Toudonou Hounguè alias Patati : Grand latéral gauche de tous les temps

Par Sabin LOUMEDJINON,

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Toudonou Hounguè

Au commencement était un slogan. Et le slogan devient un surnom !
Plus qu’un simple cri de ralliement de supporters, les trois syllabes : « Pa- Ta- Ti », sont devenues un sobriquet. Elles renvoient à l’image d’un immense talent : celui de Toudonou Hounguè , l’un des plus célèbres footballeurs au Bénin.
« Eh pataati !… « Clou Matanti … !
Eh pataatiiii…« Clou Matanti ! ».
C’était un slogan fort, rassembleur, et véritable source de motivation, de communion entre supporters et joueurs à Porto-Novo dans les années 70 et 80. C’étaient les moments de gloire du club Bleu-Blanc de la capitale : Etoile sportive. Mais au fil du temps, l’un de ses plus brillants sociétaires a fini par s’adjuger un pan du slogan devenu pour toujours, un surnom fort, du moins ce qui s’apparente plus tard à un nom de vedette du football désormais gravé dans la mémoire collective.
Aujourd’hui septuagénaire adulé et respecté dans la famille sportive nationale, Toudonou Hounguè aime à raconter, avec gaieté, l’anecdote ayant généré le surnom qu’il dit porter fièrement. « Des moments d’excitation ! J’étais presque aux anges à chaque fois que le slogan fuse des gradins pour nous encourager », raconte l’ancien latéral gauche de l’Etoile de Porto-Novo. Il s’empresse d’ajouter : « Posté souvent aux abords de la pelouse, le visage fendu de large sourire, bras levés vers le ciel, je le leur rends bien dans mes jacasseries souvent ponctuées de quelques pas de danse, le tout couronné par un tonnerre d’applaudissements».
En somme, il s’agissait d’un rituel récurrent. Et à chaque fois qu’un quidam entonnait: « Pa-ta-ti», le jeune latéral donnait la réplique : «Clou Matati», synonyme d’un moment singulier de communion entre ce jeune homme noir longiligne et le groupe de supporters de la ville-capitale. C’est ainsi qu’à son corps défendant, cet arrière gauche redouté aux allures de sahélien s’est fait surnommer : ‘’Patati’’. Ce qui ne figure nullement sur les documents officiels du teigneux défenseur Toudonou Hounguè qui a, durant près de deux décennies, confisqué, à lui tout seul, le poste d’arrière latéral gauche aussi bien en club qu’en sélection nationale.
Taille moyenne, le visage émacié, le jeune natif d’Adjinan à Porto-Novo, « venu au football par passion », était rugueux dans ses contacts sur une pelouse verte. Ce qui lui a valu l’affectueux surnom de « méchant gaucher ». Mais l’intéressé l’accepte juste comme un compliment. « On ne défend pas une équipe la fleur au fusil », riposte-t-il, soulignant que sa ‘’méchanceté’’ ne dépasse pas les limites d’une pelouse de foot. Il est vu donc comme un homme sympathique dans sa vie extra-sportive.
