Raymond Assogba socio-anthropologue, à propos du symbolique de la fin d’année : ‘’une qualité d’énergie se déverse au cours de cette période…’’

Par Arnaud DOUMANHOUN,

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Raymond Assogba socio-anthropologue, à propos du symbolique de la fin d'année

Les périodes de fêtes de fin d’année sont des moments de purification ou de renouvellement de grâce, selon diverses croyances au Bénin. Le socio-anthropologue Dr Raymond Assogba, Maître de conférences des universités du Cames, enseignant à l’Uac, parle de ces pratiques, surtout chez les adeptes vodoun.

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La Nation : Nous venons de vivre une période de fin d’année. Que représente ce moment pour vous ?

Dr Raymond Assogba :

Raymond Assogba

Du point de vue de l’évolution humaine, les sociétés ont engrangé dans leurs expériences que la vie et toutes les actions connaissent un cycle de choses dans un intervalle de temps, et parfois ces cycles reviennent. Déjà, avec la végétation, les saisons sont apparues. Et l’homme a compris cela. De par la culture, de par l’histoire, en cette période de fin d’année, qui symbolise le passage d’une période à une autre, les gens essayent de revoir les conditions de leur vivre-ensemble. Mais il y existe plusieurs logiques parce que nous sommes dans une société contracturée, c’est-à-dire une société dans laquelle plusieurs logiques se côtoient, se sont parfois affrontées, mais chacun a compris qu’il faut cohabiter. C’est pourquoi, chacun traverse le nouvel an selon la logique qu’il adopte. Ceux qui sont dans les religions chrétiennes font des veillées dans les églises. Aussi, il y a ceux qui, malgré cela, cherchent à se conformer aux conditions héritées de leurs ancêtres. C’est par rapport à ceux-là qu’il y a un certain nombre de rituels, en souvenir des ancêtres et certains travaux dans l’environnement. Voilà ce qui explique le tumulte de la période dite de fin d’année.

Pourquoi alors une consultation du Fâ avant de passer à ces rituels ?

L’homme, c’est celui qui a construit le milieu de sa survie. Donc nécessairement, il doit prévoir les conditions de la survie du groupe. Cela fait partie de l’historicité, c’est-à-dire de la conscience utilisée pour déterminer les conditions d’être toujours ensemble, surtout qu’il faut survivre aux situations désastreuses, entrevoir les conditions d’une vie plus améliorée.
De par l’utilisation du Fâ-Vodoun-Bo, qui constitue l’intégrale de la vie dans le pays vodoun que nous sommes, il y a des conditions pour faire une prospective, savoir comment vivre aujourd’hui pour que de-main soit à la mesure de notre expérience. En conséquence, on interroge ce que j’appelle la raison du Fâ, parce que tout se fait à partir du Fâ. C’est le Fâ qui dévoile le message à partir d’une question précise. Comment peut-on traverser l’année sans maladie, ni mort ? Parce que les deux situations qui compromettent l’existence sont la mort et la maladie. Il s’agit de les exorciser et c’est le Fâ qui va dévoiler les conditions de cet exorcisme. C’est ce qui se fait. A partir de ce moment, les gens peuvent mieux appréhender le futur. C’est le message qui est donc recherché à travers la consultation du Fâ, qui veut dire la fraîcheur, qui s’entend comme les conditions à remplir pour le bon vivre-ensemble. Et « Houéfâ» s’entend qu’on a pu juguler toutes les conditions qui peuvent compromettre l’existence, et en pays vodoun, cela se fait pendant la période de la récolte de l’igname.

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De façon significative, qu’apportent ces rituels à l’individu?

Il s’agit de se recharger. Après la récolte, il faut permettre au groupe de se régénérer et de revitaliser les autels ‘’ascin’’ (le panthéon) où est établi le souvenir des ancêtres devenus vodoun. Ces ancêtres ont leur site, et les vodoun également ont le leur. Pendant ces rituels, il y a une sorte d’électromagnétisme qui se produit. Déjà, il faut dire que le corps sentimental permet de traduire les sentiments, celui mental d’exercer l’intelligence, et le corps émotionnel est le niveau de l’amplitude des vagues psychiques.
Or, il existe une batterie gigantesque qu’on appelle cosmos, et ce sont les ascins et les vodoun qui nous permettent de nous y connecter pour nous dériver le niveau de courant, d’électromagnétisme dont nous avons besoin pour faire nos activités. C’est à ce niveau qu’intervient le Fâ, qui donne le numéro qui vous permet d’ouvrir la source d’énergie. Quand le Fâ livre le message, on sait quel vodoun intervient. Ce vodoun va déterminer la qualité et la nature de l’énergie dont nous avons besoin selon un certain nombre de rituels. Et quand nous nous y conformons, c’est-à-dire à cette équation de réussite à travers les actes à accomplir, toute la communauté est heureuse et est régénérée.

Comment s’assurer qu’en faisant ces rituels, selon les indications du vodoun, que le bonheur sera au rendez-vous tout au long de l’année ?

