La Nation Bénin...
Epuisement
silencieux, isolement social, poids des stéréotypes et insuffisance des prises
en charge, le burn-out parental reste une réalité peu visible, mais
profondément ancrée dans le quotidien des familles d’enfants autistes. Dans cet
entretien, Dr Gilles Aïzan, psychologue spécialiste des Troubles du spectre de
l’autisme décrypte les mécanismes de cet épuisement extrême, ses impacts sur la
relation parent-enfant et les défis encore nombreux à relever, tant au niveau
social, sanitaire que politique.
La Nation : Dites-nous en quoi
consiste le burn-out parental
Dr Gilles Aïzan : Le burn-out parental
correspond à un état d’épuisement à la fois physique et émotionnel qui apparaît
lorsqu’un parent est confronté à un stress chronique sans disposer de
ressources suffisantes pour y faire face. Il se caractérise par trois
dimensions principales : un épuisement profond (le sentiment d’être à bout),
une distanciation affective (le parent assure le strict nécessaire sans y
trouver de satisfaction) et une impression de perte d’efficacité dans son rôle
parental.
Le quotidien devient alors particulièrement éprouvant, marqué par
l’incertitude quant à l’avenir de l’enfant. Le manque d’informations
rassurantes de la part des professionnels alimente une angoisse constante, à
laquelle s’ajoute la comparaison permanente avec des enfants perçus comme «
normaux ». Cette pression continue fragilise les parents, d’autant plus qu’ils
peinent souvent à trouver du soutien, que ce soit au sein de leur entourage ou
auprès des institutions. Progressivement, cet isolement et cette accumulation
de difficultés conduisent à un épuisement profond.
Quels sont les signes observés chez
les parents d'enfants autistes ?
Chez ces parents, l'épuisement est souvent décuplé par
une "hyper-vigilance" constante. Ce qui les mobilise énormément au point où ils n’ont plus de vie propre. Ils
sont hyper-anxieux du fait que la
compréhension de l’autisme de leur enfant reste superficielle.
En termes de signes, il y a la fatigue
chronique qui ne cède pas au repos, irritabilité, sentiment d'isolement social
et parfois une culpabilité intense liée aux besoins spécifiques de l'enfant.
Pour le soutien professionnel, les
professionnels doivent offrir une écoute sans jugement, valider le ressenti du
parent (dé-culpabilisation) et orienter vers des structures de répit ou des
groupes de pairs pour briser l'isolement. Les associations et autres structures
dédiées à cet effet sont donc indispensables.
Parlez-nous de limpact des
stéréotypes sur l'accès aux services
Les stéréotypes, qu’il s’agisse de
l’image du « génie » ou, à l’inverse, de l’idée que l’autisme résulterait d’une
mauvaise éducation, constituent de véritables obstacles. À cela s’ajoutent
certaines croyances, comme celle de l’enfant « possédé » ou perçu comme la
manifestation d’une sanction spirituelle liée à des fautes supposées des
parents. Ces représentations socioculturelles contribuent à entretenir des
incompréhensions profondes.
Elles conduisent fréquemment à des diagnostics tardifs, les signes ne
correspondant pas toujours à l’image que la société se fait de l’autisme. Les
familles subissent alors une double épreuve : faire face au handicap et
supporter le regard jugeant de leur entourage, ce qui peut freiner leur
recherche d’aide. Dans certains cas, l’enfant est même dissimulé, renforçant
son isolement.
Par ailleurs, au-delà de ces préjugés sociaux, certaines réactions
familiales peuvent aggraver la situation. Il arrive que des pères adoptent une
attitude inadaptée face au handicap, allant jusqu’à en attribuer la
responsabilité à la mère, accusée d’avoir « produit un mauvais» enfant.
Certains se désengagent, laissant la mère seule face aux exigences quotidiennes
liées à l’accompagnement. Celle-ci se retrouve alors profondément épuisée,
assumant seule une charge aussi lourde.
