La Nation Bénin...
La croissance économique au Bénin est là, forte et bien tenue. Elle ne descend pas sur tout le monde au rythme qu'elle devrait. Or, la justice sociale est un investissement de sécurité et de paix. Le problème n'est pas l'arbitrage entre équité et efficacité : c'est un canal ensablé, et le projet de société Wadagni-Talata présenté pour 2026-2033 en a déjà repéré l'essentiel des pelles. Et il est vraisemblable que des choix judicieux seront actés dans le premier Programme d’Action du Gouvernement qui est en préparation.
Il faut commencer par ce qui est acquis. La croissance économique du Bénin est passée de 1,8 % en 2015 à environ 8 % en 2025 ; le revenu par habitant a gagné la moitié de sa valeur, de moins de 600 000 à plus de 900 000 francs ; les recettes publiques ont triplé, de 745,7 milliards en 2016 à 2 257,8 milliards en 2025 ; la dette est tenue à 50,1 % du produit intérieur brut quand le plafond communautaire est à 70 %, et l'inflation à 1,1 % quand elle s'emballe ailleurs. Peu de pays de la sous-région peuvent afficher cela.
Une seconde série existe aussi, produite par une institution tout aussi sérieuse. L'Institut national de la statistique et de la démographie établit que la pauvreté monétaire est passée de 38,5 % en 2019 à 36,2 % en 2022. C'est la plus forte baisse de l'Union monétaire ouest-africaine. Mais c'est 2,3 points en trois ans. Moins d'un point par an. Plus exactement 0,77. Ces deux séries sont exactes l'une et l'autre. Elles ne se parlent pas.
Il est possible de mesurer l'écart entre elles. L'élasticité de la pauvreté à la consommation par tête vaut environ 1,9. Autrement dit, si la consommation des ménages progressait comme le produit par habitant et se répartissait exactement comme elle se répartit aujourd'hui, sans qu'aucun franc ne change de main d'un groupe à l'autre, la pauvreté reculerait de près de quatre points en une seule année. Le rythme réellement constaté a été de trois quarts de point. Dès lors, le ruissellement fonctionne à un cinquième de son rendement théorique.
Ce diagnostic localise. Ce qui est en cause n'est pas la croissance, qui est réelle et bien conduite, mais le chemin qu'elle emprunte pour arriver jusqu'aux ménages.
Et ce chemin n'est pas qu'une affaire de statistique. Albert Hirschman a donné en 1973 l'image la plus juste de ce qui se joue ici : celle du tunnel. Deux files de voitures immobilisées ; la file voisine se met à rouler ; d'abord vous vous réjouissez, car son mouvement vous annonce le vôtre. Mais si elle avance et que votre file reste clouée, l'espoir tourne à l'aigreur, puis à la colère, et quelqu'un finit par forcer le passage, bloquant tout. Une société tolère l'inégalité aussi longtemps que ceux qui sont à l'arrêt croient que leur tour viendra. Cette tolérance n'est pas un stock : c'est un crédit, gagé sur un espoir. Dans les quatre départements du nord, où se concentrent près de
29 % des ménages en pauvreté extrême, nous voyons en temps réel ce que coûte une file qui cesse de croire qu'elle avancera.
La question, telle qu'on la pose, n'est pas la nôtre
Le débat public s'ordonne autour d'un arbitrage supposé : redistribuer, ce serait décourager l'effort, la prise de risque, l'investissement. L'image est celle du seau percé d'Arthur Okun, et elle n'était pas absurde. Néanmoins, la recherche des vingt dernières années l'a considérablement affaiblie : les travaux de Jonathan Ostry, Andrew Berg et Charalambos Tsangarides, conduits au Fonds monétaire international, établissent qu'une redistribution modérée n'a pas d'effet négatif détectable sur la croissance, et qu'une inégalité plus faible accompagne des épisodes de croissance plus longs.