Un trait de caractère du joueur que confirme Raoul Zamba, l’un des coéquipiers du ‘’doyen’’, comme il aime à appeler son ainé. Pour lui, « Toudonou a beau être rugueux, teigneux, il demeure un homme affable, jovial dans la vie ordinaire », renseigne-t-il, avant de lever un coin de voile sur le côté taquin, le sens de l’humour et …. bon viveur de son ainé.
A l’égard de Toudonou, son filleul, et jeune co-équipier aussi bien en club qu’en sélection, Théodore Ahouassou ne tarit point d’éloges. «Patati a marqué sa génération. Fin technicien, son sens du placement sur l’aire de jeu et ses relances de balles lui ont conféré une certaine efficacité à son poste de latéral gauche à telle enseigne qu’après son départ de la sélection nationale, on a eu du mal à lui trouver un remplaçant efficace.», renseigne-t-il.
Et pourtant, rien ne prédestinait Toudonou, gamin au quartier Ouenlinda, à Porto-Novo, à faire carrière dans ce domaine. Issu d’une fratrie nombreuse, il a manqué de peu d’assouvir sa passion de taper dans le ballon rond, en dépit de son appartenance à une famille de passionnés de football. Ses frères aînés : Marcellin et Noël évoluaient dans le club Postel Sports de la ville. Mais c’était contre l’avis de leur géniteur : Atawé Hounguè, un agent de la Poste et grand aficionado de foot qui ne « nourrissait pas le rêve de footballeur pour sa progéniture ». En somme, le jeune Toudonou a eu, à ses débuts, assez de peine pour aller taper dans le ballon.
« Ruses, mensonges et autres subterfuges » l’ont souvent aidé à se dérober aux fins d’aller assouvir sa passion hors du cocon familial. « Parfois, je sollicitais la permission pour aller approvisionner en herbes fraîches l’enclos des ruminants élevés par la famille », confie- t-il, sourire aux lèvres. Ce sont souvent les seules occasions, pour l’écolier du Cours primaire public de Ouenlinda de se soustraire à l’attention parentale pour jouer dehors dans son petit club de quartier : Etoile Polaire de Ouenlinda, lorsque ce n’est pas dans la cour de son école.
D’ailleurs, il garde encore en mémoire, avance-t-il, «les moments de correction de papa, lorsque le pot aux roses est découvert». Mais avec le temps, Toudonou ne redoutait guère d’éventuelles représailles. La passion a fini par prendre le dessus et le gamin peine à abdiquer. Mais son étoile n’a pas tardé à briller. Car, lancé dans une rencontre capitale, un après-midi ensoleillé par son coach Vincent Flacandji, de l’Etoile de Porto-Novo, la jeune recrue, jusque-là réserviste, saisit sa chance. Il tape dans le mille, sous le hourra du public. Une prestation moyenne mais séduisante au vu de l’âge de son auteur. Koffi Firmin, l’une des vedettes nationales de foot à l’époque s’en émerveille. Rendez-vous est donc pris pour que les ainés des Hounguè conduisent leur jeune frère à la prochaine séance d’entrainement de l’Etoile sportive de Porto-Novo. Toudonou qui rêvait d’évoluer au Postel Sports hésite avant de se laisser convaincre. Le football d’élite vient ainsi de frapper à la porte du jeune Toudonou dans la ville-capitale.

