Yao Ydo: «L’éducation est un bien commun»

Par Collaboration extérieure,

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Animé d’une passion sans bornes pour le curriculum, Yao Ydo captive rapidement son auditoire lorsqu’il explique l’importance de mettre en place une éducation adaptée au contexte local. Fort de plus de deux décennies d’expérience au sein de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), il constitue le parfait exemple de l’équilibre trouvé entre carrière internationale et racines africaines.
Titulaire d’un Doctorat en Linguistique et Didactique des Langues de l’Université de Grenoble (France) et d’un Diplôme de 3e cycle en Diplomatie et études stratégiques, au Centre d’Études Diplomatiques et Stratégiques de Paris (France). Il est aussi titulaire d’une Maîtrise en anglais de l’Université de Ouagadougou (Burkina Faso).

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Vous avez effectué de brillantes études en Afrique et en Europe. Comment êtes-vous passé de l’Université de Ouagadougou à celle de Grenoble ?

A l’époque, il existait une convention entre le Burkina-Faso et la France. Elle permettait à tout étudiant qui terminait sa maîtrise, sans avoir passé des examens durant la session de septembre, d’obtenir une bourse pour un 3e cycle dans un établissement français. C’est ainsi que je suis arrivé à Grenoble et pendant que j’effectuais mon doctorat, je me suis parallèlement inscrit à Paris. Par la suite, j’ai débuté ma carrière en 1997 comme expert- associé, au siège de l’Unesco, à la Division de l’Éducation de base et de l’alphabétisation.

A ce jour, cela fait 24 ans que vous servez la même institution. Quel a été votre parcours?

Comme spécialiste de programme éducation, j’ai travaillé dans différents bureaux de l’Unesco en Afrique (Mali, Cameroun, République Démocratique du Congo, Sénégal). C’est ainsi que j’ai pu acquérir de l’expérience dans la planification des programmes, le développement de partenariats et la mobilisation de ressources auprès des banques de développement, du secteur privé, et d’autres Agences des Nations Unies. Par la suite, j’ai occupé les fonctions de Représentant de l’Unesco en Côte d’Ivoire et de Directeur Régional de l’Unesco pour l’Afrique de l’Ouest basé à Abuja, au Nigeria. Je représentais aussi l’Organisation auprès de la Communauté Economique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao).

Le Bureau International de l’Education de l’Unesco à Genève est concentré sur le curriculum. Comment le définissez-vous ?

Le curriculum peut être défini comme l’ensemble des éléments constitutifs des contenus et programmes de formation. Il doit toujours être envisagé avec une prise en compte des méthodes pédagogiques et d’évaluation des acquis, ainsi que du matériel didactique pour les apprenants et les formateurs. Le curriculum est la cristallisation et la concrétisation de la vision de la politique éducative d’un pays. Au regard de son importance, le curriculum peut être considéré, pour l’éducation, comme ce que représente la Constitution dans une Démocratie.

Comment s’assurer que le curriculum choisi est adapté ?

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La meilleure façon d’avoir un curriculum adapté au contexte, c’est d’avoir une approche participative dans sa formulation. Il doit être, autant que possible, soutenu par les cultures locales et répondre aux besoins des apprenants. Le curriculum doit permettre de former des citoyens, d’abord ancrés dans leurs cultures, avant de s’ouvrir sur le reste du monde. De ce point de vue, la contextualisation constitue un gros défi, car, à ce jour, les processus d’élaboration des curricula n’intègrent pas les avis et les aspirations des populations locales. Nous devrions donc profiter des réformes curriculaires post-Covid, envisagées par certains pays, pour proposer que cette insuffisance soit corrigée. C’est une des raisons pour lesquelles nous plaidons, par exemple, d’une part pour une éducation multilingue valorisant les langues nationales et d’autre part, pour l’intégration dans les curricula de l’Histoire générale de l’Afrique, écrite par des chercheurs historiens africains.

Concrètement, que faites-vous pour que les curricula évoluent ?

L’expérience m’a permis de constater que les séminaires, les ateliers ou les conférences organisés ne suffisent pas. Ces réunions permettent davantage de partager de l’information et de sensibiliser plutôt que de former, notamment quand il s’agit d’une question aussi importante que le curriculum. Nous avons donc décidé de renforcer les capacités des structures nationales et régionales chargées des formations sur le curriculum. Dans chaque sous-région, nous envisageons des formations diplômantes, du style Master en curriculum, et nous sommes en négociations très avancées avec des Universités partenaires.

Allez-vous vous appuyer sur les structures existantes ?

