Système partisan au Bénin: Célestine Zanou éclaire sur les enjeux de la réforme

Par Paul AMOUSSOU,

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Ce jeudi 15 février, s’ouvre à Cotonou un séminaire sur la Réforme du système partisan, en relation avec la loi portant Charte des partis politiques en République du Bénin. La nécessité de cette réforme fait l’unanimité aujourd’hui au sein de la classe socio-politique béninoise. On revient de loin, car il y a quelques années, cette problématique était loin de faire l’unanimité, du fait de la résistance des cancres de la classe, hélas majoritaires sur l’échiquier, en conservateurs de mauvais alois, qui tenaient au statu quo, qui, il faut l’avouer leur profitait à bien des égards, au détriment de l’intérêt général. Cette pagaille va se conjuguer bientôt au passé.

Visionnaire, Célestine Zanou, présidente de la Dynamique du Changement pour un Bénin Debout (DCBG), a été de loin précurseur de la réflexion sur la nécessité de cette réforme, tablant comme à ses habitudes sur le fond, à en juger par sa réflexion en date de quelques années déjà ci-dessous. Y compris contre vents et marées, elle aura prêché à cet effet, persuadée de ne pas le faire dans un désert. Obstination payante, doit-on en convenir, pour Madame Zanou selon qui « La crédibilité se construit ».  Il est heureux de saluer la clairvoyance des organisateurs du séminaire de ce jeudi, qui ont sollicité son expertise pour éclairer, entre autres, sur « Les enjeux de la réforme du système partisan ».  In extenso, ci-dessous, la réflexion de Célestine Zanou.

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Dans le contexte particulier du système partisan au Bénin depuis la Conférence Nationale, c’est naturellement que j’ai été amenée à articuler le questionnement que voici : (1) Qu’est-ce qu’un parti politique dans un contexte de multipartisme intégral ? (2) La relation d’intérêt que semblent entretenir chez nous les partis politiques et le pouvoir d’Etat est-elle digne d’une relation de mariage, de concubinage ou – pardonnez ma trop grande audace – de prostitution ? (3) Quelle attente politique responsable peut-il en résulter en termes de projection d’un creuset cohérent pouvant tenir lieu d’un vrai renouveau partisan dans lequel se reconnaîtraient une majorité de compatriotes sans que leur liberté de pensée et d’action soit prise en otage ?

PREMIERE QUESTION : QU’EST-CE QU’UN PARTI POLITIQUE DANS

 UN CONTEXTE DE MULTIPARTISME INTEGRAL ?

Je me passerai volontiers de définitions tous-azimuts ; il y a certaines cependant qui sont sinon nécessaires du moins utiles, surtout lorsqu’on veut éviter des malentendus. C’est le cas en effet des mots « parti » et « intégral » que nous allons aborder ici et dont il faut saisir les contours et la signification. Pour les marxistes, par exemple, on ne peut séparer les partis politiques des classes sociales. Aussi doit-on, dans la lutte pour le pouvoir, s’attendre à deux grands ensembles partisans, puisqu’il n’y a que deux classes sociales : la classe bourgeoise, riche et exploiteuse d’une part, et la classe ouvrière, pauvre et exploitée d’autre part. Vue simpliste de la dynamique sociale, dirait-on ; mais avouons qu’une telle cartographie a le mérite d’identifier directement l’enjeu des luttes pour le pouvoir et les défis qu’elles impliquent. Autrement dit, il y a ce qu’on peut appeler un ensemble libéral capitaliste partisan, et un ensemble social prolétarien partisan. A ce titre, on peut assimiler un parti à un groupement politique d’individus d’origines, d’horizons, de confessions, de sexes, de conditions divers, mais ayant ou défendant les mêmes intérêts de classe, et concourant à l’exercice du pouvoir d’Etat par voie électorale ou insurrectionnelle.

Mais aussitôt qu’on sort de ce schéma purement marxiste caractérisé par un monolithisme de l’espace politique et partisan, et que l’on entre dans un schéma d’ouverture ou de large ouverture partisane, ce que, faute de mieux, on nomme « démocratie libérale » ou « démocratie occidentale moderne », s’ouvre alors pour la notion de parti une perspective assez nouvelle.  En somme, c’est le retour à l’essence pluraliste de la notion de parti. Ce que souligne d’ailleurs Maurice DUVERGER dans son Introduction à la politique en ces termes [Je cite] : « Organisation du combat politique, les partis doivent être plusieurs, par définition même : pour qu’il y ait bataille, il faut au moins deux adversaires. » D’où cette définition  de BURDEAU : « Tout groupement d’individus qui proposent les mêmes vues politiques, s’efforcent de les faire prévaloir à la fois en y ralliant le plus grand nombre de citoyens et en cherchant à conquérir le pouvoir ou du moins à influencer ses décisions. » [Fin de citation] C’est d’ailleurs ce qui donne forme et sens à la question du statut de l’opposition dans ces régimes.

