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Jude Houétognankou, président des Dragons de l’Ouémé: « Reconstruire les Dragons, c’est d’abord reconstruire les hommes »

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Pour Jude Houétognankou, la stabilité et la jeunesse sont les piliers du renouveau des Dragons de l’Ouémé Pour Jude Houétognankou, la stabilité et la jeunesse sont les piliers du renouveau des Dragons de l’Ouémé

A la tête des Dragons de l’Ouémé depuis quatre saisons, Jude Houétognankou s’emploie à reconstruire méthodiquement l’un des clubs les plus mythiques du football béninois. Entre réorganisation interne, pari assumé sur la jeunesse et ambition de créer une académie, le président des Dragons livre, dans cet entretien, une lecture lucide et engagée de son projet à long terme.

Par   Abdul Fataï SANNI, le 04 févr. 2026 à 09h58 Durée 3 min.
#Dragons de l’Ouémé #football béninois

La Nation : Vous entamez votre quatrième saison à la tête des Dragons de l’Ouémé. Quel bilan global pouvez-vous dresser ?

Jude Houétognankou : Lorsque j’ai pris les rênes du club, les Dragons traversaient une crise profonde qui s’étendait sur près d’une décennie. Le premier constat fut celui d’une fracture interne, marquée par une absence criante de cohésion. Mon travail initial a donc consisté à restaurer la confiance et à rassembler toutes les composantes du club notamment les supporters, l’encadrement technique et administratif, ainsi que les joueurs. C’était une priorité absolue. Nous avons fait le choix d’une gouvernance concertée, en avançant progressivement, étape par étape. Les décisions ont été partagées, expliquées, assumées collectivement. Avec le temps, chacun a fini par comprendre la méthode et à y adhérer. Aujourd’hui, le terme qui définit le mieux les Dragons, c’est la stabilité. On perçoit un engagement réel et une passion retrouvée au sein de notre base. Le parcours n’a pas été exempt de tensions, de départs parfois douloureux, mais avec calme, pédagogie et la fermeté qu’impose toute responsabilité, nous avons surmonté ces obstacles.

On notait également une confusion des rôles au sein du club !

Tout à fait. A un moment donné, les lignes étaient devenues floues. Certains supporters s’improvisaient dirigeants, des dirigeants voulaient intervenir dans le travail des entraîneurs. Il a fallu remettre de l’ordre. Nous avons procédé à une redéfinition claire des responsabilités : dire à chacun ce qu’il devait faire et ce que l’on attendait de lui. C’était indispensable. Cette clarification s’est faite de manière progressive et inclusive. Grâce au dialogue et à l’explication, chacun a fini par accepter ce cadre. En parallèle, nous avons mené un audit approfondi du club : évaluation de l’effectif, analyse des motivations individuelles et définition du profil de joueurs correspondant à notre vision. C’est sur ces bases assainies que nous avons relancé le projet sportif.

Concrètement, comment cette nouvelle philosophie s’est-elle traduite sur le terrain au fil des saisons ?

La première saison a été une phase d’urgence, de stabilisation. J’arrivais à peine, il fallait colmater les brèches. Dès la deuxième saison, nous avons terminé premiers à l’issue de la phase aller du championnat. Ce fut un signal fort, un indicateur encourageant que nous avancions dans la bonne direction. La troisième saison a confirmé cette dynamique positive à mi-parcours. Cependant, un élément m’a particulièrement interpellé : nos contre-performances récurrentes lors des phases retour. Cette observation a été déterminante et m’a conduit à prendre, pour la saison actuelle, des décisions courageuses, parfois audacieuses, mais nécessaires.

Quelles sont ces décisions majeures ?

La plus structurante a été de faire pleinement confiance à nos jeunes, à nos propres talents. J’ai engagé un processus de rajeunissement significatif de l’effectif. Dès ma deuxième saison, nous avons instauré un système de jeunes stagiaires. Des recruteurs sillonnent le pays, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, pour détecter des profils prometteurs dans les académies. Ces jeunes intègrent le club sous forme de stages, s’entraînent avec l’équipe première et progressent dans un cadre structuré. Aujourd’hui, ce sont eux qui élèvent le niveau général du groupe. L’exemple d’Olivier Dossa est parlant : repéré lors d’un tournoi U17 à l’académie Adt, il est aujourd’hui titulaire en équipe première. Amadou Safiou, quant à lui, a confirmé tout son potentiel et s’est imposé comme l’un de nos attaquants de référence.