Surtout, cette question n'est pas la nôtre. Un pays dont la pression fiscale plafonne autour de 13 à 14 % du produit intérieur brut, quand la cible communautaire est de 20 %, n'a pas un problème de trop-plein redistributif. Le Bénin n'est pas au bord du seuil où la redistribution étoufferait la croissance : il en est très loin. Le ruissellement, d'ailleurs, n'est pas une loi de la nature. C'est un mécanisme, et un mécanisme suppose un canal, comme l'irrigation suppose une rigole. Ici, ce n'est pas l'eau qui manque. C'est la rigole qui est ensablée.
Où le canal est bouché
Plus de neuf travailleurs sur dix exercent dans l'informel. Or 45 % de la population vit dans un foyer dont le chef est agriculteur ; ce foyer affiche un taux de pauvreté de 53,8 %, et 62 % des pauvres du pays y résident. La croissance se produit largement dans des secteurs qui n'emploient pas ceux qui sont pauvres. La géographie dit la même chose: le Couffo affiche 54,1 % de pauvreté et l'Atacora 53,1 %, quand l'Ouémé est à 16,0 % et le Littoral à 18,3 %, trente-huit points d'écart à l'intérieur d'un pays que l'on traverse en une journée de route. Et l'école le dit le plus nettement : la pauvreté touche 48,9 % des ménages dont le chef n'a reçu aucune instruction, et 3,5 % de ceux dont le chef a fait des études supérieures. Un facteur de quatorze.
Un dernier chiffre situe l'enjeu. Selon l'indice de pauvreté multidimensionnelle du Pnud et de l'université d'Oxford, 55,9 % des Béninois cumulent des privations en santé, en instruction ou en conditions de vie, quand 36,2 % sont pauvres au sens monétaire. Vingt points d'écart: voilà tout ce que le revenu ne dit pas, et voilà pourquoi la justice sociale se joue largement ailleurs que dans le transfert d'argent.
Ce qui redistribue sans entraver, et ce que le projet Wadagni-Talata a déjà tranché
La bonne question n'est donc pas « faut-il redistribuer ? », mais « par quel instrument ? ». Et sur ce terrain la théorie sépare nettement deux familles d'assiettes. Les assiettes mobiles (capital financier, travail qualifié, bénéfice des entreprises) partent ou basculent dans l'informel si on les taxe lourdement : c'est là, et seulement là, que l'arbitrage d'Okun mord vraiment. Les assiettes immobiles, d'abord le sol lui-même, la valeur du terrain nu, distincte de celle du bâtiment qui s'y élève, et les plus-values foncières qu'il capte, ne bougent pas. Le sol ne se délocalise pas, et le taxer ne décourage pas sa production, puisqu'il n'est pas produit. Henry George avait raison il y a un siècle et demi.
On objectera qu'un impôt renchérit toujours le loyer du facteur taxé et, de proche en proche, le coût de production. L'objection est juste pour le bâti ; elle ne l'est pas pour le sol, et toute la différence tient à l'élasticité de l'offre. Un bâtiment est produit : le taxer décourage la construction, resserre l'offre de logements et fait monter les loyers. Le sol, lui, existe en quantité fixe. Son propriétaire ne peut pas répercuter la taxe sur une rente qu'il perçoit déjà au maximum : s'il pouvait exiger davantage, il le ferait déjà. Mieux : puisque le sol est taxé et le bâti ne l'est pas, il devient coûteux de laisser une parcelle bien située inoccupée. L'effet de substitution joue donc dans le bon sens, vers la construction et contre la rétention spéculative ; ce qui, à Cotonou et à Abomey-Calavi, n'est pas un détail. Encore faut-il que le cadastre sépare la valeur du sol de celle du bâti : à défaut, l'instrument se retourne en impôt sur la construction, exactement ce qu'il ne faut pas faire dans un pays qui manque de logements.