Comme vous le savez, de 1960 à 1989, le Bénin a fait, pour ainsi dire, l’expérience de ces deux grandes conceptions de la dynamique partisane qu’il n’a pas toujours su, reconnaissons-le, appliquer intelligemment ni adapter à son histoire et à sa géographie. En effet, si une certaine démocratie, disons « naissante », a été en vigueur dans l’ex-Dahomey avec des regroupements politiques plus ou moins calqués sur les régions, tels que le RDD de Hubert Koutoucou MAGA, le PRD de Sourou Migan APITHY et l’UDD de Justin Tomètin AHOMADEGBE, etc., le système dit de démocratie populaire marqué par le parti-Etat a eu également voix au chapitre à travers le PRPB. On peut donc dire, sans provoquer un esclandre, que c’est parce que ces différentes expériences partisanes n’ont pas porté les fruits attendus, que la nécessité d’une nouvelle ère partisane a été recommandée et même choisie à la Conférence Nationale. « Nouvelle ère partisane », dis-je, par cela même que ce choix se voulait une rupture vis-à-vis du système révolutionnaire de parti unique, en même temps qu’une réforme profonde de ce qui s’est passé avant le 26 octobre 1972.  Si donc on peut parler de « renouveau partisan » depuis cette date, c’est d’abord sous cette double exigence du Renouveau Démocratique, qu’il faut avoir à l’esprit et examiner. Et précisément à cette tâche, on rencontrera inévitablement une difficulté sémantique majeure liée au qualificatif « intégral », en l’occurrence dans l’expression « multipartisme intégral ».

Essayons de surmonter cette difficulté.

Jusqu’en 1997 – je fais foi au Ministère de l’Intérieur et au Pr Abraham ZINZINDOHOUE qui a cité les Archives dans ses Réflexions sur le multipartisme au Bénin… – notre pays comptait 92 partis pour moins de 6 millions d’habitants, soit en moyenne un parti politique pour 50.000 habitants. Ce qui est vrai à cette époque-là, mais seulement pour le motif invoqué, à savoir ce que par le Pr ZINZINZDOHOUE appelle, non sans raison, le multipartisme « surabondant ». Or, abordant le caractère intégral de ce multipartisme, il écrit [Je cite] : « Il est intégral parce qu’il n’est pas formellement limité. Ni la constitution ni la loi portant charte des partis politiques, ni les lois postérieures n’ont […] limité le nombre de partis politiques. » [Fin de citation] Une telle analyse, il est vrai, passe pour une évidence, car elle soutient non seulement qu’il y a une faute et un dévoiement par rapport au système partisan, mais que cette faute et ce dévoiement proviennent du législateur.

Or, que signifie le mot « intégral » pris comme concept politique, mais d’abord comme concept tout court ? Ayant interrogé quelque ouvrage et quelque professeur de mathématiques, j’ai cru comprendre que dans le calcul des fonctions, le concept intégral signifie le nombre limite d’une somme de termes extrêmement petits d’une fonction. « Nombre limite », dit-on ? Il y a donc là une limitation. Quel enseignement se dégage de cette définition? C’est que l’intégralité d’une chose n’est jamais synonyme d’illimité, elle est toujours fermée sur un terme de choix, sur un principe directeur.

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Ramené sur le terrain purement politique et partisan cela veut dire que tout parti politique est fondé sur une doctrine politique ou idéologie politique. Et c’est ici que surgit la question  essentielle dans notre propos : combien d’idéologies politiques y a-t-il ou peut-il y avoir dans un système partisan ? Grosso modo sept (7),  un peu comme les principales phases lunaires. Et là, en dépit des apparences et des préjugés, il ne s’agit pas d’une position extravertie ou de division Nord/Sud. C’est un mouvement intellectuel, qu’une idéologie, une façon de se déterminer par rapport à un objectif national, sur un échiquier ou ligne de positionnement qui permet d’atteindre cet objectif national. De telle sorte que si cette ligne était tracée, il n’en résulte que 7 positionnements répartis en deux groupes que sont :