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Ame bien née…

Un beau matin, une surprenante scène amuse plus d’un, dans la cour de la Poste à Porto-Novo. Etienne Pognon, responsable de la structure et grand dirigeant influent de l’Etoile de Porto-Novo, n’a pu retenir sa joie à la vue du père du jeune Toudonou au service. En des termes forts, il exprime une immense joie: « Ah, vraiment, monsieur Hounguè, sincère gratitude ! Qu’est-ce que ton petit nous a fait honneur hier. C’est un footballeur d’avenir. Veuille lui transmettre nos chaleureuses félicitations… », lui adresse-t-il, chaleureusement. Puis, le responsable étreint longuement son collaborateur. Instant solennel qui laisse pantois le géniteur de Toudonou. Ebahi, il était loin d’imaginer qu’en dépit de sa rigueur, son fils à qui il est interdit de sortir du cocon familial pour aller jouer, a pu passer les mailles pour endosser, déjà, l’étoffe de vedette d’une soirée avec tant d’éloges (venant) de la part d’un dirigeant du calibre de l’Etoile de Porto-Novo. Sur le coup, les yeux humides, un sentiment de fierté l’envahit. Papa Godonou Tèba Hounguè écrase quelques gouttes de sueur au front, et les instants d’après, il décide de faire contre mauvaise fortune bon cœur.
De retour à la maison, il enlace à son tour son champion de footballeur, lui transmet les félicitations de la part de son patron. Ainsi, « Papa a lâché prise », indique Toudonou, plus d’une quarantaine d’années après les faits.
Ce scénario a été le déclic d’une carrière précoce pour un jeune homme de 16 ans, au début des années 70. Une nouvelle aventure sportive débute pour ce gamin au pied gauche redoutable qui a déjà délaissé les classes. Il devient footballeur surclassé dans un club de football de grande envergure : Etoile sportive de Porto-Novo qui rivalise, dans la ville-capitale, avec Postel Sports, et Asso Porto-Novo.
Dès lors, une autre vie commence pour Patati. Gamin, mais déjà talentueux, il se retrouve aux côtés de grands noms comme Germain Kpokpo-Ola, Cosme Tronnou, Dovi Lakoussan, Firmin Koffi, Jérôme Akakpo…, dans un championnat national, pourtant rude, que nourrissait une rivalité monstrueuse à l’époque.
Talent confirmé, le gaucher ne tarde pas à taper dans l’œil du sélectionneur national. A 19 ans, Toudonou devient international. « Une grâce pour moi. Car jeune adolescent, j’ai partagé le vestiaire avec des sommités du foot de mon temps», soupire-t-il.
Suite à la dissolution des clubs de foot au plan national, en 1975, et à la naissance des formations provinciales, le « méchant défenseur » rejoint le nouveau-né du département : Les Dragons de l’Ouémé. Cette formation le révèle davantage. C’est le couronnement. C’est bien au sein de cette formation que Toudonou écrit une nouvelle page de sa vie sportive en compagnie des individualités ayant marqué le football béninois : Saadou do-Rego, Marouf Adéchokan, Raoul Zamba, Adolphe Ogougnon, Blaise Codjia, Francis Yêkêdo, Victor Zêvounou….La belle époque des Dragons de l’Ouémé. La période de gloire des Orange-Noir dirigés par le richissime homme d’affaires Séfou Fagbohoun. Toudonou et sa génération « Dragons Wéémééé ! » ont raflé presque tout sur leur passage. « Les Dragons étaient un club de trophées. Nous nous sommes fait un nom sur le continent», confie Patati avec un brin de nostalgie dans la voix. Puis, il enchaîne : « Les grands clubs du continent nous respectaient. Notre demi-finale de la coupe d’Afrique des clubs vainqueurs en 87 en était le couronnement », se réjouit l’enfant d’Adjinan. Cette période avait enregistré, faut-il le rappeler, beaucoup de joueurs expatriés, et pas des moindres, dans les rangs de la formation de l’Ouémé : Papa Arko, Francis Koumi, Georges Gormashe, Kingston Asabir, Peter Rufaï et l’enfant prodige du football ghanéen Abédi Ayew Pélé.

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Aventures…. mésaventures !

