. Le Vodoun est également lié à toutes formes de connaissances en milieu yoruba, chez les batonou, les adja, en ce qui concerne l’utilisation des conditions ambiantes, matérielles pour doter les citoyens d’un ensemble de lois, pour le vivre-ensemble. En définitive, c’est la somme des connaissances rassemblées dans des mots que le français ne peut désigner. C’est l’ensemble des connaissances que l’homme a acquises au contact de l’environnement, ce que nous appelons aujourd’hui écologie.

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Mais l’on observe que le Vodoun est pluriel. Qu’est-ce qui explique cet état de choses ?

Les connaissances sont rangées dans plusieurs concepts. Le Vodoun « hèviosso » symbolise le concept de la justice, le Vodoun « dan » est un concept qui a permis à nos ancêtres de s’adapter aux situations de la vie. Et «dan » en tant que concept leur a permis de rationaliser les activités du commerce, de l’achat et de la vente, sur les places des marchés. Si vous prenez le vodoun « gou », c’est le concept de l’industrialisation. Ce concept a permis à nos ancêtres de développer la technologie, la fabrication des outils aratoires, des outils de production. Le Vodoun « gou » se rapporte à la connaissance du fer qui a favorisé la découverte des premières civilisations qui ont existé. Le Vodoun « tohossou », c’est le concept de la richesse.

Quelle est la portée de la célébration du 10 janvier pour les Béninois ?

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Pour mieux comprendre, il faut remonter à l’histoire qui nous enseigne qu’en 1892, les Français ont déclenché une guerre contre le royaume de Danxomè à la fin du règne de Dada Glèlè en 1888-1889-1890, et le prince Vidaho qui a pris le pouvoir a été confronté à la guerre. Le Vidaho devenu Dada Gbèhanzin, après deux ans de bataille, a finalement décidé de se rendre au colonel Dodds contre la promesse de rencontrer le président français. Mais, au lieu de le diriger vers la France, il a été exilé en Martinique et mourra à Blida en Algérie en 1906. Depuis ce temps, le Vodoun a été exclu de la gestion politique et économique de ce territoire. Ainsi, jusqu’en 1992, ça faisait 98 ans que le Vodoun a été marginalisé dans l’éducation des jeunes Béninois et nos parents ont été à l’école du blanc et dans les églises. Dès lors, il faut considérer que cette fête est la réparation de l’injustice faite aux religions traditionnelles, parce que pendant 98 ans, les Béninois n’ont pas été libres de pratiquer leurs rites, sinon obligés de le faire dans l’anonymat. Aujourd’hui, ils peuvent le faire au grand jour. Cela fait partie de la reconquête de l’affirmation de soi, la fierté de se battre pour ce qu’on est. Le Vodoun n’est pas une croyance mais la totalité des connaissances que nos ancêtres ont acquises sur la vie. Pour les adeptes ou animateurs du Vodoun, c’est une grande joie de ressentir cette liberté de faire les choses sans peur. Le sentiment de redevenir soi-même. Aujourd’hui, on enseigne le Fâ à nos jeunes, les couvents qui constituent des lieux d’éducation et d’instruction ont repris vie.