– Groupe a : Les positionnements loin du Centre  ou forces centrifuges : ils sont au nombre de 4, à savoir les positionnements très loin du Centre (extrême Droite/extrême Gauche) et les positionnements assez loin du centre (Droite modérée/Gauche modérée)

– Groupe b : Les positionnements au Centre ou forces centripètes : ils sont au nombre de 3, à savoir le positionnement au Centre-gauche, le positionnement au Cendre-droit et le Centre proprement dit

Mais tous ces positionnements se font par rapport à quoi ? Par rapport au Centre qui lui-même est un positionnement. Ainsi, en France, on peut dire que le premier positionnement autour de la Révolution de 1789 s’est fait par rapport au Roi : Bleu (Droite), Blanc (Centre), Rouge (Gauche). Aujourd’hui, la France en est à sa 5ème République, donc formellement à sa cinquième recomposition idéologique, celle-ci s’étant opérée autour des idéaux consécutifs à l’Occupation nazie et à la Libération sous l’instigation du général de GAULLE. Ce qui signifie, pour le Bénin, à partir de 1990, que le positionnement aurait dû se faire, non par rapport aux individus et à leurs intérêts, mais par rapport à l’Etat marxiste-léniniste défunt ou, tout au moins, par rapport aux idéaux qui découlaient de son refus. Ce qui malheureusement n’a pas été le cas, pour ce que je sais. Oh, bien sûr, on nous dira : « Mais où est la couleur nationale ? Où est notre syncrétisme religieux ? Où sont les traditions ? Où est le Nord ? le Sud ? l’Est ? l’Ouest ? Etc. Mais tout le monde sait que ce sont là des questions non-lieu, puisque le vaudou comme tout le reste n’est pas idéologie politique, mais l’expression culturelle du génie et de l’esprit béninois. Or même, si couleurs nationales il devrait y avoir, cela ne pourrait concerner que la fidélité à nos fondements politiques plutôt que l’alignement sur un modèle idéologique. A la limite, on pourrait ajouter aux idéologies classiques de nouvelles idéologies politiques, au fur et à mesure des conjonctures historiques et politiques, telles que l’écologie, en Europe, ou le sens des valeurs au Bénin à la faveur de l’initiative « Dynamique du Changement pour un Bénin Debout » (DCBD). C’est le lieu d’honorer la mémoire de feu Cardinal Bernardin GANTIN qui a fait du sens des valeurs l’ultime combat de sa vie de citoyen. Dans un cas comme dans l’autre (Ecologie / Sens des valeurs), nous savons que c’est là bien plus qu’une façon de faire la politique. Car quel acteur politique digne du nom peut vouloir la destruction de la nature ou se mettre en marge des valeurs de vie ?

Au total, je voudrais retenir et je soutiens que le principe directeur du concept « intégral » dans le groupe de mots « multipartisme intégral » n’est pas géographique, encore moins numérique ou régional, tribal ou ethnique ; il n’est pas un état d’âme : ni caprice ni fantaisie, ni extravagance ni impulsion, ni lubie ni acrimonie, ni aigreur ni amertume, ni irritation ni rancœur ou rancune. Dans toutes les démocraties qui se respectent, le système multipartiste est toujours intégral. La particularité au Bénin est sans doute que cela est légalement stipulé, en considération des égarements du passé révolutionnaire. Le principe directeur est éminemment idéologique, exclusivement idéologique. Si la question idéologique n’est pas posée et réglée à la création des partis, la faute n’incombe pas au législateur, mais d’abord et surtout aux politiciens et accessoirement aux organes institutionnels chargés de valider les demandes d’autorisation.

Pour clôturer la première question de cette tribune, il est aisé d’affirmer qu’un parti est tout regroupement d’individus qui proposent les mêmes vues politiques sur une base idéologique confirmée et différente de celle d’un groupement de même type exerçant sur le même échiquier et s’efforçant de les faire valoir à la fois en y ralliant le plus grand nombre de citoyens et en cherchant à conquérir le pouvoir ou tout au moins à influencer ses décisions. Troisième définition donc, comme vous le voyez, mais qui reconduit la deuxième, celle de BURDEAU, en y intégrant deux éléments de taille, à savoir : premièrement, la nécessité d’une base idéologique confirmée et, deuxièmement, la nécessité pour cette base idéologique de n’avoir pas de doublon ou de copies conformes sur l’échiquier politique national considéré. On ne saurait avoir deux partis d’obédience socialiste, libérale ou communiste sur le même échiquier dans le même pays. 