Il paraît qu’il y a des facteurs
socio-économiques et l’accès aux ressources qui favorisent le bur-out parental.
Le niveau de revenu et le réseau social sont
déterminants. Le coût des thérapies sans assurance (Soutien psychologique permanent, orthophonie,
ergothérapie, psychomotricité) crée une fracture. De plus, les familles à
faible revenue ont souvent moins de temps pour naviguer dans la complexité des soins. Disons-le clairement :
l’autisme n’est pas le paludisme ou
autre affection dont les soins sont déjà maitrisés et à portée de main.
L’autisme nécessite des soins à vie. Donc une mobilisation à vie. C’est très
lourd à porter par les parents.
Comment les professionnels
de la santé peuvent-ils adapter leurs pratiques pour mieux accompagner les
enfants autistes et leurs familles ?
L'adaptation passe par la formation effective des
professionnels. Il faut que les professionnels, savent véritablement de quoi il
s’agit, les modalités de soin et d’accompagnement quand on parle de l’autisme.
Cela conduira les professionnels à avoir une humilité sociale et culturelle qui
leur permettra toujours de prendre du recul face aux différents cas, l’autisme
étant pluriel. Cela permettra d’avoir une attitude bienveillante vis-à-vis de
l’enfant autiste et ses parents. Il s’agit de simplifier le langage technique
(vulgarisation), de taire ses aprioris pour entendre l’expression des parents
et observer l’enfant, prendre en compte les contraintes réelles de la famille et
reconnaître que chaque culture a sa propre vision du handicap pour proposer des
solutions qui font sens pour les parents.
Quels sont les impacts du burn-out
sur la relation parent-enfant ?
Un parent épuisé a moins de ressources pour réguler
les crises ou les comportements complexes de l'enfant. Cela peut créer un
cercle vicieux : l'enfant ressent le stress parental, ce qui augmente son
anxiété, ce qui, en retour, aggrave l'épuisement du parent. Le bien-être de
l'enfant est intrinsèquement lié à la santé mentale de ses soignants. C’est
comme l’ont démontré des études, l’impact de la dépression de la mère (soignant,
care-giver) sur l’enfant.
Citer nous quelques axes de
recherche futurs
La recherche doit être dynamique et s’appuyer sur des réalités
authentiques. De nombreux travaux ont été consacrés à l’autisme, et diverses
théories influencent aujourd’hui les pratiques. Toutefois, le savoir étant
universel, il est essentiel de s’en inspirer tout en l’adaptant à notre
contexte.
Ainsi, en tenant compte des réalités socioculturelles propres à notre
environnement, nous pourrons explorer et développer des outils pertinents.
Ceux-ci permettront de renforcer la compréhension et la prise en compte de
l’autisme à tous les niveaux, depuis l’identification des signes d’alerte
jusqu’au diagnostic, en passant par les différentes modalités de prise en
charge. Beaucoup de pistes sont identifiées à cet effet.
Dites un mot aux décideurs
Il est encourageant de constater que le gouvernement accorde une
attention croissante à la question de l’autisme, même si les avancées restent
encore modestes. Toutefois, il convient de rappeler que cet intérêt ne doit en
aucun cas conduire à banaliser le mal et le handicap que cela revêt. L’autisme,
y compris dans ses formes les plus modérées, représente un défi important pour
les familles et requiert un accompagnement soutenu auprès de l’enfant. Il est
essentiel d’adopter une prise en charge globale, sans négliger aucun aspect :
chaque action compte et doit être menée avec toute la rigueur nécessaire.
Tout en renouvelant notre soutien aux initiatives engagées, nous appelons
à une meilleure cohérence dans leur mise en œuvre. Il est également
indispensable de renforcer la formation des professionnels ainsi que
l’information et la sensibilisation du grand public.
Dr Gilles Aïzan, psychologue spécialiste des Troubles du spectre de l’autisme