Les molécules dans le corps ont des portes et les rituels sont des clés qui ouvrent ces portes à l’afflux de l’énergie. C’est une logique bien rationalisée et tout ce qui est utilisé comme ingrédients, c’est-à-dire au niveau des minéraux, des végétaux, de l’animal et même des émotions humaines, c’est tout un ensemble de codes, qui ont des signifiants comme ce qu’on rassemble et qui ont des signifiés. Et donc le cerveau qui est le lieu des synapses déclenche les stimuli pour remplir le château d’eau énergétique des consciences, de tout le corps. C’est ce qui se passe en période de fin d’année, parce que la terre dans son positionnement est dans un certain rapport avec toutes les planètes du cosmos.
Et au cours de cette période, il y a une qualité d’énergie qui se déverse sur la terre. Si vous ne faites pas les rituels pour vous approvisionner, passée cette période, vous ne les aurez plus. Il y a des planètes qui viennent et qui sont plus proches de nous. Et quand l’année se déroule, ces planètes sont remplacées par d’autres.
C’est le sens des rituels comme le ‘’tokplokplo’’, c’est-à-dire assembler et faire sortir de la contrée, de l’environnement les déchets qui peuvent nuire, et les convoyer grâce à une technologie propre au vodoun vers le lieu où ils doivent être transformés. C’est aussi la période où sortent les Egoungoun (les immortels ou revenants), les Zangbéto (les gardiens de la nuit) pour assainir l’environnement. L’on croise également les Dahoué, des femmes adeptes de vodoun (région mina) qui se servent du végétal mais aussi du métal pour produire une certaine sonorité, et circulent dans les maisons. Elles sont des intermédiaires dans le travail de revitalisation de l’environnement qui est d’abord psychique et psy-chologique avant d’être matériel. C’est tout cela qui entre dans le cadre de ces rituels et nous qui sommes allés à l’école, nous sommes des aliénés, parce que quelque part, l’on nous a appris à oublier ces choses, mais aujourd’hui beaucoup retournent à cela.

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Peut-on dire que ceux qui vont dans les églises obtiennent les mêmes résultats que ceux qui pratiquent ces rituels ?

(Rire) Il y en a qui vont à l’église et qui vont également accomplir les rituels. Ça veut dire que l’église ne satisfait plus le besoin émotionnel des fidèles. Et l’on peut comprendre cela parce que les codes qui sont enseignés à l’église ne sont pas des clés pour ouvrir l’émotivité des fidèles. Quand la personne va dans sa famille, et rencontre la tante qui se met à lui réciter ses panégyriques, il y a le déclenchement d’un processus émotionnel qui dépasse le mot émotion et qui transmute toute la personnalité psychologique de l’individu, parce que les mots qui sont prononcés ne sont pas de simples mots. C’est ce que les Indiens appellent les mantras, c’est-à-dire que ce sont des clés qui ouvrent les cellules. Ce sont des mots dans les églises, dans les livres. Alors qu’ici, il y a la danse, certains sons, tam-tams, gongs qui ouvrent toutes les vannes pour l’individu.
En réalité, l’homme joue plusieurs rôles. Il est époux, chef de service, camarade dans une association, il a des enfants. A un moment, il est dépassé et manque d’énergie. En retournant accomplir au cours de cette période les rituels, en rencontrant ces gens qui détiennent les clés pour ouvrir son émotion, cet homme est revitalisé, requinqué, c’est-à-dire hissé au cinquième plan, celui de l’âme pour avoir l’accréditation d’une fontaine d’énergie.

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Pourquoi cette période de rituel au niveau du vodoun coïncide avec celle chrétienne?

Les vodounon sont ouverts. Le vodoun accepte ce qui vient d’ailleurs et laisse à chacun le soin de faire son expérience. Ceux qui se disent chrétiens ou musulmans, lorsqu’ils rencontrent les limites de leur implication dans les histoires de foi, ont besoin des gens pour leur rappeler pourquoi ils sont toujours malheureux. C’est pourquoi, il y a un marché des spirituels et des coaches qui se crée. Aujourd’hui, il y a des vodounon qui, eux aussi, ont traversé cette situation, et ce sont eux qui ont créé des cadres de rencontres aux gens qui ont oublié leurs racines. Ils leur donnent l’occasion de se rencontrer pour accomplir les gestes que leurs ancêtres ont toujours accomplis.
Sinon que les vodounon ont déjà fêté le nouvel an depuis août-septembre. Aujourd’hui, nous sommes dans l’espace des chrétiens parce que l’état colonial a utilisé les religions pour aliéner les Béninois, s’attendant à ce qu’ils oublient le vodoun. Et le 10 janvier est venu leur rappeler que le vodoun n’est pas oublié, qu’il est toujours vivant. C’est pourquoi, il y a comme un amalgame, mais ce n’est pas le cas, c’est le résultat du travail fait par les spiritualistes, les vodounon pour permettre à ceux qui se sont investis dans les religions d’accomplir aussi ce que leurs ancêtres ont toujours accompli. C’est pourquoi, je disais que nous sommes dans une société contracturée.

N’est-ce pas aussi parce qu’au niveau du Vodoun tout n’est pas rose que les gens sont allés chercher un mieux-être ailleurs ?

On peut dire qu’il y a un va-et-vient. Mais ce qui est sûr, quand quelqu’un joue le tambour parleur des Kouvito (les immortels ou revenants), la joie ressentie n’est pas la même que celle que l’on peut avoir à l’église.