DEUXIEME QUESTION : LA RELATION D’INTERET ENTRE LES PARTIS POLITIQUES

ET LE POUVOIR D’ETAT SOUS LE RENOUVEAU DEMOCRATIQUE EST-ELLE UNE RELATION DE MARIAGE, DE CONCUBINAGE OU DE PROSTITUTION ?

D’entrée de jeu, disons que notre intention n’est pas de dresser un tribunal. Encore une fois, il ne s’agit pas d’un procès. Il est plutôt question d’une situation de pourrissement qui a duré déjà un certain temps, et qu’il faut avoir le courage d’examiner, de regarder en face de façon objective. Ainsi, pour ma part, le service d’Etat n’est pas une affaire de mariage, ou une quelconque relation de couple formel ou informel. Les rapports entre le chef de l’Etat et les différentes composantes de la Nation ne sont pas ceux que le père entretient d’habitude avec sa femme ou ses femmes, encore moins avec ses enfants. Les citoyens ne sont pas les enfants du président, ils sont des compatriotes qui expriment des attentes qu’il doit satisfaire. De ce point de vue, les termes mariage, concubinage et prostitution ne seraient pas appropriés, parlant de la relation d’intérêt entre les partis politiques et le pouvoir central. Il s’agit d’une communauté de devoirs citoyens dans un partage bien compris des rôles. Mais malheureusement, ce n’est pas ce qu’on remarque sous le Renouveau Démocratique au Bénin.

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Depuis la Conférence Nationale, en effet, l’Etat béninois s’est illustré,  et de façon ostentatoire depuis 2006, dans un complexe de pulsion-répulsion vis-à-vis des partis politiques les plus en vue sur l’échiquier politique. Pulsion excessive vis-à-vis des groupements politiques dits de la Mouvance présidentielle, répulsion excessive et outrée vis-à-vis des groupements de l’Opposition ou considérés comme tels. Ce qui amène à se demander si les premiers ne donnent pas aveuglement ou sans discernement au chef de l’Etat ce que les seconds lui refusent aveuglement ou sans discernement. Histoire de couple, n’est-ce pas : quand tout va, on tait tous les impairs du conjoint ou de la conjointe, le secret est gardé ; quand rien ne va, on vend à la criée tous les impairs du conjoint ou de la conjointe, le secret est dehors. Ce qui donne à notre pays l’image d’une personne en contradiction permanente avec elle-même : tout va très bien et en même temps tout va très mal. Histoire de couple, parce que celui qui tient les rênes du pouvoir central peut répudier des groupements politiques ou, inversement, être abandonné et trahi, et tout cela directement ou indirectement par le biais du phénomène de transhumance dont notre classe politique est coutumière. Suivez mon regard ! Autant de choses donc qui se passent en toute impunité, sans qu’aucune autre institution, aucun recours de l’Etat ou de la société civile, ne réagisse.

Ainsi, sans inclure les grands regroupements ou alliances de groupements de l’Opposition aux contours  flous et au contenu souvent hétéroclite et qui se prêtent mal à une classification plus ou moins nette – et seulement pour cette raison –, je pourrais dire qu’il y a au Bénin au moins trois catégories de groupements politiques que l’on pourrait décliner comme suit :

– les groupements politiques en mariage avec le pouvoir d’Etat ;

–  les groupements politiques en concubinage avec le pouvoir d’Etat ;

– les groupements qui font l’option de se prostituer avec le pouvoir d’Etat.

Les premiers sont ceux qui s’arrangent pour être toujours dans les bonnes grâces du régime en place, y compris s’il faut vendre leur âme ou leur identité : ce sont des girouettes. Ils s’orientent selon la direction du vent. Quand le régime en place dit qu’il faut aller à gauche, volontiers ils vont à gauche, à droite, ils vont à droite, devant, ils vont devant, derrière ils vont derrière ; ils n’ont pas de volonté pour eux-mêmes, pas de boussole idéologique, l’essentiel est qu’ils soient avec le chef. A ceux-là, osons dire : l’Etat n’est pas un ménage où les moyens qui sont dépensés ou investis appartiennent à un « papa » tout puissant auquel il faut obéir aveuglément, même quand celui-ci est en erreur. Les moyens aux mains du chef de l’Etat sont les moyens des citoyens, de tout le peuple, dont il exerce ponctuellement la souveraineté. 