Trois réserves méritent d'être posées. La première est relative au choix du moyen. Dans une union monétaire à change fixe et à capitaux libres, l'impôt sur le capital mobile retombe pour l'essentiel sur les facteurs immobiles, la terre et le travail peu qualifié ; le capital qui part emporte avec lui les emplois qu'il aurait créés. Taxer le sol directement n'ajoute donc pas une charge supplémentaire : cela raccourcit un détour qui détruit de la valeur en chemin. La deuxième est un risque réel : confiée aux seules communes, l'assiette produirait soixante-dix-sept taux différents et une concurrence fiscale que les communes les plus pauvres perdraient. Il faut un taux plancher national. La troisième est politique autant qu'économique : un ménage âgé, riche d'un terrain qui s'est valorisé et pauvre en revenu, ne peut pas acquitter chaque année un impôt sur une plus-value qu'il n'a pas encaissée. Le report du paiement à la cession ou à la succession est la contrepartie sans laquelle l'instrument ne passera pas.
Ce point mérite d'être souligné, parce que le projet présenté pour 2026-2033 a déjà tranché dans le bon sens, et sans doute plus qu'il ne le dit. Il inscrit d'un côté la réforme du cadastre national, avec un système numérique unique d'identification des parcelles déployé dans les soixante-dix-sept communes puis étendu aux villes et aux zones rurales; il inscrit de l'autre le partage de la plus-value foncière, permettant aux communes de récupérer une part des gains créés par les routes, les marchés et les équipements qu'elles réalisent. Ce sont les deux pièces exactes de l'instrument le moins entravant de toute la fiscalité.
La nuance est de raccordement, non d'intention. Un cadastre identifie ; un partage de plus-value capte un gain ponctuel à l'occasion d'un aménagement. Ni l'un ni l'autre n'est encore un impôt foncier récurrent, c'est-à-dire une ressource qui revient chaque année sans rien décourager. Les deux pièces figurent d'ailleurs dans deux chapitres différents, l'une au cadre de vie, l'autre à la décentralisation, ce qui est le signe qu'elles n'ont pas encore été pensées ensemble. Ce n'est pas un reproche : c'est un chaînon manquant, et il est court.
Deuxième choix structurant, et il oppose deux logiques. Un transfert déplace un revenu ; une école, un centre de santé, un titre foncier, une piste de desserte créent la capacité d'en produire un. La première dépense s'épuise chaque année et recommence; la seconde s'accumule. Là encore, le projet a choisi le bon levier, et massivement : un repas chaud quotidien pour 1,3 million d'écoliers dans plus de 80 % des écoles primaires publiques, avec une rétention scolaire passée de 72 % à 96 %, la gratuité du secondaire pour les filles, les périmètres irrigués quadruplés de 6 200 à plus de 26 000 hectares, les superficies mécanisées portées de 260 000 à 400 000 hectares, la production de riz passée de 204 000 à 525 000 tonnes. Ce n'est pas de la redistribution au sens comptable. C'est mieux : c'est de la production rendue possible.
Le calcul qui tranche, et ce qu'il ne faut pas promettre
J'ai simulé sur les données de l'enquête Ehcvm ce que produirait une croissance de 5 % de la consommation par tête. Si elle est neutre, la pauvreté passe de 38,9 % à 35,0 %. Si les 40 % du bas reçoivent deux points de croissance de plus que les autres, le supplément étant intégralement financé par les 60 % du haut, de sorte que la croissance agrégée reste strictement identique, elle tombe à 33,5 %. Pour atteindre ce résultat par la seule croissance neutre, il aurait fallu croître de 7 % au lieu de 5 %.
Autrement dit : redéployer deux points de croissance vers le bas de la distribution vaut exactement deux points de croissance supplémentaire. Trouver deux points de croissance en plus est difficile et dépend du cours du coton, du trafic du port et de la conjoncture nigériane. En redéployer deux relève d'un choix.
