Situation au Soudan : « La communauté internationale doit continuer d’appuyer… », selon Adama Dieng, expert de l’Onu

Par Catherine Fiankan-Bokonga,

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Adama Dieng, expert des Nations Unies en matière de droits de l’homme au Soudan

Dernièrement, plus de 125 personnes ont été tuées dans de nouveaux affrontements tribaux au Darfour occidental et, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (Ocha), environ 50 000 personnes ont été déplacées. D’après l’agence des Nations Unies, ces affrontements communautaires ont retardé les missions d’évaluation et d’intervention humanitaires prévues. Adama Dieng, expert des Nations Unies en matière de droits de l’homme au Soudan, a répondu à nos questions après la mise à jour orale du Haut-Commissaire des Nations Unies sur les droits de l’Homme dans le pays, durant la session du Conseil des droits de l’homme qui s’est tenu récemment à Genève.

Propos recueillis par Catherine Fiankan-Bokonga, Correspondante accréditée auprès de l’Office des Nations Unies à Genève (Suisse)

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Votre dernière visite au Soudan a eu lieu récemment (1er au 4 juin). Il s’agissait de votre deuxième mission officielle depuis le coup d’État militaire du 25 octobre 2021. Lors de votre première visite, fin février, vous avez appelé les autorités soudanaises à respecter leurs obligations en vertu du droit international relatif aux droits humains. Qu’avez-vous entendu ?

J’ai demandé – et j’ai reçu – des engagements concernant la libération de toutes les personnes détenues pour des raisons politiques, pour la mise en place d’enquêtes rapides et indépendantes sur les violations des droits humains et pour réclamer des comptes aux responsables. De nombreuses personnes arrêtées ont maintenant été libérées, y compris d’anciens responsables gouvernementaux. À l’époque, j’avais constaté peu de progrès dans les enquêtes judiciaires sur les graves violations des droits de l’homme, y compris dans l’usage excessif de la force par les forces de sécurité, qui a entraîné la mort de 91 personnes à ce jour, et des allégations de violence sexuelle.

La violence intercom-munautaire s’est intensifiée depuis le coup d’État, en particulier dans le nord et l’ouest du Darfour. Plus de 170 personnes ont été tuées dans des attaques d’assaillants armés entre le 22 et le 24 avril, à Kerenik, dans l’ouest du Darfour. Pour qeulle raison des membres armés de la communauté arabe de Rzeigat ont attaqué ce village ?

Le 22 avril, des centaines d’hommes armés arabes de Rezeigat ont attaqué Kerenik, situé au Darfour occidental, en représailles à la mort de deux hommes de tribus nomades arabes, dont les corps avaient été retrouvés tôt le même jour, à environ cinq kilomètres de Kerenik. Les gens de Reizeigat ont accusé la communauté africaine Massalit d’être responsable des meurtres et a ensuite attaqué la ville. Environ
1 000 personnes sont retournées attaquer à nouveau la ville le 24 avril, ainsi que plusieurs villages des environs.

Le Soudan a levé l’état d’urgence le 29 mai. Quelles sont les prochaines étapes?

Je me félicite de la levée de l’état d’urgence et de la libération des détenus arrêtés en vertu de la législation sur l’état d’urgence, mais il est clair que cela ne suffit pas à rétablir la confiance. Des mesures plus concrètes doivent être prises. Lors de mes rencontres avec les autorités à l’occasion de ma récente visite au Soudan, j’ai insisté sur la non-prolongation du décret d’urgence et l’arrêt de la pratique des arrestations arbitraires de manifestants et de dirigeants de la manifestation; la fin définitive de l’usage excessif de la force par les forces de sécurité; et des progrès visibles en matière de responsabilisation, en matière de violations des droits de l’homme. J’ai également souligné mon inquiétude face aux régressions dans la jouissance des droits économiques et sociaux depuis le coup d’État, en raison de la détérioration de l’économie, de l’instabilité politique, de la hausse des prix et de la menace de mauvaises récoltes cette année, ce qui augmentera considérablement le nombre de personnes vivant dans la pauvreté.

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Vous avez vu une copie du décret levant l’état d’urgence, mais vous avez exhorté les autorités soudanaises à indiquer clairement si l’ordonnance d’urgence n° 3/2021, publiée le 24 décembre 2021, est toujours en vigueur. Pourquoi ?

Cette ordonnance, qui accordait des pouvoirs exceptionnels d’application de la loi aux forces régulières et au Service des renseignements généraux et une immunité temporaire contre les poursuites, a été largement utilisée pour arrêter des personnes organisant ou participant à des manifestations et à les maintenir en détention au secret. Je crains également qu’un paragraphe général qui garde intacts les ordres et les décisions pris pendant l’état d’urgence, jusqu’à nouvel ordre, puisse être problématique. Cela signifierait, entre autres, la suspension continue des syndicats et des associations professionnelles. Rien ne justifie leur suspension et le gel de leurs comptes bancaires.