 Vient ensuite la deuxième catégorie, à savoir les groupements politiques en concubinage avec le chef d’Etat, principal détenteur du pouvoir d’Etat. Ceux-ci ont toutes les apparences d’une mariée mais n’ont rien du statut d’une mariée, car leur union avec le chef de l’Etat ne bénéficie d’aucun témoin légal, du genre UBF, FCBE, etc. Union libre donc, et union informelle. Ce qui leur permet, ainsi qu’à leur partenaire informel, chacun de son côté, de se livrer à d’autres jeux qui ne se peuvent être tolérés dans un couple régulièrement constitué. « D’autres jeux », dis-je : ainsi par exemple, quand on fait une certaine requête (nominations, faveurs diverses) en direction du chef de l’Etat et que ce dernier refuse ou se fait attendre, on le lui rappelle en flirtant avec les groupements qui sont en opposition avec lui. On lui fait peur, on devient maître-chanteur, prêt à cracher dans la soupe après qu’on l’a mangée et qu’on a même participé à sa préparation. Et en vérité le chef de l’Etat n’a que deux solutions : céder au chantage ou résister. S’il cède, un calme provisoire revient ; s’il résiste, on peut continuer de le bouder ouvertement, mais sans prendre le risque de rompre les amarres jusqu’à ce qu’on trouve en cachette un autre concubin, si on n’a pas réussi entre-temps à faire partir une de ses mariées, juste pour augmenter le trouble chez le chef. En somme, une instabilité permanente et généralisée. Ce qui rend les accords si incertains, les décisions si peu fermes au sommet de l’Etat. A ceux-ci, osons dire : l’Etat n’est pas un espace de chantages, de marchandages de bas-étage. Il faut s’attacher dans la vérité et le devoir, ou partir, au lieu d’avoir un pied dedans, un pied dehors.

Enfin, vient la troisième catégorie de groupements politiques en situation de prostitution délibérée avec le régime en place. Qui sont-ils ? Que font-ils, et à quoi les reconnaît-on ? Ils sont des prostitués, ils vendent leurs services à tout le monde, surtout aux plus offrants, et le plus offrant, c’est le régime en place. Si ce dernier ne va pas les chercher, c’est eux qui vont à sa rencontre, en se mettant notamment sur son chemin, en le charmant, en le provoquant. Là-dedans, il n’est ni amour ni estime ni considération ni respect ; il y a seulement déviance, dépravation, perversion politiques, rarement contrainte. Et puisqu’ils sont obligés de faire la criée tous les jours, ils sont éhontés et sans vergogne.  On les accepte pour les sales besognes, par exemple l’insulte grossière à des adversaires auxquels on ne peut s’attaquer soi-même, ou pire une révision opportuniste et personnalisée de la Constitution, quand tous les autres y renoncent. Vous les identifiez, ils ne s’en cachent pas. Vous les dénoncez, ils ne s’en émeuvent guère. Ils sont pervertis, comme perdus pour la République. Ainsi, point de conseil à leur endroit. Seul Dieu peut les changer… un jour.

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Ainsi, l’échiquier politique béninois est aujourd’hui constitué grosso modo de ces trois types de regroupements  évoluant ou exerçant leur liberté d’action et concevant l’action politique comme une expérience personnelle, une décision personnelle, une vision personnelle, une ambition personnelle, un accomplissement personnel, c’est-à-dire pour eux et pour leurs proches parents et amis. Or, ainsi que nous l’avons reconnu au départ, excepté la métaphore qui nous transporte – l’étymologie en fait foi –, les affaires de l’Etat ne sont pas des affaires de couple ni des affaires de famille, encore moins des affaires d’amis ou de copains. Elles supposent une communauté de destin, c’est-à-dire de devoirs dans laquelle sont engagés pour la vie tous les citoyens, directement ou indirectement, en vertu de leurs droits prescriptibles et imprescriptibles, pour faire de la collectivité nationale un havre de paix, de stabilité et de bonheur pour chacun et pour tous. Et c’est parce qu’il n’en est pas encore ainsi qu’il urge d’agir.

 

TROISIEME QUESTION : QUELLE ATTENTE POLITIQUE RESPONSABLE FORMULER EN VUE D’UN VRAI RENOUVEAU PARTISAN AU BENIN ?

