Sa majesté Adjignon Guinlitodji Natabou: La perle rare dans l’univers royal au Bénin

Par Maryse ASSOGBADJO,

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CAPO G Reine NATABOU du Couffo

L’histoire aura retenu son nom comme l’une des rares femmes de l’univers royal en milieu adja département du Couffo en particulier et au Bénin en général. Sa majestée Adjignon Guinlitodji Natabou, reine des Adja Fiokomènou, assume fièrement sa couronne.

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Sa majestée Adjignon Guinlitodji Natabou est la perle rare dans l’univers royal au Bénin. Elle fait partie de cet univers habituellemment réservé aux hommes. Elle perçoit sa couronne non seulement comme une bénédiction mais aussi comme un challenge. Environ une décennie déjà au trône bien assumée et sans complexe.
« On ne reste pas sourd à l’appel de la tradition. J’exerce mon pouvoir avec plaisir et beaucoup d’humilité », confie-t-elle.
La quarantaine environ, taille moyenne, la démarche majestueuse, le style imposant et hors du commun, la reine des Adja Fiokomènou est installée confortablement. Ses attributs royaux ainsi que ses perles en or, posés soigneusement sur sa peau claire sont des éléments distinctifs de sa royauté.
Un bracelet symbolisant la main de justice, ceinture ses bras. Au niveau de son épaule droit, un grand pagne tissé et décoré, puis dans sa main, la récade, signe de la puissance royale. A ses pieds, des sandales appelées en langue locale fongbé ‘’saloubata’’, taillées à sa mesure. Sur sa tête, un chapeau portant l’image du palais royal.
Son nom du trône, Adjignon Guinlitondji, en dit long sur ses capacités à assurer la relève de son prédécesseur, son feu père. Adjignon qui signifie en français, l’enfant est une bénédiction. Et Guinlitodji veut dire ‘’sur les pas de ‘’Guinli’’, les traces de son père.
‘’Guinli’’ est assimilé à un éléphant en milieu adja et représente l’emblème du palais royal de Toviklin.
« L’éléphant symbolise l’humilité. Malgré sa force, il n’est pas prédateur. Il est herbivore et solidaire des autres animaux. L’animal qui le suit trouve toujours un chemin sur son passage », développe-t-elle pour expliquer toute la charge symbolique de son nom de règne, ‘’Guinlitodji’’.
Elle doit son ascension à son feu père le roi Guinli. « J’ai eu la chance d’avoir un père qui a cru en moi. Je n’ai jamais su la différence entre un homme et une femme. Pour moi, les deux sexes sont égaux », conçoit-elle.
Sa majesté Adjignon Natabou a le pouvoir de décider et de commander une troupe constituée majoritairement de ‘’gros bras’’. Ses valeurs sont l’humilité, la solidarité, l’écoute, la confiance en soi et l’amour du prochain.
Jeune et belle, dynamique et joviale, elle s’affirme par sa rigueur et le travail. Elle tient son rôle de garante de la tradition malgré les pressions. Pour autant, les querelles et coups bas ne l’écartent point de sa trajectoire. « Il ne faut jamais céder au chantage ni à l’intimidation afin de ne pas perdre sa dignité et sa personnalité », tranche-t-elle.
Adjignon Guinlitodji Natabou est la reine de Toviklin, celle des adja, du Bénin, mais aussi et surtout des sans voix et des déshérités. Bien que femme, on dirait un homme avec sa coupe de cheveux style Karl Lewis. Elle fait du social son second ministère. Faites-lui appel dans les situations difficiles et elle vous aide à défaire les nœuds. « Quand il y a un problème, les gens courent me voir, oubliant que je suis avant tout une femme. Ils réalisent donc que la femme peut réfléchir et trouver des solutions efficaces aux problèmes tout comme l’homme», souligne-t-elle.