La longue carrière de Patati a été également ponctuée d’une parenthèse d’aventures à l’international. En effet, au sommet de la gloire du n°3 des Dragons, de grands clubs du continent lui ont fait les yeux doux. Le défenseur n’a pas manqué à l’appel. Mais les périples en Côte d’Ivoire et au Gabon n’ont pas été fructueux…
En 1981, le club ivoirien Africa Sports a manifesté un vif intérêt pour le joueur. Il répond à l’appel et rejoint Abidjan suite à des négociations de transfert. Mais à peine l’enfant de Ouenlinda a- t-il entamé le championnat ivoirien que son pays se met à ses trousses. Un courrier administratif provenant de la préfecture de l’Ouémé et signé de sa première autorité lui enjoint de « retourner au bercail sous peine d’être considéré comme un exilé volontaire »,
explique le joueur. Rentré précipitamment au pays dans les mêmes conditions que son coéquipier Saadou do-Rego, Patati avoue avoir craint les représailles du système politique de l’époque. Aujourd’hui, il jure toutes les divinités ancestrales de sa région que sa sortie du pays a bel et bien respecté toutes les clauses. « Ce sont des dirigeants du pouvoir politique révolutionnaire qui sont à la base. Certains parmi eux étaient contre l’évolution des sportifs, et ont travaillé contre leur expatriation», explique-t-il.
Des années plus tard, après avoir servi à nouveau les Dragons et le Onze national du Bénin, Patati se retrouve au Gabon au sein d’une entreprise de Btp pour y travailler. Mais quelques séances de foot avec l’association des ressortissants du Gabon suffisent pour que son compatriote… Agueh le découvre et le propose aux Vautours Club Magougou.
Grands moments de sa carrière, puisqu’il parle de « Football bien organisé et mieux payé ». Alors que le joueur croyait trouver enfin l’eldorado, la politique, encore elle, viendra briser son rêve. Patati sera victime de la politique de rapatriement collectif de ses compatriotes du Gabon. Il rejoint, une énième fois, son club de cœur : Les Dragons, au grand bonheur des dirigeants.
Après ses mésaventures dans des clubs en Afrique de l’Ouest et Centrale, Patati n’a pas abdiqué. Il se retrouve en France, en 1984. Et y évoluera en 4e division dans le modeste club de Sisteron-Vélo. Mais l’aventure ne durera pas longtemps…
« Aucun regret. J’ai été correct tout au long de ma carrière. Mon mérite m’a été reconnu partout et par tous », se glorifie le néo-retraité.
Auréolé d’une riche et longue carrière de plus de deux décennies, marquée par de fortunes diverses, le plus célèbre des enfants Hounguè dans le foot a collectionné titres, trophées et honneurs. Plusieurs fois champion du Bénin, plusieurs fois vainqueur de la Coupe du Bénin et du trophée de l‘Indépendance. Patati a également participé à plusieurs campagnes africaines au cours des années de gloire des Dragons et des Vautours Club Magougou.
De ses souvenirs marquants, Patati évoque, en prime, et non pas sans amertume, le penalty manqué à la fin de la rencontre Dragons-Canon de Yaoundé en 1983 à Cotonou. C’était la période où de célèbres joueurs camerounais sont fraîchement revenus du Mondial 82 en Espagne. « On était menés 0-1. Adolphe Ogouyon a tiré à côté, je me suis précipité auprès de l’arbitre pour lui signaler que le portier adverse a bougé. Dans la confusion, il m’a été permis de le reprendre. Malheureusement, je le mets, moi aussi, à côté.», regrette-t-il. Il se souvient que c’est au terme de cette rencontre qu’un parent à lui, fervent supporter des Dragons Fc, a perdu la vie suite à un accident de la circulation.
« Il n’a pas supporté ce qui s’est passé sur le terrain, ce jour-là ».
Homme de vie rangée, septuagénaire épanoui et discret, Patati passe aujourd’hui une paisible vie de retraité avec sa petite famille dans sa modeste villa au quartier Akonaboè à Porto-Novo. Son quotidien est rythmé de repos, visites à des amis et parfois des séances d’activités sportives, les week-ends. Il aime regarder des rencontres de football, mais très souvent à la télé. « Puisque le foot actuel n’est pas chatoyant comme au bon vieux temps ».
Saluant les efforts fournis, ces dernières années, par les autorités pour faire remonter la pente, lui qui a servi quelques années au sein de l’encadrement des Dragons, regrette le sort fait aux anciens footballeurs dans son pays. « Ils sont très peu associés à la gestion de la chose footballistique. Ils n’ont pas souvent l’occasion de transmettre leurs vécus à la nouvelle génération », s’insurge-t-il. Ce qui sonne comme une révolte chez l’ex-international et motive son refus de voir sa progéniture évoluer dans ce secteur.
Il n’y aura donc jamais d’héritier direct de ce svelte et athlétique défenseur des années 70 et 80 que l’histoire retient comme ayant été l’un des plus offensifs, technique et rugueux du football béninois.

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