Devant le spectacle désolant que présente l’échiquier politique national à de rares exceptions près, et face à un univers partisan aussi éclaté et débridé, toute décision responsable doit être consécutive à une démarche re-qualifiante de la situation. On ne décide que lorsqu’on voit clair, quand les perspectives sont connues ou redéfinies. Dans notre cas, celui du Renouveau Démocratique, requalifier l’échiquier politique national et l’univers partisan, c’est redéfinir les perspectives, c’est-à-dire poser de nouvelles balises, de nouveaux repères, de nouvelles bornes. Et, pour rester conforme à la trajectoire de cette analyse, ces balises, ces repères et ces bornes sont d’abord d’ordre idéologique. D’où la question préjudicielle : Dans l’esprit de la Conférence Nationale, quel format idéologique de l’échiquier politique au Bénin aurait pu inspirer la création des partis politiques ?

Si nous sommes d’accord pour dire que la Conférence Nationale de février 1990 est le moyen politique par lequel le Bénin s’est tout entier levé, à travers ses forces vives, pour mettre définitivement fin à l’Etat-PRPB, nous devons aussi reconnaître – et ce n’est qu’une conséquence – que le principe de la reconstitution ou de la recomposition de l’échiquier politique devrait se ramener à l’alternative ci-après : être POUR ou CONTRE le système marxiste-léniniste incarné 17 ans durant par le général Mathieu KEREKOU. D’ailleurs, les travaux en commissions et les débats en plénière ont bien montré une telle alternative, même si nombreux furent les conférenciers « antirévolutionnaires » qui en voulaient d’une Conférence monocolore. Le terme de « consensus » finalement retenu indique bien que le débat idéologique n’a pas eu lieu, ce qui explique que l’alternative se soit muée en clivage. Ce fut le moindre mal pour les tenants du régime révolutionnaire. Or, dans tout processus d’alternance politique, il faut nécessairement une équipe sortante et une équipe entrante. Et Dieu sait qu’il y a un avantage à être l’équipe sortante : c’est en effet l’heure du bilan, le temps de la réflexion et du recul pour mieux sauter. Se soustraire à cette étape importante en politique, c’est faire sciemment le refus du débat idéologique pour se complaire dans la jouissance brute et non-réfléchie du pouvoir. C’est la logique du triste slogan « Après nous c’est nous ! ». Et c’est bien ce qui pose le problème des transitions politiques en Afrique, compromet l’émancipation idéologique de nos pays et du continent et, par ricochet, la tâche du développement. Bref, le principe étant celui que nous venons d’énoncer, il constitue le sens de gravité autour duquel aurait dû se constituer la nouvelle classe politique et le nouvel échiquier partisan. Conformément aux sept grands systèmes idéologiques regroupés en deux grandes formes de positionnements (fp) a et b, le schéma aurait donc pu être le suivant :

– Fp (a) : Elles regroupent les positionnements loin du centre, à savoir les positionnements très loin du Centre (Gauche radicale et Droite radicale), et les positionnements assez loin du centre (Gauche modérée et Droite modérée). Ce qui donne le total des quatre positionnements loin du Centre, c’est-à-dire du marxisme-léninisme incarné par le général KEREKOU ;

– Fp (b) : Elles regroupent les positionnements dans le Centre, à savoir le positionnement Centre-gauche (centre radical), le positionnement Centre-droit (centre modéré) et le Centre proprement dit incarné par l’idéologie objet du divorce, en l’occurrence le marxisme-léninisme style PRPB, principe de la ligne de positionnement sur l’échiquier politique béninois.

Sans doute, il existe plusieurs autres théories sur ce que doit être le maillage intelligent et responsable du paysage politique et partisan, et qui soit conforme à l’esprit de la Conférence Nationale. Or, nous avons attendu vingt-cinq ans sans que personne au sein de la classe politique et partisane n’ait pris vraiment la peine de montrer la voie, à part quelques bonnes volontés ou professions de foi vite rattrapées par la routine.

Il faut agir maintenant.

La Charte des Partis en vigueur est cousue de flous artistiques qui ne règlent guère la question, d’où mon idée du DIALOGUE NATIONAL pour jeter les bases d’une fondation solide pour notre démocratie. L’assainissement de l’échiquier politique au Bénin est à ce prix et les fuites en avant ne font que retarder le débat et agrandir le fossé de la discorde entre les fils et filles du Bénin. Or me voici à la fin de mon questionnement sur ce monde encore incertain – mais promis à un bel avenir – du système partisan au Bénin. J’espère qu’on le prendra pour ce qu’il est : une contribution, ma petite part de réflexion  dans une  réflexion  autrement plus vaste.