Reprise du procès de l’affaire assassinat du juge Sévérin Coovi: Toujours du flou autour des auteurs, mobiles et circonstances du crime

Par Claude Urbain PLAGBETO,

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Annoncé pour se dérouler du 17 au 25 juillet prochain, le procès relatif à l’assassinat du juge Sévérin Coovi, précédemment premier président de la Cour d’appel de Parakou, a finalement repris samedi 18 juillet dernier au lendemain de la fête du Ramadan. L’affaire revient ainsi au prétoire après un an de suspension et se déroule sous haute surveillance policière. A la fin de cette première journée, les débats n’ont guère avancé.

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Trois mis en cause sur 16 au départ dans cette affaire, sont dans le box des accusés : Clément Adétona, 43 ans, apprenti chauffeur et apprenti tôlier peintre, détenu «corvéable» qui servait au domicile du juge, et qui a désigné les sieurs Raïmi Moussé, 49 ans, opérateur économique et ami du juge, et Ramane Amadou, 50 ans, opérateur géomètre, comme auteurs ou complices de l’assassinat du magistrat. Tous sont inculpés d’assassinat sur le juge Sévérin Coovi, infraction prévue et punie par les articles 295, 296, 297, 298 et 302 du Code pénal. Ils ont défilé à la barre, samedi dernier, dans une salle d’audience prise d’assaut par des dizaines de curieux assoiffés de vérité sur cette ténébreuse affaire qui n’a toujours pas livré tous ses secrets près de dix ans après les faits.

La Cour qui connaît de ce dossier référencé n°015/PG-06, le 15e et dernier inscrit au rôle de la session ordinaire de la Cour d’assises de la Cour d’appel de Parakou au titre de l’année 2015, a subi une recomposition par rapport à l’année dernière. L’audience se déroule désormais sous l’égide du président Edouard Ignace Gangny, assisté d’Aleyya Gouda Baco et Fortunato E. Kadjègbin ; Arlen A. G. Dossa-Avocè est assesseur suppléant. Les jurés de la Cour sont : Cyrille Dossa Dakin, Clarisse Mandopa P. Dogo, Alimatou Labouda et Kénou Troukassa Orou ; deux jurés suppléants sont désignés : François K. Gbaguidi et Mêmounatou Bio Tchané. Le ministère public est représenté par Delphin Chibozo et Bachirou Assouma Amadou.
Les intérêts de l’accusé Clément Adétona sont désormais défendus par Me Sylvestre Agbo en lieu et place de Me Cosme Amoussou. Me Laurent Mafon reste l’avocat-conseil de Ramane Amadou. Quant à Raïmi Moussé, des quatre avocats qui assuraient sa défense, seul Me Igor Cécil Sacramento était au prétoire samedi dernier. Me Evelyne da Silva Ahouanto devenue ministre de la Justice, n’était logiquement pas présente ; Me Mohamed Barè et Me Raphiou Paraïzo, non plus.
Me Hugues Pognon est l’avocat de la partie civile. Il l’était déjà à la session supplémentaire consacrée au dossier en juillet et août de l’année dernière aux côtés de l’ancien bâtonnier Alfred Pognon et de Me Nestor Ninkpo.

Rappel des faits

Feu Sévérin Coovi alors premier président de la Cour d’appel de Parakou est revenu d’une mission à Cotonou le dimanche 6 novembre 2005. Le lundi 7 novembre 2005 aux environs de 14 heures, son corps sans vie a été retrouvé dans la malle arrière de son véhicule de fonction de marque Terrano 4×4 immatriculé AD 4599 RB abandonné au bord d’une voie pavée au quartier Zongo II dans le 3e arrondissement de Parakou. Les constatations faites amènent à conclure à un assassinat. Les investigations ont permis d’interpeller le sieur Clément Adétona, un détenu corvéable, et le gardien Boni Yarou Kora, qui servaient tous au domicile de la victime. D’autres personnes ont été également interpellées par la suite. Sur 16 personnes poursuivies dans cette affaire, 13 avaient recouvré leur liberté, pour défaut ou insuffisance de charges.
Clément Adétona n’a pas nié les faits d’assassinat. Il citera le lendemain des faits le sieur Raïmi Moussé comme un des exécutants du meurtre et plus tard un certain Ramane Amadou, après son transfert en 2007 à la prison civile de Lokossa. Ces deux dernier ont nié jusqu’à présent les faits mis à leur charge tant à l’enquête préliminaire que devant le magistrat instructeur.
Sur 78 témoins convoqués, seul l’ancien chauffeur du juge a répondu présent samedi dernier à l’audience.

