Réflexion de Roger Gbegnonvi: L’homme révélé à lui-même par le Covid-19

Par Collaboration extérieure,

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Lorsque nous ne sommes pas en soins intensifs pour avoir été testé positif et déjà atteint, nous pouvons nous offrir le loisir douloureux d’entendre ce que nous dit le Covid-19. Car il semble qu’il nous fasse obligation de mieux nous écouter nous-même, de redécouvrir nos mots, nos gestes, nos élans et certains de nos textes et dires les plus fameux pour mieux entendre ce que nous leur faisons dire.

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Révélation et confirmation de ce que nous sommes et que nous resterons s’il y a, comme nous le souhaitons, un après-Covid-19. Certes, nous voulons bien apprendre quelque chose du grand malheur qui nous transperce, mais pas pour changer au sens de nous améliorer. Deux guerres mondiales au XXe siècle n’ont pas amélioré l’homme.

Pourquoi l’améliorerait cette pandémie – cette sorte de troisième guerre mondiale – par laquelle s’ouvre en fanfare le XXIe siècle ? Non, rien à apprendre, mais recevoir avec humilité la leçon de ce que l’homme est et restera dans sa relation à l’autre, dans sa relation à Dieu, dans sa relation à soi. Les mesures barrières contre le virus ravageur qui mute, sont des mesures phares sur l’homme pour qu’il se voie tel qu’en lui-même.
Le masque. Eh bien, rien de nouveau ! Dans sa relation à l’autre, l’homme a toujours porté le masque et le portera toujours. A la fin de son drame mettant en scène les deux protagonistes Alceste et Philinte, Molière fait dire au premier, appelé Le Misanthrope à cause de son refus de porter le masque social : « Trahi de toutes parts, accablé d’injustices, / Je vais sortir d’un gouffre où triomphent les vices, / Et chercher sur la terre un endroit écarté / Où d’être homme d’honneur on ait la liberté. » Or le traître, à la vérité, c’était lui. Et il n’y a nul endroit sur terre pour son extravagance : « Je veux qu’on soit sincère, et qu’en homme d’honneur / On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur. », tonne-t-il, et il a tort car, comme dirait le peuple Aja-Tado, pour caractériser l’homme, « Jamais le chien ne raconte le contenu de son rêve. » Et Philinte a su se faire héraut et parangon de notre humanité souriante en lui répliquant avec justesse et sagesse : « Mais quand on est du monde, il faut bien que l’on rende / Quelques dehors civils que l’usage demande. » Ce protocole porte le doux nom de politesse et s’impose à tous dans la société, le reste étant l’affaire du chien qui garde en son for intérieur son rêve de sincérité. Plutôt l’hypocrisie que la sincérité. Car la sincérité, c’est le mal.

L’enfant peut et doit aller au catéchisme, intégré lui aussi au ci-dessus protocole. Mais il doit veiller à toujours distinguer le bon grain-politesse de l’ivraie-sincérité, savoir, de science solidement acquise entre Papa et Maman, que le prestigieux « que votre parole soit oui, oui ; non, non ; » (Math. 5/37) ne vaut que pour Alceste et Jésus-Christ, et que si nous avons déifié ce dernier, c’est pour que Dieu reste bien à l’écart de nos existences et de nos affaires codifiées par la justesse et la sagesse de Philinte, car « Dieu n’est pas notre parent ». Philinte, par contre, est notre parent et, avec lui, nous tenons le double langage pour essentiel, respectable, fantastique, à cultiver toute la vie durant. Nul ne le dit mieux que René-Christian Llamo : « Notre vérité est de pénombre ; trop de lumière ou trop de nuit et nous mourons ; c’est l’aurore qu’il nous faut ou le crépuscule.» Jamais le jour clair et franc, n’en déplaise à Alceste et à Jésus-Christ.

