Univers carcéral: Dans l’enfer de la prison civile de Natitingou

Par Kokouvi EKLOU,

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Yimporima dans le 3e arrondissement de la commune de Natitingou. C’est l’après-midi. Les riverains du bas-fond de ce quartier populeux sont excédés par des odeurs fétides. « Ces prisonniers vont finir par nous tuer avec la vidange des fosses septiques en pleine journée. C’est devenu une habitude ici et nos incessantes plaintes n’y changent rien », maugrée une habitante qui vient de surprendre des détenus en camisole vidangeant les WC de la prison civile dans le bas-fond sous le contrôle d’un gendarme, arme au poing. Un peu plus loin, à l’abri des habitations, se dresse majestueusement le pénitencier de la ville où purgent leurs peines des détenus de divers horizons. A l’heure des visites, c’est le brouhaha à l’entrée, avec des gardiens plutôt anxieux. Quatre gendarmes à peine visibles sur les lieux pour un effectif de plus de 600 détenus. Difficile même avec l’aide de certains prisonniers de veiller aux mouvements des intrus venus s’enquérir des nouvelles de détenus. Ceux-là que d’aucuns qualifient de veinards pour ce privilège à eux encore fait par des proches. « La plupart des détenus vivent dans l’indigence totale parce que abandonnés par des parents », murmure un gardien.

Très courtois et disponible en dépit du monde qui l’attend, le régisseur ne semble pas accéder à la requête de répondre à certaines préoccupations. Esquivant les questions, il se prête plutôt volontiers aux civilités. Nous éconduisant presque par ses rappels à l’obligation de recevoir des visiteurs impatients sous un manguier situé à l’aile gauche de la grande bâtisse.
Tout sourire, un détenu entre dans son bureau. Teint bronzé, en tenue locale ‘’lessi’’ toute blanche, surmontée d’une camisole rouge Bordeau, l’homme indique qu’il est passé juste pour les salutations en allant s’entretenir avec une visiteuse au parloir. Assez affable, il laisse entrevoir la profonde entaille entre ses dents et nous gratifie aussi de ces amabilités qui le distinguent si tant, la main gauche chargée de documents dont une Bible. Le mystère sur son identité est tôt levé quand le régisseur lâche : « Merci Monsieur T. Avez-vous passé une bonne nuit ? »
Pour ceux qui ont encore en mémoire l’affaire ICC Services, l’évocation du nom est fort édifiante. A son tour, François F., l’un de ses acolytes dans ce qui fut la plus grosse affaire d’escroquerie de ces dix dernières années, vient quelques instants plus tard sacrifier à la même tradition.
La bonhomie et l’empâtement affichés par les deux hommes en disent long sur le traitement à eux fait. Logés dans le bâtiment de type VIP mis en service en avril 2014, leurs conditions contrastent avec le peu de commodités qui caractérise celles de leurs pairs moins privilégiés.

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Au cœur d’un mouroir

Face au mutisme du régisseur qui avoue n’avoir reçu aucune autorisation de ses supérieurs de la Direction de l’administration pénitentiaire et de l’assistance sociale pour répondre à notre sollicitation, revenir sur les lieux en toute discrétion s’avère payant. L’ordre de mise en liberté de deux détenus pour insuffisance de charges reçu un peu plus tôt dans la journée par le régisseur de la part du procureur semble être pour nous l’occasion pour démêler l’écheveau.
Inaugurée en 1998, la prison civile de Natitingou s’étend sur un domaine de six hectares environ avec une capacité de 250 détenus. Mais aujourd’hui plus de 600 prisonniers, prévenus, condamnés et inculpés y sont détenus. Un surpeuplement qui n’est pas sans conséquence sur la santé des pensionnaires. «On note un surpeuplement à l’intérieur de la prison. Beaucoup y entrent mais peu sont mis en liberté. Des salles construites pour vingt personnes en comptent aujourd’hui 160. Nous sommes contraints de rester debout la nuit sans aucune possibilité de fermer l’œil», s’alarme un des deux détenus relaxés à la suite de la signature par le régisseur du certificat de mise en liberté autorisée par le procureur.

