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L’Organisation mondiale du commerce (Omc) est à « un tournant crucial ». A quelques semaines de la conférence ministérielle de Yaoundé (Cameroun), prévue du 26 au 29 mars, sa directrice générale, Ngozi Okonjo-Iweala, a prévenu, durant une conférence de presse organisée par l'Association des correspondants accrédités auprès des Nations Unies (Acanu) que la réforme de l’institution serait « au cœur » des discussions. « Le statu quo n’est pas une option », a-t-elle martelé devant la presse.
Créée en 1995, l’Omc régule les règles du commerce mondial. Mais l’organisation, qui compte 166 États membres, traverse une crise profonde : paralysie des négociations, blocage depuis 2019 de son Organe d’appel – la juridiction suprême de règlement des différends commerciaux – à la suite du refus des États-Unis de nommer ses juges, et montée généralisée du protectionnisme. Les tensions commerciales ravivées par le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche ont encore accru l’incertitude. « Si nous n’avons pas ce système, ce sera le chaos », a averti la dirigeante nigériane. Sans cadre multilatéral, « n’importe qui pourrait faire n’importe quoi », a-t-elle ajouté, évoquant les dérives protectionnistes des années 1930. « Personne ne veut revoir un mauvais film ».
Réforme jugée inévitable
La conférence ministérielle de Yaoundé ne devrait pas ressembler aux précédentes, traditionnellement consacrées à la finalisation d’accords négociés en amont. Cette fois, il s’agira d’adopter un programme de travail fixant les étapes d’une refonte en profondeur. « Il n’est pas possible pour les ministres d’arriver et de résoudre en quatre jours des questions aussi complexes », a reconnu Mme Okonjo-Iweala. Le niveau d’ambition immédiat est mesuré, mais l’objectif affiché est clair : redonner une direction stratégique à une institution affaiblie.
Parmi les priorités figure l’amélioration du processus décisionnel, fondé sur le consensus des 166 membres – une règle qui a souvent ralenti les avancées. Le dernier accord majeur, sur les subventions à la pêche, n’est entré en vigueur qu’après plus de vingt ans de négociations. « Personne ne remet en cause le consensus », a souligné la directrice générale, « mais nous devons trouver comment le rendre plus efficace». Autre sujet sensible : le principe de la « nation la plus favorisée» (Npf), pilier du système commercial multilatéral, qui impose aux membres d’accorder à tous leurs partenaires les mêmes conditions tarifaires. Contesté par Washington, qui estime que « l’ère de la Npf est révolue », ce principe demeure néanmoins au fondement de 72 % du commerce mondial, contre 80 % avant la première présidence Trump. Un chiffre qui, selon Mme Okonjo-Iweala, « témoigne de la résilience» du système.
S’adapter à un monde en mutation
Au-delà des tensions géopolitiques, la directrice générale de l'Omc insiste sur les transformations structurelles à l’œuvre : accélération technologique, essor de l’intelligence artificielle, recompositions démographiques et économiques. « Le monde évolue si vite. Si une organisation ne s’adapte pas, elle sera laissée pour compte », a-t-elle averti.
L’Organisation prévoit une croissance du commerce mondial de 2,4 % cette année. Mais cette projection reste fragile dans un contexte de fluctuations tarifaires et d’incertitudes persistantes. Pour la dirigeante nigériane, le système multilatéral demeure pourtant un garant essentiel de stabilité et de prévisibilité pour les entreprises. Sans règles communes, explique-t-elle, une société exportatrice ne saurait ni à quel tarif ses marchandises seront taxées à l’arrivée, ni si elle réalisera un bénéfice.
« Nous sommes à un point d’inflexion, non seulement pour l’Omc, mais pour le système multilatéral dans son ensemble», a-t-elle conclu. A Yaoundé, les ministres devront trancher : engager une réforme ambitieuse ou laisser l’organisation s’enliser un peu plus dans l’impuissance.
Ngozi Okonjo-Iweala