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Le masque imposé

Or, le masque extérieur imposé par le Covid-19 se veut la révélation, l’extériorisation, la concrétisation du masque social intérieur que nous portons en permanence. Et si derrière le masque social, l’homme cultive à l’envi le clair-obscur, la pénombre de l’aurore ou du crépuscule, où l’on ne distingue pas le chien du loup, ce n’est pas pour faire commerce avec le chien, capable possiblement de gentillesse, c’est pour se rapprocher du loup, capable essentiellement de cruauté. Car « l’homme est un loup pour l’homme ». Pour le dire en restant dans la vérité et sans caricaturer, bien avant l’avènement du Covid-19, Untel, bon catholique, présent à la messe tous les dimanches, racontait à qui voulait l’entendre, qu’au moment du « Donnez-vous la paix », il ne serrait la main qu’à sa femme et à personne d’autre.

A la question de savoir pourquoi ce protocole pas très catholique, il répondait avec bonhomie : « Il ne faut pas être naïf au point de prendre la messe pour un lieu de salut. Le poison subtil, qu’ils n’ont pas pu introduire dans ton verre au dehors lors des convivialités sociales, ceux qui envient ton sort et veulent ta mort se feront tes voisins à la messe pour te le refiler dans la main en lieu et place de la paix. C’est cette habileté luciférienne que Gaston Zossou appelle « La guerre des choses dans l’ombre ». Moi, le sauve-qui-peut m’accompagne à chaque pas. » Aujourd’hui, grâce au Covid-19, ce bon catholique est servi : plus de serrement de main à la messe où, derrière le masque extérieur, il ne reconnaît même pas ses voisins, réduits à deux ou trois pour respecter les mesures de distanciation. Après la messe, hors de l’église, en lieu et place du serrement de main, ce sont des coups de poing et des coups de coude avec le sourire, et qui révèlent à l’envi les coups bas qu’on prodigue à l’autre, avec le sourire, derrière le masque social intérieur. Gratitude donc au Covid-19 de révéler l’homme á lui-même dans sa relation à l’autre.
Et dans sa relation à Dieu? Car il y a révélation à ce niveau aussi. Blaise Pascal a écrit : « J’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » De sa tombe, il a pu constater que le Covid-19 a mis fin à l’agitation universelle. Distanciation. Confinement. Télétravail. Le calme imposé brutalement par le Covid-19 renvoie l’homme à l’une de ses activités préférées, prendre Dieu à témoin. A charge ou à décharge. Le bénir ou le maudire. L’affirmer ou le nier. Coup d’envoi donné par le ci-devant bon catholique refusant de considérer la messe comme un lieu de rédemption. Et voici que le Covid-19, après avoir stoppé net le vacarme alentour, offre à l’homme l’occasion d’entendre et d’interroger certains de ses textes et dires sur Dieu.

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Le pouvoir créateur de l’homme

Alors il entend à nouveau et interroge le peuple Aja-Tado qui affirme depuis toujours que « Est Vodun ce que l’homme déclare Vodun » et que « Le Vodun est toujours porté sur la tête d’un homme ». Au risque de suggérer que la Divinité ne préexiste pas à l’homme, et que c’est l’homme qui la crée. Peut-être pour s’augmenter lui-même, pour « être plus », comme dirait Teilhard de Chardin. Les théologiens assermentés y perdent leur latin.
Alors il entend à nouveau et interroge la fin du prologue de l’évangile de Jean : « Nul n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est tourné vers le sein du Père, lui, l’a fait connaître ». Au risque de faire écho au ci-devant ‘‘toujours porté sur la tête d’un homme’’. Et quid de ceux qui n’ont pu être jamais au contact du Fils unique ? Au IVe siècle, le Concile de Nicée se démarqua du peuple Aja-Tado en décrétant le Fils unique « Engendré non pas créé, de même nature que le Père ». La génétique s’en est trouvée perturbée. Jean en voulait à ceux des siens qui tenaient à maintenir un lien entre le christianisme naissant et le judaïsme dont ils venaient de s’écarter. D’où sa déclaration de rupture claire et nette : « L’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père…

