Taxi-moto à Cotonou et Abomey-Calavi : les « Zem », des vies en pointillé

Par Fulbert Adjimehossou,

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Caricature montrant les dangers du travail des zem au benin

A Cotonou, les conducteurs de taxi-moto végètent dans la précarité. La vie de ces maillots jaunes ne tient qu’aux revenus quotidiens dérisoires, aux chances de survie et à l’espérance d’un mieux-être.

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Bientôt minuit à Cotonou. Sur l’esplanade du Stade Gl Mathieu Kérékou, des conducteurs de taxi-moto sont plongés dans le sommeil. Le corps plié en « Z », les deux mains jointes entre les jambes, habillés de plusieurs chemises surmontées de l’uniforme jaune, ils semblent être fixés sur l’engin posé sur les béquilles.

Zem dormant à la belle étoile

Dormant à la belle étoile, ces zémidjans sont loin de vivre décemment

 

C’est parti pour quelques heures de repos, peut-être encore moins si un client venait à les réveiller. Ceux qui sont encore en éveil guettent la moindre silhouette qui s’avance pour ratisser large. « C’est ce à quoi ressemble notre vie. Ce n’est pas une activité que nous menons à cœur joie. Chaque soir, comme celui-ci, au repos, on sent qu’on a perdu une partie de nous-mêmes et qu’à ce rythme, notre vie se consume à feu doux », confie Marcel Houéton, la trentaine.
Cependant, il n’est pas question pour celui-ci de renoncer au maillot jaune. « A force de penser aux charges qui nous attendent en tant que chef de ménage, on poursuit l’aventure. Tout devient un jeu », martèle-t-il.
Après avoir abandonné les études en 6e, Marcel Houeton s’est lancé dans des aventures au Nigeria, le voisin de l’Est. Malgré tous les risques qu’il prenait en terre étrangère, il n’était point épanoui. C’est ainsi qu’il a trouvé l’échappatoire dans la conduite de taxi-moto, depuis 5 ans. La rentrée est dans quelques jours et, père de deux écoliers, Marcel Houeton travaille à fond. « Je suis tenu de m’efforcer davantage pour donner la chance à mes enfants d’aller à l’école pour qu’ils ne subissent pas mon sort. On ne gagne rien. Parfois, vous n’avez pas de moyens pour vous nourrir, mais dans le même temps, votre enfant a de la fièvre. Dans ce cas, on négocie, avec le centre de santé pour payer par tranches», précise-t-il.
En réalité, par milliers, les conducteurs de taxi-moto ou Zemidjan prennent, jour et nuit, d’assaut les routes de Cotonou et environs. Ils sont originaires en grande majorité du département du Zou, à une centaine de kilomètres de la capitale économique du Bénin. Leur accent renseigne très vite sur leur provenance. Selon l’Institut national de la statistique et de la démographie, en 2013, l’indice de la pauvreté humaine (Iph) est plus élevé dans les communes de Za-Kpota (52,8 %) et d’Agbangnizoun (50,9 %).
La baisse des rendements agricoles et la paupérisation ambiante poussent fréquemment ces jeunes à l’exode rural. C’est le cas de Séraphin Houadatodé, rencontré au Carrefour Toyota et qui totalise déjà 9 ans dans cette activité. Ce natif de Za-Kpota a dû, dit-il, accepter ainsi son destin et s’efforce de s’y adapter. « Même étant à Cotonou, je n’ai pas abandonné les activités agricoles. Je cherche les moyens par le taxi-moto, puis j’arrive à payer les ouvriers qui sont dans mes exploitations agricoles. Je retourne par moments au village pour m’assurer que tout va bien. Ce n’est pas une activité de paresseux, mais pour celui qui veut garder sa dignité, malgré sa pauvreté», déclare-t-il.

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S’investir à fond pour se vider à plat