Il faut à l'inverse dire ce qu’on ne peut promettre. J'ai calculé ce que coûterait de combler intégralement l'écart de pauvreté par transfert monétaire, en supposant un ciblage parfait, une hypothèse d'école. Le montant se situe entre 4,5 et 5 % du produit intérieur brut, soit environ un tiers de la totalité des recettes fiscales du pays. Le programme se fixe d'éradiquer l'extrême pauvreté « qui affecte encore un tiers de la population » : disons-le précisément, ce tiers est la pauvreté monétaire au seuil national, non l'extrême pauvreté au sens international. La distinction n'est pas de la pédanterie. Elle décide de la faisabilité. Par le transfert seul, l'objectif est hors de portée budgétaire. Par la voie productive que le projet a lui-même choisie, il devient atteignable. L'arithmétique ne conteste donc pas l'ambition: elle disqualifie le raccourci.
Un terme manque encore à cette arithmétique, et il se tient au dénominateur. Le produit par tête ne progresse que quand la croissance du produit dépasse celle de la population: avec un croît démographique voisin de 2,7 % et un ratio de dépendance de l'ordre de 90%, quand il est de 14 % en Chine, une part considérable de l'effort sert à maintenir le niveau de vie plutôt qu'à l'élever. J'ai eu l'occasion d'écrire ailleurs que cette croissance n'était pas encore une bombe au Bénin, mais qu'elle était loin d'être une opportunité : le dividende démographique se perçoit à la sortie de la transition, non pendant. Cela n'appelle pourtant aucun programme supplémentaire, et surtout aucune brutalité. Les leviers qui fonctionnent sont exactement ceux que le projet a déjà retenus : la scolarisation des filles et la gratuité du secondaire, qui reculent l'âge de la première union ; la santé, qui rend l'enfant moins incertain; la protection sociale, qui le rend moins nécessaire comme assurance. Une politique de population, ici, ne consiste pas à compter les naissances: elle consiste à faire en sorte que le nombre d'enfants soit choisi plutôt que subi. Elle a donc toute sa place dans une réflexion sur la justice sociale, car elle n'est pas une politique de plus : elle est le dénominateur de toutes les autres.
La corruption redistributive? Une objection qu'il faut prendre au sérieux
On m'objectera que la lutte contre la corruption est elle-même anti-redistributive, et l'objection mérite mieux qu'un haussement d'épaules, car elle a des lettres de noblesse en économie politique africaine. Le raisonnement est connu : celui qui détourne ne garde pas tout. Il entretient une parentèle, finance des funérailles, honore des cérémonies, fait vivre un village. Assainir les finances publiques, ce serait tarir cette circulation-là. Il y a dans cette idée une part de vérité anthropologique : les obligations de redistribution qui pèsent sur celui qui réussit sont bien réelles, et elles ont longtemps servi d'assurance là où l'État n'assurait rien.
Examinons donc le moyen. Nous aurions affaire, si l'on suit l'argument, à un programme social. Regardons-en le cahier des charges. Critère d'éligibilité : être né dans le bon village. Guichet : la cérémonie. Calendrier de décaissement : les funérailles, les fêtes, les libations et autres cérémonies religieuses. Durée du programme: la longévité politique du bienfaiteur. Voie de recours en cas de non-versement : aucune. Et le financement ? Une école, une piste, un centre de santé, c'est-à-dire, très exactement, l'instrument redistributif que ce programme prétend remplacer. Et, moins visible sur le moment mais plus durable, le choix de ceux qui nous gouvernent.
Parlant de libations et d’autres cérémonies religieuses, le prêtre du Vodun, le bokonon, dans cette affaire, n'a rien à se reprocher. Il exerce un métier ancien, il rend un service qu'on lui demande, il est payé pour cela, et il est vraisemblablement plus honnête que celui qui l'a payé avec l’argent qui n'était pas le sien. Ce n'est pas lui que l'on examine ici, et les adeptes réunis pour la cérémonie n'ont rien volé non plus. Ce qui est en cause, c'est l'idée qu'un détournement devienne une politique publique au motif qu'il finit par ruisseler.