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Une surpopulation

Dix prisonniers au moins par jour sont transférés vers le pénitencier par les tribunaux. Une surpopulation à la base de nombreuses maladies dont les affections cutanées. La dernière campagne de dératisation, de désinsectisation et de désinfection à la prison remonte à l’année 2012.
Des décès sont régulièrement enregistrés dans le rang des détenus qui se retrouvent aujourd’hui en grand nombre à l’infirmerie du fait d’anémie. Ceci à cause d’une alimentation pauvre en nutriments essentiels. En moins de trois mois, deux décès sont déplorés. A l’infirmerie de la prison tout manque. Paracétamol, gants, thermomètre, tensiomètre et même l’alcool. « L’infirmerie est totalement vide. Et parfois le centre hospitalier départemental où sont référés certains cas graves refuse toute assistance sanitaire parce que ne voulant prodiguer des soins gratuitement. Des souscriptions sont souvent faites par des détenus et des agents de la prison pour faire face à ces cas de malades indigents», note le second détenu relaxé, dégoûté par la précarité dans laquelle ils végètent.
Avec la désertion du prestataire à qui incombe la vidange des fosses septiques déjà insuffisantes au regard de l’effectif, le recours est fait à la vidange traditionnelle avec l’évacuation à la main des boues d’excréments par les prisonniers. Ce qui indispose le voisinage qui s’est sans cesse plaint de cette pollution environnementale aux effets néfastes sur la santé.
Le risque dans le noir
Par ailleurs le problème de transport des prisonniers constitue pour l’administration pénitentiaire un casse-tête. Avec l’inexistence de moyen roulant à sa disposition, la prison civile de Natitingou fait face difficilement aux cas d’extraction ou de transfèrement des détenus vers les tribunaux ou les hôpitaux. « Ce sont la gendarmerie et la police qui nous dépannent en ces moments mais aujourd’hui elles sont fatiguées de ces largesses à nous faites. Et nous sommes obligés de louer des taxis pour répondre aux besoins », souligne un agent de la prison qui en a marre de ces conditions qui n’encouragent pas à servir dans un pénitencier. « On ne se bouscule pas aux portes d’une geôle pour y servir. Il vaut mieux faire vœu de pauvreté sinon la désillusion est grande », avance-t-il.
Si les gardiens de la prison civile de Natitingou restent à l’abri d’insurrection et d’évasion en dépit des conditions exécrables de vie en son sein, ils ne sont point invulnérables. Le quartier de Yimporima est une zone d’insécurité réputée dans la ville de Natitingou et fort de ce que la prison héberge également des individus très dangereux, il n’est pas superflu d’attirer l’attention sur le maigre effectif des gardiens. Le délestage que connaît ces jours-ci la ville plonge toutes les nuits le pénitencier dans le noir. L’éclairage optimal requis pour un milieu carcéral n’ayant jamais été atteint faute de disponibilité d’équipements adéquats, le délestage en ajoute à la psychose ambiante à l’intérieur et à l’extérieur de la prison. «Il se pose un problème d’électrification au niveau de la prison civile. Dans une zone d’insécurité aussi notoire où se retrouvent tous les divorcés sociaux, il est inconcevable qu’il n’y ait pas d’électricité et dans un espace sans clôture extérieure. A l’idée que même des écoles disposent de panneaux solaires pour l’éclairage, voir une prison dans l’obscurité est écœurant et préoccupant », dénonce un autre gardien rencontré à la libération des deux détenus dont le bon de sortie vient d’être signé.
Remerciant la providence pour cette grâce à eux accordée, chacun d’eux retrouve dehors le chemin qui mène vers la liberté avec ses heurts et bas. Mais avec toutefois ce brin de satisfaction pour avoir su transcender la mauvaise passe et l’infortune de la geôle sans y perdre la vie à l’instar de nombreux détenus.?