Situation des femmes: Des avancées notables mais aussi des défis (Regards croisés de deux femmes révolutionnaires)

Par Maryse ASSOGBADJO,

  Rubrique(s): Société |   Commentaires: Commentaires fermés sur Situation des femmes: Des avancées notables mais aussi des défis (Regards croisés de deux femmes révolutionnaires)


Deux figures féminines de la période révolutionnaire analysent les différentes mutations qu’a connues le Bénin, ex-Dahomey, depuis la période révolutionnaire à ce jour. Elles ne manquent pas de se pencher sur l’évolution de la situation de la femme.

LIRE AUSSI:  Jugé pour meurtre:André M'Po écope de dix ans de réclusion criminelle

Déjà 57 ans que le Bénin a acquis son indépendance. Nombre d’initiatives ont été accomplies en faveur des femmes. Ce mérite, elles le doivent d’abord aux dirigeants qui se sont succédé à la tête du pays, pour avoir pris des lois qui leur sont favorables. La bataille pour améliorer le statut de la femme relève ensuite de la détermination de la couche elle-même. Toutefois, l’analyse de la situation des femmes varie en fonction d’une figure féminine à une autre.
Appréciant l’élan des femmes aujourd’hui, Eugénie Dossa Quenum, ancienne militante de l’Union générale des élèves et étudiants du Dahomey (Ugeed), estime qu’elles se révèlent aujourd’hui mieux que par le passé. « Qu’elles soient dans les bureaux ou dans les marchés, la plupart des femmes sont plus éveillées et plus conscientes de leurs intérêts ». Mieux, poursuit-elle, les associations féminines font un travail de conscientisation des femmes avec de meilleurs résultats.
Bouriana Daguia, ancienne chef de district de Sèmè-Kpodji, d’Adjarra et de Porto-Novo 2, ne partage pas cet avis. Elle estime que les femmes sont encore loin du compte, contrairement aux prouesses qu’elles ont réalisées pendant la période révolutionnaire. « La vraie démocratie a eu lieu à un moment donné dans notre pays. L’éveil de la conscience du peuple et surtout des femmes s’est fait pendant la Révolution », soutient-elle.
Pour cette ancienne militante qui a été au cœur des combats pour l’émancipation des femmes au Bénin et en Afrique, la période révolutionnaire a contribué à l’éveil et surtout à l’émancipation des femmes. Aujourd’hui, la gent féminine semble baisser la garde.
Relativement à la situation de la femme, Eugénie Dossa Quenum, décèle plusieurs faiblesses. Selon elle, la participation des femmes à la vie publique de notre pays aujourd’hui est révélatrice des multiples obstacles qu’elles doivent franchir sur le plan de la scolarisation des filles, de la lutte contre l’abandon scolaire, les mariages et grossesses forcés, la discrimination et le poids de la tradition.
Bouriana Daguia note également une régression des femmes, contrairement à la période révolutionnaire. Sur ce point, elle mentionne leur infériorité numérique au sein des instances décisionnelles. « Ce qu’on observe au niveau de l’Assemblée nationale et des autres instances au Bénin montre que la femme n’est pas encore au rendez-vous », fustige-t-elle.

LIRE AUSSI:  Jugé pour meurtre:André M'Po écope de dix ans de réclusion criminelle

Les femmes, marionnettes !

De la période révolutionnaire, elle garde le souvenir des luttes acharnées ayant permis de porter des femmes au-devant de la scène politique. « Nous veillions au grain à cette époque déjà pour que la femme puisse être à la place qu’il faut. La désignation des membres des comités révolutionnaires locales était démocratique parce qu’on privilégiait les assemblées générales dans tous les quartiers. Aujourd’hui, il y a des gens qui ne connaissent pas leur chef de quartier », ironise-t-elle. Mieux, tout est guidé par l’intérêt de sorte que le pays ne se donne plus la peine de faire une rétrospection pour mieux affronter l’avenir.
Toutefois, l’ancienne déléguée à la Conférence des forces vives de la Nation de février 1990, salue le chemin parcouru par le Bénin pour redorer le blason de la gent féminine. « J’insiste sur le combat qu’elle doit mener pour bien occuper sa place dans la société car, depuis l’avènement du Renouveau démocratique, les femmes servent beaucoup plus de marionnettes », caricature Bouriana Daguia. C’est pourquoi, elle exhorte les jeunes militantes à œuvrer pour mériter leur place. Elle estime d’ailleurs que les différentes lois en faveur des femmes ne leur profitent pas. « Lorsqu’on prend une loi en faveur des femmes, elles-mêmes doivent s’en saisir. Or, le contenu de ces lois est parfois ignoré par certaines bénéficiaires », souligne-t-elle.
Et à Eugénie Dossa de renchérir : « Si nos lois sont réellement appliquées, elles pourraient dans le respect de l’égalité femme-homme favoriser l’essor de notre pays dont le développement piétine à cause de l’absence des femmes dans les instances de prise de décision ».
Au-delà de l’application des lois, le Bénin doit également agir en faveur de l’éducation. « Il y a beaucoup d’analphabètes dans le pays. Cela renforce l’insécurité, le vol, la faim, la malnutrition….Au regard du déséquilibre social, elle a refusé d’affirmer que les femmes sont indépendantes.
Pour y arriver, préconise-t-elle, « Les femmes doivent avoir la conscience professionnelle aiguisée et l’amour de leur patrie. Celles qui veulent faire la politique doivent être honnêtes, sincères et disponibles pour leur famille et leur pays ».