Car il ruisselle mal, et cela se mesure. Prenez l'entourage social immédiat de celui qui détourne, les ménages dont le chef a fait des études supérieures. Ils représentent 5 % de la population, leur taux de pauvreté est de 3,5 %, et ils abritent moins d'un pauvre du pays sur deux cents. Prenez le monde agricole : 45 % de la population, 54 % de pauvreté, près de deux pauvres sur trois. Un franc qui circule dans le premier réseau a quinze fois moins de chances de rencontrer un pauvre qu'un franc dirigé vers le second. Okun avait imaginé un seau percé pour dire que la redistribution perd un peu d'eau en chemin. Ici, ce n'est plus le seau qui fuit : c'est le seau lui-même qui a été emporté. Et il reste l'essentiel: une école dure trente ans et sert tous les enfants du quartier ; une cérémonie dure trois jours et sert ceux qui y étaient conviés. La cérémonie était belle. L'école aurait duré plus longtemps.
Il faut aller plus loin, car l'objection, poussée jusqu'au bout, se retourne contre elle-même. Un programme social financé par le détournement ne se contente pas de mal distribuer: il choisit ceux qui gouvernent. Là où la générosité aux cérémonies fait la preuve de la valeur politique, la compétition ne sélectionne plus celui qui saura faire construire une école, mais celui qui saura capter de quoi la remplacer par une fête. La dépense d'accession devient alors un investissement, et un investissement se rembourse sur le mandat : celui qui n'a rien détourné ne peut pas soutenir l'enchère, et celui qui l'emporte a contracté, le jour même de sa victoire, l'obligation de recommencer. Le système ne survit donc pas malgré le détournement ; il se reproduit par lui. On aurait tort, cela dit, d'en faire grief à l'électeur : un sac de riz est certain et immédiat, une école est probable et lointaine, et le besoin raccourcit terriblement l'horizon. Ce n'est pas un défaut de vertu civique, c'est un taux d'escompte imposé par la pauvreté. Reste le plus lourd : on réclame ses droits, on ne réclame pas les cadeaux. La faveur achète le silence en même temps qu'elle achète le suffrage, et ce silence, nous le payons ensuite en écoles qui ne seront pas construites.
C'est d'ailleurs pourquoi le registre national des ménages, l'identification biométrique et les transferts monétaires numériques inscrits au projet sont bien autre chose que de la modernisation administrative. Un ciblage documenté et traçable est l'exact contraire d'un ciblage par la parentèle et la corruption. C'est la technique qui remplace la faveur.
On voit alors que la justice sociale ne se joue pas seulement dans la répartition des revenus, mais aussi dans celle des pouvoirs. Amartya Sen a donné à cette idée sa formulation la plus solide : le développement est l'expansion des libertés réelles dont les personnes jouissent, et les libertés civiles et politiques y figurent au même titre que le revenu, l'instruction ou la santé. Elles ne sont pas seulement le fruit du développement ; elles en sont un moyen. Sen l'a établi sur le cas le plus dur qui soit : aucune famine d'ampleur n'est survenue dans un pays doté d'élections disputées et d'une presse libre, non parce que ces pays produisent davantage de vivres, mais parce qu'une file à l'arrêt qui peut dire qu'elle est à l'arrêt finit par être entendue. C'est du reste de cette approche que procède l'indice de pauvreté multidimensionnelle cité plus haut : si 55,9 % des Béninois sont pauvres quand 36,2 % le sont au sens monétaire, c'est bien que le revenu n'épuise pas ce dont on manque. J'ai tenté dans une tribune précédente de montrer qu'un engagement institutionnel vérifiable se lisait dans le prix auquel nous empruntons ; il se lit aussi, plus directement encore, dans le rythme auquel le canal se débouche. Un chiffre publié, un contrat de performance opposable, un débat qui porte sur les écarts entre départements : ce sont là des libertés au sens de Sen, et ce sont, très concrètement, des instruments de justice sociale.