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Clément Adétona dépose

Comme l’année dernière, le principal accusé Clément Adétona en ouvrant le bal des débats, est resté plus ou moins constant dans sa stratégie de défense. L’inculpé a choisi de varier par rapport à ses propres déclarations faites à l’enquête préliminaire, devant le juge instructeur et devant la Cour d’assises en 2014. Il a rejeté en bloc de nombreuses informations que lui-même avaient données avec force détails lors des étapes précédentes de la procédure et consignées dans les pièces du dossier. Malgré la pugnacité et la sagacité du président de la Cour, de ses assesseurs et des avocats lors de l’instruction à travers leurs questions d’éclaircissement, le prévenu s’est contenté à maintes questions de répondre «Je ne sais pas», «Je n’ai jamais dit ça». Lui qui jadis était très loquace à travers, proverbes, maximes, citations et extraits bibliques, a même perdu son latin, se murant derrière un silence qui dure parfois des dizaines de secondes voire des minutes de réflexion sans piper mot. Il se réfugie plutôt derrière une rocambolesque affaire de «noix mystérieuse» que le sieur Raïmi Moussé lui aurait fait croquer alors qu’il était à la cuisine, pour dire qu’il ne se souvenait plus de rien avant de se retrouver à la gendarmerie où une cérémonie aurait été faite à son endroit avant qu’il ne retrouve ses esprits.
Clément Adétona raconte que le juge Sévérin Coovi est revenu d’un voyage le dimanche 6 novembre 2005 vers 22 heures et serait ressorti, avant de revenir à la maison quand quelques minutes plus tard, trois personnes dont une femme lui ont rendu visite. Une quatrième personne, en l’occurrence Raïmi Moussé, un ami du patron (la victime), est venue dans la maison. «Raïmi Moussé est passé par le petit portail et est venu me voir à la cuisine quand je faisais du jus pour manger du «ablô» commandé au gardien. Il m’a donné quelque chose à manger. A partir de ce moment, je ne savais plus rien de ce que je faisais et de ce qui se passait. Ce n’est qu’à la gendarmerie après qu’on m’ait rasé et cassé un œuf sur ma tête que j’ai commencé à me retrouver peu à peu», raconte Clément Adétona. L’accusé ne se reconnaît même pas dans les propos qu’il avait lui-même tenus après s’être «retrouvé».
Quant à sa propre participation au crime, Clément Adétona reste ferme : «Je suis voleur mais je ne suis pas assassin. Je ne peux pas tuer le président, celui qui me fait tout». Pour ce qu’il aurait vu cette nuit, il se contente de dire que les deux hommes et une femme étaient déjà venus une fois au domicile du président et se seraient présentés la première fois comme des agents de la mairie de Parakou.
En ce qui concerne l’implication de Ramane Amadou, le sieur Clément Adétona dit l’avoir reconnu dès la première fois qu’il l’a rencontré en prison à Lokossa et celui-ci lui aurait narré plus tard tous les détails du déroulement de l’homicide sur le juge Coovi par la suite. Mais pourquoi ne l’a-t-il pas dénoncé aussitôt et seulement deux semaines plus tard ? Clément Adétona reste stoïque et dit : «Non. Non. C’est faux. Ce n’est pas deux semaines après».

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Raïmi Moussé récuse les accusations de Clément Adétona

Comme à toutes les étapes de la procédure, Raïmi Moussé soutient qu’il n’a rien à voir avec cette affaire d’assassinat du juge Sévérin Coovi. Il rejette en bloc toutes les allégations faites à son encontre par Clément Adétona. «C’est faux… Archifaux… C’est du mensonge … C’est du montage. C’est de fausses accusations…», répond-t-il à la barre lors de la confrontation entre les deux hommes. Raïmi Moussé relate qu’il a fait la connaissance de feu Sévérin Coovi qui l’aurait aidé au sujet de deux différentes affaires : l’une relative à son licenciement d’une institution de microfinance et l’autre à propos d’un domaine acheté à Natitingou que des gens ont essayé de lui arracher après une action en justice. Dans la première, explique-t-il, son droit de licenciement est passé de 1 200 000 F CFA à 5 017 000 F CFA, après jugement en appel. Dans la seconde, la décision rendue en première instance a été infirmée et le domaine qu’il devrait déguerpir, lui est revenu avec des dommages et intérêts. Il soutient que rien ne l’opposait à feu Sévérin Coovi et bien au contraire que c’est son «messie», celui qui l’a aidé «à être rétabli dans ses droits», qu’il n’a aucun intérêt à ce que le juge soit tué puisque l’arrêt, en ce qui concerne l’affaire de terrain, n’est même pas signé avant l’assassinat de celui-ci. Raïmi Moussé lie «son malheur» et ses ennuis judiciaires depuis bientôt dix ans, au fait qu’il ait gagné le procès de l’affaire de terrain dans laquelle, ce sont ses «propres frères du village» qui voulaient le déposséder de son bien, avec le soutien de hauts cadres de la justice natifs de sa localité qui ont pris fait et cause pour la partie adverse.
En ce qui concerne Clément Adétona qui l’accuse, Raïmi Moussé dit ne l’avoir vu que deux fois chez lui. La première fois, précise-t-il, il s’est présenté comme le jeune frère de son ami, le président Sévérin Coovi, et lui a dit qu’il n’a rien et que son frère est en voyage. «J’ai demandé à ma femme de lui donner des vivres auxquels j’ai ajouté 1000 francs CFA. La seconde fois, poursuit Raïmi Moussé, c’est le samedi 5 novembre et non le dimanche 6 novembre 2005, jour du crime». Clément Adétona qui s’est présenté comme venant de la part du président Coovi, lui a amené un sachet rouge contenant quatre noix de coco et a demandé en retour, s’il pouvait lui trouver quelque chose. «Je lui ai remis 1000 francs», a laissé entendre Raïmi Moussé. «En dehors de ça, je n’ai aucun lien avec Clément Adétona. Il ne connaissait même pas mon nom. Il n’a aucun de mes contacts», avance-t-il. Il dit être allé deux fois seulement au domicile de feu Coovi et que ce dernier lui a fait l’amitié de lui rendre visite aussi.
Quand, apparemment essoufflé à la barre, il est demandé à sa femme de lui apporter de l’eau à boire, Raïmi Moussé n’a pu retenir ses larmes quand celle-ci est venue vers lui; sa femme aussi s’est fondue en larmes. Le président de la Cour a dû suspendre en début d’après-midi l’audience qui a repris deux heures plus tard.