Dieu est esprit, et ceux qui adorent, c’est en esprit et en vérité qu’ils doivent adorer» (4/21-24). Alors, « adieu veau, vache, cochon, couvée » comme dans la fable de La Fontaine ? Adieu les temples, le culte, les prêcheurs et les pèlerinages? Car, selon saint Augustin l’Africain, docteur de l’Eglise, en quête de Dieu : « C’est toi que je cherchais ! Mais toi, tu étais plus intime que l’intime de moi-même et plus élevé que les cimes de moi-même. » Pourquoi donc aller chercher dehors, ailleurs, hors de moi, Dieu qui est à l’intérieur de moi ?
Alors il entend en 2011 l’astrophysicien, Stephen Hawking : « Chacun de nous est libre de croire ce qu’il veut, et mon point de vue est que l’explication la plus simple est qu’il n’y a pas de Dieu. Personne n’a créé l’Univers, et personne ne dirige notre destin. Ceci m’amène à comprendre cela : il n’y a probablement pas de paradis ni de vie après la mort. Nous n’avons que cette vie-ci pour apprécier le grand schéma de l’Univers, et j’en suis extrêmement reconnaissant.» L’homme sans Dieu ! En sa tombe, Pascal perd son latin.
Sa science éminente fait du professeur Hawking un des artisans de l’intelligence artificielle, dont il disait en 2014 : «Je pense que le développement d’une intelligence artificielle complète pourrait mettre fin à l’humanité. Une fois que les hommes l’auraient développée, celle-ci décollerait seule et se redéfinirait de plus en plus vite. Les humains, limités par une lente évolution biologique, ne pourraient pas rivaliser et seraient dépassés. » Or, le professeur Luc Montagnier, prix Nobel de Médecine en 1968, tient pour certain que le Covid-19 résulte d’une manipulation humaine en laboratoire. Alors le Covid-19, précurseur d’une « intelligence artificielle complète » ? Et les hommes, seuls responsables de leur sort, salut ou damnation ? Pourquoi pas ? A bord du Titanic, il n’y avait ni Dieu ni Satan. S’il s’avère que le Covid-19 a échappé à son créateur et le menace, l’homme inclinera à voir en Dieu, non plus l’absolue nécessité, mais une simple commodité libre et facultative.

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Les mutants

Entre Dieu et Satan, le ‘‘oui, oui ;’’ et le ‘‘non, non ;’’, l’aurore et le crépuscule, Alceste et Philinte, « ça balance », pour le moins. Et c’est précisément ce mouvement de balançoire que le Covid-19 révèle à l’homme dans sa relation à soi. L’homme reproche au Covid-19 de muter, et il répond à l’homme que lui, homme, mute depuis toujours et sans cesse, qu’il est même dans sa nature de muter, qu’il s’est inscrit, du berceau au tombeau, à ‘‘L’université des mutants’’. Ce qui fait que, par exemple, il n’a pas de parole et surtout pas la moindre parole d’honneur, ô, « – Hypocrite lecteur – mon semblable – mon frère! », ironisait Baudelaire avec justesse, sagesse et poésie. Et le peuple Aja-Tado confirme : « La vie [de l’homme], c’est la palme du palmier au bord de la rivière : tantôt elle balance à droite, tantôt elle balance à gauche ». Michel de Montaigne répond au peuple Aja-Tado que c’est vrai : « Certes, c’est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l’homme. Il est malaisé d’y fonder jugement constant et uniforme.» Et Blaise Pascal lui emboîte le pas : « Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au-delà.» Quand Montaigne atténue la vanité ondoyante et diverse par « merveilleusement», Pascal sauve l’inconstance de l’homme par « misères de grand seigneur». Et ils disent en chœur qu’il n’y a pas à se fier à lui. Et que c’est ‘‘ça’’ l’homme véritable dans le Covid-19, et qu’on retrouvera intact après le Covid-19.
Le peuple Aja-Tado sait depuis toujours que « les choses [qui] nous assaillent et nous lacèrent » n’ont pas d’âme. Ce peuple, hélas analphabète, n’a pas lu Albert Camus, mais en son tréfonds, il est d’accord avec l’auteur de L’homme révolté, qui est tout uniment le philosophe de l’absurde: « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux: c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. Le reste…vient ensuite ». Pour vivre à l’ère du Covid-19 et, éventuellement, survivre au Covid-19, l’homme doit convoquer l’absurde et lui donner la parole, lui donner un sens, quitte à prendre le risque de la très philosophique saturation du sens, révélatrice du même éternel. Un désenchantement grandiose.