Un passage, non une destinée
Trente-six pour cent de pauvreté n'est pas un état de nature. La comparaison régionale le prouve à l'envers : au Burkina Faso, où la sécurité absorbe près de 20 % du budget de l'État, la pauvreté a monté quand elle baissait ici. Ce qui sépare les deux trajectoires n'est pas la croissance, mais la capacité de l'État à tenir son territoire et à transformer la croissance en progrès partagé. Le Bénin a démontré qu'il savait faire ce qui est difficile. Déboucher un canal de transmission est un exercice moins exigeant que de tenir un déficit à 2,8 % quand la région dérive.
Les six pôles de développement territorial annoncés répondent précisément à cela, et l'intention est juste : c'est bien la géographie qui est la première faille de justice sociale au Bénin. Une nuance de méthode s'impose pourtant, et elle est de calendrier. Le modèle des pôles repose, de l'aveu même du projet, sur le fait de « laisser au secteur privé l'espace nécessaire », l'État se concentrant sur un socle commun. Or ce secteur privé est dense dans l'Atlantique-Littoral et mince dans l'Atacora-Donga et dans le Borgou-Alibori. À règle identique et à calendrier identique, le pôle qui décollera le plus vite sera celui qui en avait le moins besoin, et l'écart de trente-huit points se creusera avant de se réduire grâce à la loi des rendements décroissants. Ce n'est pas un défaut de conception : c'est une question de séquence. L'égalité de traitement entre territoires inégaux reproduit l'inégalité ; seule l'équité de séquence la corrige. Le socle commun, énergie, désenclavement, capital humain, doit être avancé au nord, non déployé partout au même rythme. Et il faut aller plus loin que le calendrier, car les leviers eux-mêmes diffèrent. Nos travaux d'économétrie spatiale sur les soixante-dix-sept communes montrent que la distance à Cotonou explique fortement les écarts dans le sud, mais qu'elle y devient statistiquement inopérante dès que l'on passe au nord, où d'autres facteurs institutionnels, climatiques, historiques prennent le relais : le modèle rend compte de 78 % des écarts au sud et de 48 % seulement au nord. Le désenclavement est donc le bon levier au sud et un levier insuffisant au nord. Ce qui fonctionne là-bas relève d'autres choses : le renforcement des villes secondaires (Parakou, Kandi, Djougou, Natitingou), la gouvernance locale, les filières agropastorales, l'ouverture aux marchés du Niger et du Nigeria.
Un fonds de péréquation qui vise à porter chaque commune au niveau moyen national traite toutes les communes de la même façon, quelle que soit leur population : c'est de l'égalité. Un fonds qui pondère sa cible par la population et par un indice de pauvreté vise là où les gens qui en ont besoin sont : c'est de l'équité, et il se concentrerait davantage sur les communes rurales peuplées du nord. Les deux règles ne désignent pas les mêmes communes. Sur nos estimations communales, les quatre départements du nord concentrent près de 70 % du déficit de développement ; et le test de convergence entre communes ne détecte aucun rattrapage. Ce n'est donc pas une intuition : dix ans d'égalité de traitement appliquée à des territoires inégaux ont mécaniquement reproduit l'inégalité.