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Satisfaction

La preuve, en milieu adja, les gens usent de toutes leurs forces pour maintenir sa flamme toujours allumée, afin de lui témoigner leur attachement. «Lorsqu’une fille naît dans notre milieu aujourd’hui, ses parents tiennent à lui attribuer mon prénom. Les pères sont convaincus que les filles peuvent être autant utiles à la société que les garçons. C’est la grande satisfaction que je retiens de mon règne», apprécie-t-elle.
Intronisée en janvier 2010, elle exerce son pouvoir suivant les principes et exigences du trône ainsi qu’avec ses vicissitudes. De quoi révéler son côté ironique et taquin: « Certains considèrent la royauté comme un mythe. D’autres pensent même que je suis une sorcière, une prêtresse de vaudou, puisque je refuse de mourir. (Eclats de rires… !). Il n’existe pas de mandat au trône. Que les gens le veuillent ou non, ils sont obligés de me supporter tout le temps, ce qui n’est pas admissible pour certains ».
A l’en croire, la souveraineté n’est pas forcément l’eldorado, vue de l’extérieur. « Quand on est au trône, c’est comme si on vous met au sommet d’une montagne et vous êtes appelé à collaborer avec tout le monde. Vous êtes victime de stigmatisation dans un environnement parfois misogyne », relève-t-elle.
Mieux, le trône royal donne parfois l’impression aux garants de la tradition d’être esseulés au regard des étiquettes que la population leur colle à tort ou à raison. « Au trône, on devient une autre personne. Les gens vous craignent et se font une autre idée de votre personne. J’ai perdu beaucoup de proches et amis depuis mon intronisation», confie-t-elle.
C’est sans compter également avec les réalités du pouvoir royal et de la vie matrimoniale. Mais à cœur vaillant, rien d’impossible. Elle assume fièrement ses fonctions royales, d’épouse et de mère.
« J’essaye de m’organiser de mon mieux pour ne pas brimer ma famille. Au palais royal, je suis reine. A la maison, je suis maman. Je dois peser de tout mon poids pour ne pas perdre l’attention de mon conjoint et de mes enfants. Ils sont ma vie et mon espoir », soutient-elle.
Fin gourmet des mets d’ici et d’ailleurs, il faut être dans son intimité pour mieux apprécier sa fibre maternelle. « Ceux qui m’approchent réalisent que je suis très maternelle », confie-t-elle. Pour parler de son conjoint, son ton est plutôt doux. Elle use même d’astuces pour sensibiliser les femmes difficiles à vivre. « Les hommes ne sont pas si rigides. Il suffit qu’ils soient rassurés des mouvements de leurs épouses», souffle-t-elle.
Sa majesté Adjignon Natabou ne se contente pas seulement de son statut de reine. Opératrice économique, elle a créé en 2016 une fondation qui porte son nom afin de contourner les pesanteurs socioculturelles. Cette fondation franchit monts et vallées dans le souci de donner de l’espoir aux désespérés.
A l’en croire, la fondation lui permet de dépasser les frontières royales à travers des actions sociales. En tant que garant de la tradition, il y a des choses qu’on ne peut pas faire au risque de bouleverser l’ordre social. Avec la fondation, nous essayons autant que possible de réduire certaines inégalités et pratiques rétrogrades », révèle-t-elle.
Entre le trône et le combat pour l’émancipation des filles, elle se fraie un chemin. Elle s’inspire de la démarche de l’Unicef et des associations de défense des droits de l’enfant pour y arriver. « Nous œuvrons énormément en faveur de l’épanouissement des filles ‘’vodounsi’’. Il se passe beaucoup de choses dans les couvents qui ne facilitent pas leur développement, notamment l’initiation précoce aux rites traditionnels», dévoile-t-elle.
Le couvent, oui, mais les droits des enfants d’abord. « Je garde de mauvais souvenirs dans certains domaines. J’ai dû faire libérer des filles des couvents avec l’aide des forces de l’ordre. L’enfant est un être sacré. S’il est détruit, sa personnalité en reçoit le coup », indique-t-elle.
La scolarisation des filles, leur maintien à l’école, la lutte contre les mariages infantiles, la santé sexuelle et reproductive sont entre autres les chantiers sur lesquels elle s’illustre. « Ces sujets deviennent de moins en moins un mythe dans notre localité. Les hommes comprennent mieux ces enjeux et cela contribue à la stabilité des foyers », assure-t-elle.
Convaincue que l’autonomisation des filles passe par leur maintien à l’école, elle se donne les moyens pour réussir ce pari. « Beaucoup de filles ne franchissent pas le cap du secondaire dans le département du Couffo. Or, il ne s’agit pas seulement d’aller à l’école, il faut aller le plus loin possible », se convainc-t-elle.

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Libérer les femmes

Son plus grand rêve est de libérer les femmes et de les rendre autonomes : « Quand vous n’êtes pas indépendante, vous n’êtes pas une personne à part entière. La condition féminine est a priori difficile. Si l’on ajoute les pesanteurs sociales, les femmes deviennent plus vulnérables ».
Raison pour laquelle, elle exhorte les féministes à changer leur fusil d’épaule sur le terrain de l’égalité homme-femme. «Les femmes ne deviendront pas plus libres en criant à la parité, mais en assumant leur féminité. Nous devons essayer de nous valoriser et de convaincre les autres de notre capacité à gravir les échelons », conseille-t-elle.
Son souci est aussi de rapprocher les services sociaux de base dont les soins de santé des populations. D’où son engagement pour la santé bucco-dentaire au profit de sa communauté : « Il n’y a pas de cabinet bucco-dentaire à Toviklin. Les populations en souffrent. Pour accéder à ces soins, il faut se rendre à Lokossa ou à Abomey. Nous les offrons gratuitement aux populations chaque année».
Elle troque son manteau de reine contre la couronne d’ambassadrice du Bénin lors de ses voyages. « Nul n’est prophète chez soi. Nous sommes si bien accueillie, protégée et défendue dans d’autres pays qu’on caresse l’espoir de rester indéfiniment au trône. Quand on sort de chez soi, il faut pouvoir valoriser son pays », indique-t-elle.
Cet élan lui vaut admiration et respect. « De plus en plus, beaucoup de gens craignent notre culture et préfèrent s’intéresser à d’autres religions. La culture est sacrée », insiste-t-elle.
Combien sont-elles les femmes béninoises qui répondraient spontanément à l’appel du trône? Une évidence, le
Bénin ne compte pas assez de femmes parmi les têtes couronnées. La reine des Adja Fiokomènou constitue l’exception et la seule, selon les témoignages en milieu adja.
Il est vrai que le pays n’en est pas à sa première expérience avec une femme occupant le fauteuil royal. La reine Tassi Hangbé, fille du roi Houégbadja et sœur jumelle du roi Akaba, fut la première femme à avoir régné à Abomey sur le trône du Danxomè. C’est elle qui a constitué le premier régiment des amazones dont l’histoire ne cesse de traverser les âges et les époques. En milieu fon également, on retrouve encore des princesses qui exercent de grandes responsabilités dans les palais royaux.
A l’instar de ces figures féminines, la reine Adjignon
Guinlitodji Natabou incarne l’espoir de toute une génération. Mais avant tout, elle bénéficie de l’attention de sa cour royale et des têtes couronnées du pays pour relever les défis du trône. Elle nourrit l’espoir de voir des femmes prendre la succession au fil des années.