«Je suis victime d’un chantage», dixit Ramane Amadou

Ramane Amadou, 50 ans, le troisième dans le box des accusés a également déposé à la barre samedi dernier. L’opérateur-géomètre rejette lui aussi toute implication dans ce crime. Il dit avoir eu des démêlés avec quelqu’un au sujet d’une parcelle et cela l’a conduit à la prison civile de Lokossa, courant août 2007. Dans cette affaire, il a remboursé la somme due et fut condamné à une peine assortie de sursis en novembre 2007. «Quelques jours après mon arrivée en prison», relate-t-il, «un certain Clément Adétona qui était là avant moi, s’est rapproché de moi et a demandé la somme de 200 F CFA après une aumône que j’ai faite. Je lui ai donnée les 200 francs». Clément Adétona en a profité pour lui dire qu’il était le cuisinier de feu Sévérin Coovi et lui a cité ses co-inculpés. Des noms qu’il a cités, Ramane Amadou dit avoir connu un certain Raïmi Moussé quand il était en poste à Parakou, de septembre 1993 à janvier 1997, avant d’être affecté à Abomey puis à Lokossa. « Raïmi Moussé et moi faisions entretenir nos voitures dans le même garage mais je l’avais perdu de vue depuis mon départ de Parakou. C’est un Nigérian. Ce n’est pas celui qui est là aujourd’hui. Lui, je ne l’ai connu qu’en juin 2014, peu avant le procès», raconte Ramane Amadou. Quelques jours plus tard à Lokossa, poursuit-il, Clément Adétona se serait rapproché de lui à nouveau pour demander la somme de 2000 F et il lui a dit qu’il n’en avait pas. «Il est revenu plus tard me demander encore de l’argent et cette fois-ci, en chantant qu’il sait que j’ai reçu de l’argent et que si je ne le satisfais pas, il va m’impliquer dans son dossier comme étant un complice du sieur Raïmi Moussé. Je lui ai répondu que je ne cèderai pas à son chantage, et que j’ai quitté Parakou il y a plus de dix ans», laisse entendre Ramane Amadou. C’est ainsi que le 14 septembre 2007, le juge d’instruction est venu de Parakou lui notifier sa mise sous mandat de dépôt pour assassinat. «J’ai écrit partout, mais en vain», se lâche tout triste l’accusé Ramane Amadou qui s’énerve plusieurs fois à la barre, avant d’être rappelé à l’ordre par le président de la Cour. En son temps, il avait même saisi à plusieurs reprises la Cour constitutionnelle pour dénoncer «une détention arbitraire» à la prison civile de Lokossa et solliciter sa mise en liberté provisoire, en faisant observer qu’il n’est pas normal d’inculper quelqu’un à partir de «propos mensongers d’un homme de moralité douteuse sans foi ni loi, sans aucune enquête au préalable».
A la barre, Ramane Amadou dit avoir été victime d’un excès de confiance en celui qu’il appelle «Alhadji» du nom de S. Abdoulaye, l’imam en prison (sorti après 23 ans de détention), à qui il aurait confié à quelques jours de sa comparution dans le procès de parcelle, qu’il vient de recevoir de l’argent (700 000 F CFA en coupure de 5 000 F CFA) pour payer celui avec qui il avait des démêlés au sujet d’une parcelle, afin de sortir de prison. «C’est suite à cela, par une fuite du portier qui leur aurait confié que j’ai reçu une importante somme d’argent, que le coup a été monté…Ils m’avaient même demandé 100 000 F CFA pour voir des gens et faire taire l’affaire et j’ai refusé», affirme Ramane Amadou.
Le procès se poursuit ce lundi.