Stanislas Hounkanlin, Ingénieur en développement local : « Il faut un triptyque d’actions pour réussir le développement à la base »

Par CM,

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Stanislas Hounkanlin

A l’avènement de la réforme structurelle de la décentralisation,
Stanislas Hounkanlin jette, sous une forme peu ordinaire, un regard rétrospectif sur les 18 premières années de la gouvernance locale dans son ouvrage intitulé  »Les anecdotes de la décentralisation » – Tome 1, paru chez Parangon Editions. Ingénieur en développement local et actuellement directeur du plaidoyer à l’Association nationale des communes du Bénin (Ancb), il relève certaines anecdotes caractéristiques de cette ère de la décentralisation. Dans cet entretien, Stanislas Hounkanlin éclaire sur le contenu de l’œuvre et donne sa perception sur la réforme en cours.

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La Nation : Alors que les regards sont tournés vers les innovations de la réforme de la décentralisation, vous faites le mouvement contraire en relevant, dans votre ouvrage, certaines anecdotes vécues dans les collectivités territoriales avant d’aborder les nouveautés. Qu’en est-il de cette œuvre littéraire plutôt exceptionnelle ?

Stanislas Hounkanlin :  »Les anecdotes de la décentralisation », c’est le fruit d’une vingtaine d’années d’observation du paysage institutionnel de la décentralisation et des acteurs de la gouvernance locale. La présente œuvre est une transgression volontaire des codes de la littérature classique. Elle arbore une hybridité de genres où apparaissent à la fois des traits caractéristiques de la nouvelle, du roman, de la poésie et quelquefois du théâtre. Ce choix littéraire infractionnel vise à atteindre le plus grand nombre de lecteurs, chacun d’eux y trouvant son compte.
Parlant de structure, le livre est présenté en deux parties. La première, éponyme de l’œuvre, comporte quinze récits abordant diverses thématiques et rédigés dans un style fortement humoristique. Même si le registre de langue utilisé paraît un peu châtié, il reste tout de même accessible à la majorité des lecteurs ciblés. La deuxième partie de l’ouvrage retrace le processus de la décentralisation depuis 1990 avec à la clé, des dates, des évènements, des décisions et des actes. Elle aborde par ailleurs les principales innovations apportées au secteur à travers la réforme initiée par le gouvernement de la rupture et qui est matérialisée par l’adoption du code de l’administration territoriale.
L’ouvrage comporte 148 pages avec une couverture assez illustrative du contenu. On y perçoit un homme d’un certain âge dans un style vestimentaire décalé qui en dit long sur l’ambivalence de la personnalité de la plupart des personnages. L’auteur, que je suis, a décidé de concentrer plusieurs caractères, voire des obsessions en un seul portrait : un costume barré d’une écharpe vert-jaune-rouge qui contraste avec des atouts royaux tels qu’un chapeau doré, des colliers grotesques et un siège magistral.

Mais pourquoi une telle publication en ce moment où la décentralisation prend un nouveau départ ?

De façon générale, nous constatons que beaucoup de citoyens ne s’intéressent pas à la décentralisation. Ils estiment que c’est une affaire de mandataires choisis par le biais d’élections locales avec pour mission de mobiliser des ressources pour améliorer les conditions de vie des populations. Ils sont très peu de citoyens à observer de près les jeux de rôle et les interactions. Or, c’est dans ces brassages politico-institutionnels que se cachent des absurdités qui, tels des icebergs, ne montrent qu’une pointe de réalités. La grande partie immergée couve des anomalies et divers biais de comportement. Sous une grosse charge d’humour, nous avons décidé de porter à l’attention du grand public ces irrégularités que l’apparence formelle de la gouvernance locale ne nous montre pas. Nous avons essayé d’habiller quelques faits répréhensibles de fines toiles cirées fictionnelles pour atténuer leur gravité tout en attirant l’attention des décideurs sur la nécessité de réfléchir à l’adaptation du cadre institutionnel aux réalités socioculturelles de nos communes.

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En ne publiant pas l’identité réelle des auteurs des différents faits évoqués, pensez-vous que l’objectif pédagogique espéré sera atteint ?

Notre choix de départ a été de réaliser une mixture de faits réels et de recours fictionnels. Dans cette logique, nous avons forgé des surnoms, soit à partir de la déformation d’identités réelles, soit en utilisant des emprunts issus d’actualités ou de civilisations étrangères. En dépit de ces dispositions précautionneuses qui ne visent qu’à protéger les acteurs concernés de leurs fragilités émotionnelles, il est aisé pour le lecteur attentif de reconnaître les personnages dans leur existence réelle.

A peine l’ouvrage sorti que vous annoncez déjà un tome 2. Pourquoi cette option ?

Nous avons mentionné plus haut que  »Les anecdotes de la décentralisation », c’est 20 ans de surveillance des acteurs de la gouvernance locale. Cela signifie que nous avons recueilli beaucoup d’informations. Les sujets déjà répertoriés et documentés suffisent pour alimenter deux tomes encore. Nous voulons enchaîner les publications pour aider les nouveaux acteurs venus dans le secteur grâce à la réforme à bien cerner tous les contours de leur nouvel environnement professionnel, à en explorer tous les méandres, à en déceler les codes et à agir subséquemment pour ne pas reprendre les mêmes erreurs du passé.