Ce choix assumé de la jeunesse n’est-il pas risqué en termes de résultats immédiats ?

Les trophées ne sont pas encore pleinement au rendez-vous, c’est vrai. Mais nous observons une progression nette, une identité de jeu qui se construit. L’essentiel était d’offrir une chance réelle à ces jeunes et de leur montrer que la réussite est possible. Cela crée un effet d’entraînement : lorsqu’un joueur issu du même milieu réussit, il devient un modèle pour les autres. C’est un espoir collectif qui renaît et qui consolide tout l’écosystème du club. C’est aussi la base d’un projet durable, fondé sur la confiance et la formation.

Vous insistez sur la valorisation des talents locaux, mais vous avez également recruté des joueurs étrangers. Comment conciliez-vous ces deux options?

Il s’agit d’un équilibre délicat. Le championnat impose aujourd’hui une certaine ouverture. Les joueurs étrangers peuvent apporter de l’expérience et un supplément de maturité, à condition qu’ils ne viennent pas étouffer le noyau local. Nous avons procédé avec mesure. Actuellement, l’effectif compte six étrangers. Il n’est pas exclu que ce nombre soit revu à la baisse lors des prochaines saisons. La gestion humaine est essentielle. L’arrivée d’un joueur étranger peut susciter des craintes chez les jeunes locaux. Il faut communiquer en permanence, expliquer la vision, rassurer. Tous n’ont pas bénéficié du même encadrement scolaire ou social. Il faut donc trouver le langage approprié pour transmettre le projet sans chercher à transformer les individus. Cette réalité m’a conduit à introduire une innovation importante.

Laquelle ?

Dès ma deuxième saison, j’ai intégré un préparateur psychologique au sein du staff. J’avais constaté que certains joueurs avaient besoin d’écoute, de confiance, de soutien mental. Un jeune talent peut vite se décourager au premier obstacle. Il faut l’accompagner, lui rappeler que l’effort finit toujours par payer. Aujourd’hui, ce travail porte ses fruits. Les joueurs s’expriment librement auprès de ce professionnel, parfois plus facilement qu’avec l’entraîneur ou leurs coéquipiers. Cela nous permet de mieux comprendre leurs doutes et d’y répondre. C’est un travail de fond, discret, mais fondamental.

Au-delà des résultats sportifs, quelle est votre grande ambition pour les Dragons de l’Ouémé ?

Mon ambition majeure est de doter le club, dans les années à venir, d’une académie digne de son histoire. Un club qui a remporté douze titres de champion du Bénin ne peut prétendre à la grandeur sans une structure de formation solide. Cette académie doit devenir le vivier des futurs Dragons et des équipes nationales. C’est le projet structurant sur lequel je travaille activement. Nous avons posé les bases de la stabilité et de l’identité. Il nous faut désormais bâtir l’avenir. Et cet avenir passe par la jeunesse, dans un cadre structuré et pérenne. C’est le cap que nous avons fixé.

Votre mot pour conclure cet entretien

Je souhaite adresser ma profonde reconnaissance à toute la grande famille des Dragons de l’Ouémé. Aux supporters fidèles, aux joueurs combatifs, au staff technique et administratif dont le travail de l’ombre est précieux : merci pour votre engagement et votre détermination. C’est grâce à cet effort collectif que le club le plus titré du Bénin retrouve progressivement son âme et ses lettres de noblesse. Je tiens également à exprimer une gratitude particulière à notre président d’honneur, monsieur Mathurin de Chacus. Son soutien constant, ses conseils avisés et sa vision éclairée constituent des repères essentiels dans cette aventure. L’avenir s’écrit aujourd’hui. Continuons à y croire, à travailler avec rigueur et discipline. La flamme des Dragons brûle à nouveau, et c’est ensemble que nous la porterons plus haut.