Au cours de sa mise à jour orale au nom de la Haut-Commissaire, la Haut-Commissaire adjointe, Nada Al-Nashif, a insisté sur la mise en œuvre, sans délai, de l’Accord de paix de Juba et du Plan national pour la protection des civils. Qu’en est-il ?

La signature de l’Accord de paix de Juba (App) en octobre 2020 a suscité l’espoir que le Darfour pourrait passer à des périodes plus pacifiques. Malheureusement, la mise en œuvre de l’Accord de paix, en particulier les arrangements en matière de sécurité, qui ont trait à la réforme et à l’intégration des parties signataires, a été considérablement retardée. L’article 29.1 de l’Accord de paix de Juba prévoit la création d’une force de maintien de la sécurité forte de 12 000 hommes au Darfour. Il s’agirait de troupes des forces gouvernementales et la moitié des groupes armés signataires de Juba. Cependant, 19 mois après la signature de l’accord de paix, cette force de maintien de la sécurité n’a toujours pas été déployée.

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La guerre en Ukraine domine l’attention des médias et pousse dans l’ombre d’autres conflits. Ne craignez-vous pas que le Darfour sombre lentement dans une situation irréversible ?

La situation au Darfour est préoccupante pour plusieurs raisons. Il y a eu une vague constante de violences au cours des deux dernières années. Le retrait de la force de maintien de la paix des Nations Unies, la Minuad, en juin 2020, a laissé d’importantes lacunes en matière de protection, ce qui a peut-être contribué à la résurgence de la violence étant donné l’incapacité des autorités à assumer la responsabilité des fonctions de protection des civils exercées par la Minuad. Il est de la responsabilité du Soudan de protéger ses populations.

Qu’est-ce qui diffère du passé ?

Au cours des années précédentes, la violence était largement localisée, les communautés n’ayant pas la capacité de mobiliser des armes et du personnel au-delà des limites immédiates de leurs localités. Cela a fondamentalement changé au cours des deux dernières années. Alors que la crise à Kerenik a éclaté après le meurtre de deux hommes arabes, ce qui a suivi est loin d’être intercommunautaire. La rapidité et la nature organisée de la mobilisation d’hommes armés de différentes régions, les armes et les moyens utilisés impliquent des ressources et un soutien extérieur.

Vous soutenez les efforts de facilitation du mécanisme tripartite Onu – Union Africaine (UA) – Autorité intergouvernementale pour le développement (Igad). Pensez-vous qu’un moyen plus efficace devrait être trouvé pour éviter un bain de sang ?

La première série de consul-tations nationales a été lancée en janvier par le Représentant spécial du Secrétaire général et Chef de la Mission intégrée d’assistance des Nations Unies pour la transition au Soudan (Unitams). Elle a recueilli les points de vue d’un large éventail de parties prenantes soudanaises sur l’avenir politique du Soudan. Il convient de noter que de nombreux participants ont souligné que tout règlement politique doit être fondé sur le respect des droits de l’Homme et garantir la responsabilité des violations passées des droits de l’Homme. Il est important de se rappeler que l’Union Africaine a joué un rôle déterminant dans les négociations qui ont abouti à l’adoption du document constitutionnel, en août 2019, et à la formation du gouvernement de transition. Certes, il existe un lien entre l’impasse politique prolongée et la crise de la gouvernance et de la protection au Darfour. Plus tôt, la crise politique sera résolue, plus il est probable que des ressources pourraient être mobilisées pour faire face à la situation.

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Quel type de soutien la communauté internationale pourrait-elle apporter ?

La communauté internationale doit continuer d’appuyer les travaux du bureau du Haut-Commissariat des Droits de l’Homme et le mandat que j’ai assumé pour aider à améliorer la situation des droits de l’Homme sur le terrain. Une augmentation de l’aide humanitaire au Soudan devrait également être décidée compte tenu des régressions dans la jouissance des droits économiques et sociaux.

—————- Violence et famine : Le Soudan touché ——————–

Après le coup d’État militaire du 25 octobre 2021, organisé par le chef de l’armée Abdel Fattah al-Burhan, des violations des droits de l’homme et une détérioration de la situation socio-économique du pays sont observées au Soudan. Le putsch a fait dérailler un fragile accord de partage du pouvoir entre l’armée et les civils, négocié après l’éviction en 2019 du dictateur de longue date, Omar al-Bashir. À ce jour, les plus vulnérables sont gravement touchés par la hausse des prix de nombreux produits et services de base. Le pain a augmenté de 100 %, le carburant d’environ 130 % et l’électricité de près de 2,500%. De plus, de mauvaises récoltes sont attendues.
La violence, au Darfour-Ouest et dans d’autres États empêche les agriculteurs de cultiver leurs terres, ce qui est susceptible d’entraîner une insécurité alimentaire accrue au Soudan. Selon l’Évaluation complète de la sécurité et de la vulnérabilité alimentaires (CFsva) publiée par le Programme Alimentaire Mondial (Pam) des Nations Unies, un nombre record de 15 millions de personnes au Soudan, soit un tiers de la population, sont actuellement confrontées à une insécurité alimentaire aiguë.

C. F-B