LIRE AUSSI:  Compagnie de gendarmerie de Lokossa: Le capitaine Germain Oreko aux commandes

L’amertume des femmes face aux coups d’Etat

Regard plongé dans le passé, les femmes révolutionnaires racontent les coups d’Etat ayant marqué le pays, pleines d’émotions. Pour elles, l’indépendance voulue par le Bénin était indigeste à ses premières heures. Eugénie Dossa Quenum n’avait que 13 ans lorsque les débats sur l’indépendance du Dahomey battaient leur plein entre les principaux partis politiques à savoir le parti républicain du Dahomey (Prd) de Sourou Migan Apithy, au Sud, l’Union démocratique du Dahomey (Udd) de Justin Ahomadégbé, au Centre et le Rassemblement démocratique du Dahomey (Rdd) de Hubert Maga au Nord.
Elle se remémore les moments forts. « Je disparaissais de la maison pour aller assister aux réunions des partis où les uns expliquaient aux autres que ne sachant pas ‘’fabriquer une aiguille’’, notre peuple ne pouvait prétendre à une quelconque indépendance. Malgré son jeune âge, elle dit être plutôt convaincue par les arguments des partisans de l’indépendance immédiate. En 1960, lors de l’indépendance, « j’avais participé à la joie de notre peuple en liesse sans savoir ce que nous réservaient les lendemains », raconte-t-elle.
Puis, vinrent les coups d’Etat successifs. Des mouvements forts de l’histoire que les deux femmes révolutionnaires assimilent à une tempête.
« A une période donnée de notre pays, les coups d’Etat étaient cycliques. De 1963 à 1972, ils étaient réguliers. Le pays vivait dans un tâtonnement total », raconte Bouriana Daguia. Même si ces mouvements avaient leur raison d’être, ils étaient mal pensés, conçoit-elle. « Les auteurs de ces coups d’Etat voulaient tous d’un meilleur avenir pour le pays mais n’en avaient pas les capacités parce que les jeunes qui devraient les suivre n’étaient pas du tout encadrés et n’étaient pas engagés dans cette lutte », se souvient-elle. Abondant dans le même sens, Eugénie Dossa Quenum, fait part de son amertume : « Je pensais que ceux qui organisaient les coups d’Etat étaient mieux que ceux qu’ils venaient de renverser. Hélas ! C’était, bonnet blanc, car ces mouvements n’avaient fondamentalement rien changé à la situation socio-économique désastreuse que vivait notre peuple ». Elle reste toutefois marquée par le coup d’Etat de 1972, rappelant qu’« Il était intervenu à un moment où les revendications du peuple pour des conditions d’une vie meilleure étaient telles que le pays était en effervescence ».
Du point de vue de cette militante qui a connu des difficultés avec le régime du président Mathieu Kérékou pendant la période révolutionnaire, le développement du pays reste encore discutable. « Le Bénin n’a jamais connu une révolution. Ce que nous avons vécu, était une pseudo-révolution qui n’a apporté aucune solution aux vrais problèmes tels que l’éducation dans nos langues, le problème du franc Cfa, l’industrialisation de notre pays et la satisfaction des besoins de base comme l’accès des populations aux soins de santé, à l’eau potable, à l’électricité, etc.
En ce qui concerne la gouvernance des trois présidents appelés « monstre à trois têtes » – Maga-Apithy-Ahomadégbé – qui avaient assuré une certaine transition à la tête du pays, l’ancienne chef de district, Bouriana Daguia se rappelle que leur succession à la tête du Dahomey était un échec. « Lorsqu’on a mis les trois présidents ensemble pensant qu’ils allaient s’entendre pour mieux gouverner, c’était un fiasco », se souvient-elle. Une lueur d’espoir était intervenue le 26 octobre 1972, à la faveur du coup d’Etat orchestré par les jeunes cadres de l’Armée. « Cela avait mis fin à la pagaille et a permis au lieutenant-colonel Mathieu Kérékou de devenir président », ajoute Eugénie Dossa Quenum. Mais là encore, la Révolution souhaitée laissera plutôt place à l’incertitude. « Cette période sera une dictature militaire de dix-sept ans, une période des plus noires de l’histoire de notre peuple, au cours de laquelle beaucoup de vrais démocrates vont connaître des arrestations arbitraires, la torture féroce et la mort. D’autres s’étaient exilés pour sauver leur tête », se souvient-elle.
Loin de toutes ces turbulences aujourd’hui, le Bénin poursuit inexorablement sa marche vers le développement tant souhaité par ses fils et filles, 57 années après son accession à la souveraineté internationale.