Dans tous les pays, il existe au sein du ministère en charge de l’Éducation, une Division ou une Section, responsable du curriculum national. L’idée est de travailler avec ces structures, d’identifier leurs besoins en renforcement de capacités, et convenir d’un programme de formation. Nous avons les outils dans les différents domaines du curriculum depuis l’élaboration, en passant par la mise en œuvre, jusqu’à l’évaluation. Nous comptons mettre en place des formations qui pourraient durer plusieurs mois en fonction des besoins, voire une ou deux années. Au cours de cette période, le Bie va renforcer les capacités techniques de ces structures et de leur personnel de manière à doter les pays ciblés des compétences nécessaires dans tous les domaines liés au curriculum

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Allez-vous aussi intervenir au niveau régional africain ?

Dans chaque sous-région, nous allons identifier une université, dont nous allons renforcer les capacités et créer, soit une chaire Unesco, soit un Master sur le curriculum. Ainsi, l’institution sera outillée pour effectuer la formation des cadres, mais également faire de la recherche et de produire des publications sur le curriculum. Il y a donc deux niveaux : le national où sont renforcées les compétences de l’institut national, et le régional où l’on crée une structure qui effectuera une formation diplômante telle que le Master ou autre. Nous avons des échanges très avancés avec l’Université Cheikh Anta Diop (Ucad) de Dakar (Sénégal) pour en faire un centre de référence pour la formation des cadres sur le curriculum pour la Cedeao. Nous avons également des négociations en cours avec l’Université Denis Sassou-Nguesso à Brazzaville (République du Congo) en vue de jouer le même rôle en Afrique centrale. En Afrique australe, depuis quelques années, avec l’appui de l’Unesco, l’Open University of Tanzania offre des formations diplômantes aux cadres de la région.

Quel est l’objectif du Bie en 2021?

L’objectif général du Bie est de devenir un Institut de référence mondiale en matière de production et de partage de savoir, de renforcement des capacités, de dialogue et de coopération sur le curriculum. Notre vision holistique, intersectorielle est tournée vers l’avenir. La pandémie vient souligner avec pertinence l’idée de développer un curriculum futuriste et transformateur. Les objectifs liés à l’enseignement sont primordiaux pour garantir aux apprenants un accès aux connaissances nécessaires pour construire leur propre vie et contribuer à la durabilité de la planète. Le 21e siècle réclame une révision des programmes et des offres éducatives qui, à terme, permettra de faire correspondre les compétences des diplômés aux demandes de leur époque .

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Encadré

Verbatim :
« L’unité de l’Afrique se fonde d’abord et avant tout sur son histoire. Il est indispensable que les enfants africains connaissent leur propre histoire avant de connaître celles des autres. Le Bie mène un plaidoyer pour que l’Histoire générale de l’Afrique ait une place de choix dans les programmes scolaires. »

« L’éducation est un bien commun et dans le monde post-Covid19, elle devra intégrer des considérations additionnelles. »

« Ce n’est pas seulement l’éducation moderne (écoles, universités, etc.) qui peut aider à mettre fin à la pauvreté. L’éducation traditionnelle peut aussi le faire. On note que 95 % des 10 personnes les plus riches du Mali et du Burkina Faso ne sont pas allées à l’école. En revanche, elles ont bénéficié de l’enseignement traditionnel, des connaissances indigènes, de l’enseignement et la formation techniques et professionnels (Eftp)».

……..

Qu’est-ce que le Bureau International de l’Education de l’Unesco ?

Fondé en 1925, à Genève, par un groupe de pédagogues de renom en tant qu’organisme privé, le Bureau International de l’Education a été dirigé pendant près de 40 ans par le célèbre psychologue suisse Jean Piaget.
C’est en 1929 que le Bie devient la première organisation intergouvernementale dans le domaine de l’éducation, établie afin de promouvoir la paix.
L’organisation devient partie intégrante de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) en 1969, en qualité de centre international en matière d’éducation comparée. Le Bie poursuit sa quête de l’excellence en tant que Centre mondial spécialisé dans le domaine du curriculum.

Le curriculum désigne un ensemble incluant la conception, l’organisation et la programmation des activités d’enseignement/apprentissage selon un parcours éducatif. Il regroupe l’énoncé des finalités, les contenus, les activités et les démarches d’apprentissage, ainsi que les modalités et moyens d’évaluation des acquis des élèves. Le curriculum est l’un des outils les plus efficaces pour combler l’écart entre l’éducation et le développement.

Par Catherine Fiankan-Bokonga, Correspondante accréditée auprès de l’Office des Nations Unies à Genève (Suisse)