Les engins ne leur appartiennent pas, pour la plupart. Certains payent mensuellement 40 000 FCfa pendant 15 mois en vue d’en devenir les propriétaires, soit 600 000 FCfa. Mais il n’est pas aisé pour ces maillots jaunes de respecter cet engagement. « Le contrat est rompu si le propriétaire n’est pas compréhensif. Il arrive que vous n’ayez pas les moyens. Si votre femme ou votre enfant a des soucis de santé, la priorité change. On répond d’abord à l’urgence », explique Séraphin Houadatodé.
Ancien directeur général de l’Environnement, Dr Césaire Paul Gnanglè dit avoir été longtemps préoccupé par la situation de ces acteurs, au point de décider de mener récemment une étude sur le sujet. Les travaux révèlent que la quasi-totalité a choisi cette activité du fait du chômage et du manque de soutien. Selon ce chercheur, le bénéfice moyen mensuel d’un Zémidjan propriétaire de la moto qu’il utilise est de 49 000 FCfa à Abomey-Calavi et de 74 350 FCfa à Cotonou.
En revanche, le Zémidjan non-propriétaire de sa moto a un bénéfice moyen mensuel de
6 150 FCfa à Abomey-Calavi et de 17 400 FCfa à Cotonou. La principale réalisation est l’achat de motos et de parcelles. Mais plus de la moitié des zemidjan dit n’avoir pu rien réaliser. «Les revenus sont faibles et ça cause des problèmes dans leurs ménages. Certains perdent même la virilité. Ils prennent des produits comme du Tramadol. Le gouvernement doit y penser parce que ce secteur est délaissé », déplore-t-il.
Bien avant, une thèse de doctorat soutenue en 2017 par Gbetoton Nadège Adèle Djossou a dévoilé la même précarité. « Les revenus issus de l’activité, en moyenne 5 144 FCfa par jour, sont insuffisants pour couvrir les risques y afférents. Cependant, pour ne pas rester au chômage, les individus choisissent de l’exercer en dépit de ces risques», renseigne le document de 164 pages. Compte tenu de cette faiblesse des revenus, les maillots jaunes sont obligés de louer à trois, quatre, voire à dix une même chambre. C’est une promiscuité risquée en période de Covid-19, mais ils disent faire attention. « Chez moi à Akassato, nous sommes huit. Ça nous permet de réduire la charge de la location, même si c’est 15 000 Fcfa. On a d’autres dépenses. J’ai ma petite famille et ma mère. Les frais de scolarité sont là. Il faut assurer la maintenance de la moto. Certains dorment même au bord de la rue tout un mois pour que cette somme serve à payer du maïs pour nourrir la famille », ajoute-t-il.

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Accidents, insécurité, défaut d’assurance…

Sans permis de conduire, les Zémidjan sont perçus par les Cotonois comme des dangers ambulants. Aux problèmes de santé déjà fréquents viennent se greffer des risques d’accidents et d’insécurité. Marcel Houéton a déjà manqué plus d’une fois de se faire braquer. « Une semaine après l’achat de cette moto que je conduis, j’ai été braqué à Etoile Rouge. Le client que j’ai pris a sorti une arme artisanale. Un complice l’attendait là. Heureusement, une patrouille de la Police était de passage. Ils ont fui, et la Police au début pensait que j’étais avec eux alors que je suis une victime », témoigne-t-il. S’il dit avoir eu la chance de sa vie, d’autres en revanche se font arracher leurs engins comme de petits pains, y perdant parfois même la vie.
Par conséquent, Dr Césaire Paul Gnanglè propose une réorganisation complète de l’activité. « Les Zem à Cotonou, c’est un corps de métier qu’on ne peut supprimer. On ne peut que les organiser pour régler de nombreux problèmes. On peut mettre en place dans leurs zones d’origine des activités génératrices de revenus. On peut développer des exploitations de néré, de karité, et d’autres cultures à leur profit. Le chef de l’Etat prépare un programme de grandes cultures, c’est une opportunité », pense le chercheur.
L’ancien directeur général de l’Environnement y croit après avoir vu une initiative pareille au Rwanda. « A Kigali, ils ont une mutuelle qui est élue par leurs pairs pour une durée de trois ans, un conseil d’administration qui s’occupe de la gestion issue des cotisations faites par les acteurs. Les activités génératrices de revenus menées sont confiées à un bureau d’études rémunéré par ces derniers. Ils cotisent 150 F rwandais par jour et par individu et cela leur permet de disposer d’un fonds de démarrage qui permet aux banques d’investissement de leur faire des prêts », explique Dr Césaire Paul Gnanglè.
L’assurance est indispensable. Les travaux de Nadège Djossou montrent combien ces acteurs en ont besoin : « L’estimateur de Turnbull nous a permis d’estimer le Consentement à payer (Cap) moyen (Cap) à environ 1 600 F Cfa par mois pour les questions à simple choix dichotomique et à environ 2 000 F Cfa par mois ». Les maillots jaunes, ce sont des dizaines de milliers de citoyens qui espèrent, chaque jour un mieux-vivre. Et dont les vies s’arrêtent froidement, dans le silence.

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