D’une manière générale, pensez-vous comme certains que les premières années de la décentralisation n’ont pas été concluantes ?

Tout bien considéré, nous pouvons être fiers de notre expérience de la décentralisation. Quoique jeune, elle compte des acquis significatifs.
Sur les plans législatif et règlementaire, nous avons l’une des meilleures législations au monde. Le seul niveau de décentralisation choisi (la commune) nous permet de faire de petits pas mais des pas bien mesurés. Le caractère dispersé et la faible articulation des textes constituaient les quelques faiblesses notées. Mais l’avènement du code de l’administration territoriale vient corriger ces insuffisances.
Sur le plan institutionnel, le Bénin fait partie des rares pays à disposer d’un département ministériel entièrement dédié à la décentralisation et dont le portefeuille permet de garantir la transversalité du secteur au niveau de tous les autres ministères.
Sur le plan stratégique, notre pays dispose d’une Politique nationale de décentralisation et de déconcentration (Ponadec) qui donne les grandes orientations et met en scène des synergies entre les différentes parties prenantes. Cette politique préconise l’élaboration par chaque ministère sectoriel d’un plan 2D (décentralisation et déconcentration) qui consacre son apport à la mise en œuvre de la réforme de l’administration territoriale.
Sur le plan financier, l’avènement du Fonds d’appui au développement des communes (FADeC) a permis de maintenir la plupart des communes en état de fonctionnement grâce aux ressources financières substantielles mises à leur disposition chaque année. D’autres mécanismes sont développés pour compléter les financements de l’Etat et des partenaires au développement.
Sur le plan de la gouvernance, plusieurs initiatives et même des innovations sont introduites dans les pratiques de gestion des affaires publiques locales. La reddition de comptes est systématisée dans la plupart des communes et est organisée conjointement avec les organisations de la société civile. Des outils de promotion de la transparence et de lutte contre la corruption sont promus par les dirigeants locaux. De même, des audits sont régulièrement organisés par l’Etat et d’autres donateurs pour s’assurer de la bonne gestion des finances publiques au niveau local.
Enfin sur le plan infrastructurel, les patrimoines des communes se sont significativement renforcés. De nouveaux bâtiments administratifs, notamment des hôtels de ville, sont érigés. Des infrastructures sociocommunautaires fleurissent. Des chantiers de construction publics sont ouverts partout et leur aboutissement permet d’améliorer progressivement le visage urbain des communes.
Le tableau des bonnes pratiques ci-dessus présenté, loin d’être exhaustif, montre néanmoins les efforts significatifs menés en seulement 20 années d’expérimentation de la décentralisation. Il reste maintenant à travailler à corriger certains dysfonctionnements constatés au niveau des textes et des pratiques institutionnelles, sur le comportement des acteurs, sur l’accompagnement de l’Etat et sur le financement des communes qui doit être renforcé et mieux contrôlé.
Dans votre ouvrage, vous avez indiqué qu’une nouvelle ère s’ouvre avec la réforme structurelle menée par le gouvernement. En tant que spécialiste, quel est votre avis sur tout le processus ?

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Le plus grand mérite de la réforme de la décentralisation est d’avoir réussi à séparer les fonctions politiques de celles administratives et techniques: le maire est désormais une autorité politico-administrative en charge du pouvoir règlementaire, de la police administrative et de la coopération. Le secrétaire exécutif est entièrement responsabilisé sur l’administration de la commune. Toutes les rencontres d’évaluation du processus de décentralisation au Bénin ont préconisé ce dédoublement de fonctions. La question des ressources humaines qualifiées et en nombre suffisant est elle aussi réglée grâce aux différents fichiers de compétences spécialisées mis en place par l’Etat et à partir desquels des cadres supérieurs ont été tirés au sort et mis à la disposition des communes.
Les quelques retours que nous avons sur les premiers actes posés par les acteurs dans ce nouvel environnement montrent qu’il y a quelques problèmes d’adaptation. Ceci est normal, car nous découvrons tous un nouveau cadre juridique avec de nouvelles façons de faire, de nouveaux défis…Il faut du temps pour se stabiliser. Cette crise d’apprentissage que nous vivons est inhérente à tout nouveau processus qui embarque de nouveaux acteurs.

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Les textes sont là, les ressources humaines qualifiées aussi. Que faut-il encore faire pour que le développement à la base soit effectif ?

C’est si simple et ce n’est pas de la magie. Il faut un triptyque d’actions pour réussir le défi du développement à la base : mettre en place des ressources suffisantes (ressources financières, ressources humaines, ressources matérielles), former et renforcer les capacités des acteurs et contrôler leur gestion à travers des mécanismes de prévention de la mal gouvernance. Avec la réforme, certaines conditions nécessaires pour l’épanouissement de la décentralisation sont en train d’être remplies à savoir la mise en place de ressources humaines de qualité et l’installation d’un dispositif de contrôle à savoir la Cellule de contrôle de la gestion des communes. Nous espérons que les autres aspects notamment la mise en place de ressources financières et matérielles suffisantes et la formation des acteurs seront les prochaines priorités du gouvernement. Ainsi, toutes les conditions seraient réunies pour que la machine du développement local démarre effectivement?