Encore faut-il dire clairement de qui l'on parle. Les 62 % de pauvres qui vivent dans un ménage agricole ne sont pas pauvres parce qu'ils travaillent peu. Ils travaillent, souvent plus longtemps et plus durement que ceux qui les commentent. Ce que le XIX? siècle européen appelait la question sociale se pose ici en termes inversés : non pas l'usine mais le champ, non pas le salariat mais l'informel. Et ce qui manque n'est pas l'effort, c'est le rendement de l'effort, c’est-à-dire les marchés rémunérateurs manquants : une terre dont on n'a pas le titre, une récolte que l'on ne peut pas évacuer, un crédit que l'on n'obtient pas, un prix que l'on ne négocie pas. Ce n'est pas un problème de courage, c'est un problème de conditions de production. On ne demande pas à ces familles de changer de caractère ; on leur doit de changer ce qui les entoure. Sur ce point, le projet dit exactement ce qu'il faut dire : tripler les rendements du manioc et du maïs, doubler ceux du riz, du soja et du cajou, adosser aux producteurs un dispositif d'assurance récolte, d'épargne et de retraite. C'est très précisément relever le rendement de l'effort. Et dans ce sens, transformer localement le coton et l'anacarde à Glo-Djigbé peut relever le prix reçu par le producteur à condition que la valeur ajoutée redescende la filière.
Trois demandes, plutôt que trois chantiers
Puisque les chantiers sont largement ouverts, je me permets de formuler trois demandes plutôt que trois programmes.
1) Raccorder le cadastre à un impôt, et non seulement à une plus-value. Le cadastre numérique et le partage de la plus-value foncière existent ; il manque entre eux la contribution foncière récurrente, assise sur la valeur du sol et non sur celle du bâti, qui ferait de l'assiette la plus immobile et la plus concentrée du pays une ressource annuelle. C'est le prélèvement qui décourage le moins l'activité, et le seul qui monte quand la ville s'enrichit.
2) Garantir un guichet humain derrière chaque guichet numérique. Le projet est profondément numérique (plateforme de prestations sociales, transferts par monnaie électronique, crédit en ligne, totalité des démarches administratives dématérialisées d'ici 2030), et il a raison, car la traçabilité est la meilleure ennemie de la faveur. Mais dans notre Union, la contrainte n'est plus la couverture : le déficit d'usage de l'internet mobile avoisine 59 % quand le déficit de couverture est de l'ordre de 15 %, et un téléphone d'entrée de gamme coûte près de 95 % du revenu mensuel des 20 % les plus pauvres. Une prestation exclusivement numérique exclurait une seconde fois ceux qu'elle vise. Les relais digitaux communautaires et les cent vingt guichets uniques prévus sont la bonne réponse : il reste à en faire une garantie explicite.
3) Publier le Gini, et inscrire la convergence territoriale dans les contrats de performance. La note officielle sur la pauvreté publie l'incidence, la profondeur, la sévérité, la ventilation par département. Elle ne publie pas l'indice de Gini. Et puisque le programme institue des contrats de performance entre l'État et les communes, assortis d'un bonus financier, l'écart de pauvreté entre départements y a naturellement sa place, à côté du volume investi. On ne pilote bien que ce que l'on mesure.
Reste, derrière tout cela, la question des moyens, et elle ne se contourne pas. Les recettes ont triplé, le budget aussi, et un fonds national d'investissements stratégiques doit mobiliser 200 milliards dès la première année. Mais un fonds finance des ouvrages ; il ne paie pas des instituteurs, des infirmiers ni des transferts mensuels. La pression fiscale, elle, reste autour de 13 à 14 % du produit intérieur brut quand la cible communautaire est à 20. Un socle social durable ne se finance ni par l'emprunt ni par la cession d'actifs : il se finance par l'impôt. C'est la seule contrainte que l'ambition affichée ne peut pas contourner, et c'est aussi la raison pour laquelle l'assiette foncière mérite mieux qu'une mention en fin de chapitre.
Faire ruisseler la croissance, ce n'est pas la freiner pour la partager. C'est ouvrir les canaux par où elle aurait déjà dû passer. Et dans le tunnel, ce qui tient la file immobile n'est pas la promesse qu'elle avancera : c'est la preuve, année après année, qu'elle avance.
Economiste, Eneam / Université d'Abomey-Calavi
Albert Honlonkou, Economiste, Eneam / Université d'Abomey-Calavi