Réutilisation des eaux usées domestiques : Une plongée dans l’expérience de Dakar

Par Fulbert Adjimehossou,

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La mise en marche prochaine de nouvelles stations de traitement de boues de vidange (Stbv) au Bénin va révolutionner le sous-secteur de l’assainissement. En attendant, La Nation fait une virée à Dakar, dans la station de Cambérène où les eaux usées sont réutilisées après épuration.

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Des eaux usées recyclées en eau potable, Dakar n’en est pas encore là. Mais une petite révolution est en cours au pays de la Téranga. Les eaux traitées à la station d’épuration de Cambérène sont désormais réutilisées à d’autres fins. Ibrahima Mendes, chef du service assainissement industriel à l’Office national de l’assainissement du Sénégal (Onas), livre des détails. « Tous les maraichers situés dans la zone sont alimentés à partir d’ici. Ça évite qu’ils aillent puiser dans les canalisations à côté. Notre laboratoire central vérifie les paramètres avant de leur fournir les eaux traitées pour le maraichage », confie-t-il, lors d’une visite guidée sur le site le 17 août 2022. En réalité, face au changement climatique, la réutilisation des eaux usées est une alternative incontournable pour répondre aux pressions qui vont s’accroitre sur les ressources en eau. Construite en 1989, cette station d’épuration qui est en pleine extension pour atteindre une capacité de 92 000 mètres cubes par jour a opté pour la réutilisation des eaux épurées pour l’arrosage du Golf de la Technopole, l’irrigation des exploitations agricoles et des entreprises locales de génie civil.

Priorité à la réutilisation

Ces choix, justifie Ibrahima Mendès, permettent ainsi de réserver les ressources en eau potable pour les seuls usages exigeant cette qualité. Cela favorise aussi la reprise des activités de maraichage confrontées à la poussée saline au niveau des plans d’eau côtiers. « Les lacs sont salés et les maraichers ne peuvent pas arroser leurs cultures avec la ressource. Certains abandonnent alors l’activité pour faire la mécanique et autres. On traite 11 300 mètres cubles par jour qu’on leur envoie pour qu’en arrosant, ça puisse diluer la nappe.

…qui traitent les eaux usées pour réutilisation

A un moment donné, on aura l’effet inverse », souligne-t-il. Cette innovation est en cours ici depuis 2010. Plus de 2 500 maraichers de Dakar sont bénéficiaires de cette politique de réutilisation. Le mètre cube est cédé à 50 F Cfa pour le maraichage et à 200 F Cfa pour les activités de génie civil. « Il ne s’agit plus de construire des bassins de rétention un peu partout. Il faudra les réutiliser pour le maraichage, l’arboriculture et l’horticulture. L’autoroute à péage a été construite avec l’eau qu’on a traitée ici. Il y a donc un potentiel. On prend de l’eau potable du Nord qu’on amène jusqu’à Dakar. Maintenant on travaille sur le sens inverse. C’est-à-dire produire de l’eau réutilisable qui sera retournée aux maraichers pour créer une plus-value. Nous sommes un pays sahélien. Ce n’est pas intéressant d’avoir de l’eau et de le rejeter en mer », insiste Ibrahima Mendès.

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Circuits bio

Cambérène est le point zéro de Dakar, c’est-à-dire le plus bas. Les eaux traitées ici proviennent des habitations. « Nous récupérons les eaux usées de certains ménages par pompage parce que ce sont des zones basses. Mais pour tout le reste, ce sont des conduits qui arrivent ici », dévoile le chef du service assainissement industriel à l’Onas. Les eaux pluviales n’entrent pas par contre dans ce système d’épuration biologique. Une fois dans la fosse Abattar, les eaux usées passent dans les vis d’Archimède et les dégrilleurs. Tout ce qui est corps solide est piégé et récupéré. Elles sont ensuite renvoyées dans une autre unité pour la séparation de la graisse et du sable. « On procède à une opération de flottation pour éliminer le sable qui est un peu plus lourd et tout ce qui est matière grasse qui occupe la surface du bassin », selon Pape Mbagnick Thiam, responsable du sous-produit valorisation.
A la sortie de ce prétraitement, les décanteurs lamellaires sont sollicités pour accélérer le dépôt de tout ce qui est solide vers le fond. « L’eau qui se trouve en haut de la décantation est composée de matières organiques. On utilise des bactéries aérobies pour éliminer les matières organiques dans les bassins dans lesquels on renforce la teneur en oxygène du milieu. Après ce traitement biologique, l’eau devient très claire. Il reste uniquement les microbes. On procèdera finalement à la désinfection à l’aide de rayons ultraviolets. Les paramètres sont vérifiés avant que l’eau ne soit cédée aux maraichers », détaille le spécialiste. Mais attention, cette eau n’est pas buvable. « Il faudra une autre étape avant d’en consommer. Celle de l’osmose inverse», fait remarquer Pape Mbagnick Thiam. L’osmose inverse est un processus de traitement dans lequel l’eau passe à travers une membrane semi-perméable. C’est une technique connue pour éliminer les contaminants de manière efficace.

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Le bonus

Il n’y a pas que les eaux traitées réutilisées qui soient bénéfiques. Le biogaz est un précieux sous-produit. Après la décantation primaire, la boue est convoyée vers les « épaississeurs » qui alimentent à leur tour les digesteurs pour la production de biogaz. La méthanisation est enclenchée en l’absence d’oxygène à une température de 38 degrés. « Ce qui descend au fond du bassin est riche en bactéries anaérobies qui fonctionnent en l’absence d’oxygène comme dans le ventre humain. Nous utilisons ce qu’on appelle les biodigesteurs pour récupérer le biogaz composé du méthane qu’on peut transformer en électricité », précise-t-il. Le gaz généré sera par la suite utilisé pour faire fonctionner la chaudière ou faire tourner les moteurs de cogénération, pour une autonomisation en matière d’énergie dans cette station qui voit sa capacité multipliée presque par dix en trois décennies. Des rejets en mer, il continue néanmoins d’en avoir, l’offre étant supérieure à la demande. «Si on reçoit 36 000 mètres cubes d’eau par jour et qu’on doit stocker, à un moment donné, on sera inondé. On abat une bonne partie de la pollution avant de rejeter à plus de 1,3 km en mer », justifie Mendès pour qui ce n’est pas intéressant pour un pays sahélien de rejeter de l’eau en mer. « Un programme y travaille», rassure-t-il. Il le faut dans un contexte où les eaux douces ne représentent que
2 % des ressources en eau dans le monde. Beaucoup de pays misent sur l’option de la réutilisation des eaux usées.