La Nation Bénin...
Le Bénin, en une décennie, a osé des réformes que beaucoup jugeaient hors de portée et restauré une ambition nationale dont nous pouvons être fiers.
Le Bénin avance. En une décennie, le pays a osé des réformes que beaucoup jugeaient hors de portée, fait du capital humain, de l’agriculture et de la protection sociale des priorités, et restauré une ambition nationale dont nous pouvons être fiers. C’est précisément parce que cette ambition est juste qu’elle mérite tous les appuis, et au premier rang, celui de l’analyse scientifique. Ce propos n’est pas une critique venue du dehors: c’est la contribution d’un économiste qui souhaite, comme chacun, que ces réformes réussissent. Et qui sait qu’elles réussiront mieux si l’on prend la mesure de faire des projections prospectives avant de mettre en application certaines grandes mesures de portée systémique, de simuler ; avant de généraliser, d’essayer.
La présente contribution s’inscrit dans la perspective d’une note d’analyse : c’est une rampe pour monter sans trébucher. Elle ne dit pas au gouvernement ce qu’il doit vouloir ; elle l’aide à choisir, parmi les moyens, ceux qui ont le plus de chances d’atteindre le but. La présente réflexion postule que tout choix gouvernementale qui impacte les populations dans un large spectre doit s’adosser à un pont, à une étude préalable.
Une ambition juste, un instrument à parfaire
Prenons un exemple récent, et traitons-le avec la sérénité qu’il mérite. Pour la campagne 2026-2027, le gouvernement envisage une prime de dix francs par kilogramme pour quatre filières — coton, cajou, soja et riz — dès lors que la production nationale franchit un seuil. L’intention est excellente et mérite d’être saluée : récompenser l’effort de nos producteurs et stimuler la production. Le but n’est nullement en cause. L’analyse, elle, examine le moyen — et c’est là qu’elle peut rendre service, en signalant, avant le décaissement, ce qui gagnerait à être ajusté.
Premier point : à dix francs, le signal est sans doute trop faible pour entraîner un surcroît d’effort. Cette somme représente 3 à 6 % du prix bord-champ, et la hausse de production qu’elle peut induire reste inférieure à 2 % — peu de chose au regard des écarts à combler.
Deuxième point, le plus sensible pour le budget : pour trois filières sur quatre, le seuil est déjà dépassé. Le cajou (environ 213 000 tonnes pour un seuil de 200 000), le soja (plus de 600 000 pour 450 000) et le riz (520 000 pour 350 000) produisent déjà au-delà de la cible. La prime y récompenserait donc des tonnes qui existent déjà, sans déclencher d’effort nouveau : l’État y consacrerait environ 12,3 milliards de francs, dont à peine 0,17 milliard correspondrait à une production réellement induite. Près de 99 % de la dépense paierait ce qui aurait existé sans elle. Ce constat n’enlève rien à la générosité de l’intention ; il invite seulement à mieux l’orienter.
Troisième point, à l’inverse, le coton. C’est la seule filière dont le seuil — 700 000 tonnes pour une production récente d’environ 638 000 — appellerait un véritable effort collectif. Mais cet effort dépasse la portée de l’instrument: pour franchir le seuil par le seul prix, il faudrait une prime d’environ 119 francs, près de douze fois celle envisagée. À dix francs, la production plafonnerait autour de 642 000 tonnes, le seuil ne serait pas atteint, et aucune prime ne serait finalement versée. Sur le coton, l’incitation serait trop faible pour réussir ; sur les trois autres, elle paierait sans rien changer. Ce diagnostic n’est pas un reproche : c’est une carte qui montre où l’instrument, tel quel, n’atteint pas encore sa cible.
Trois difficultés de mise en œuvre, enfin, méritent d’être anticipées sereinement. Une prime versée au tonnage déclaré est délicate à contrôler dans des filières largement informelles, et la tentation de sur-déclarer existe, d’autant que, pour devenir incitative sur le coton, une prime relevée récompenserait surtout la déclaration plutôt que la production. Dans les zones frontalières, une partie de la prime pourrait servir non à produire davantage, mais à retenir une production qui, autrement, franchirait la frontière, ce qui appelle une harmonisation régionale au sein de l’Uemoa et de la Cedeao. Enfin, en récompensant le tonnage plutôt que le rendement, l’instrument pourrait encourager l’extension des surfaces vers des terres marginales, au détriment de la productivité même que l’on vise. Aucune de ces difficultés n’est insurmontable ; toutes se résolvent, pourvu qu’on les regarde à temps.
Des voies plus sûres, et à portée de main
La bonne nouvelle, c’est que des solutions existent, éprouvées et accessibles. Si l’objectif est le volume, un soutien à l’achat aux points d’agrégation, un prix garanti, vérifiable, récompense la production réelle sans passager clandestin. Si l’objectif est le rendement, un appui aux intrants (semences certifiées, engrais, irrigation, mécanisation, conseil agricole) abaisse le coût d’une intensification durable. Et si l’on tient à un seuil collectif, on peut l’assortir d’un mécanisme qui assure les producteurs en cas d’échec, afin que nul ne soit perdant d’avoir tenté. Mieux encore : les fonds consacrés à la prime envisagée pourraient alors financer ce qui marche vraiment.
Les grands chantiers méritent ce même soin
Ce qui vaut pour une prime vaudra, plus encore, pour les chantiers majeurs du projet Wadagni-Talata. Étendre une assurance au secteur informel, protéger les agriculteurs contre les aléas : ce sont là des ambitions parmi les plus nobles qui soient, car elles touchent à la dignité de millions de personnes longtemps restées sans filet. Ce sont aussi des dossiers d’une grande technicité. Assurer l’informel suppose de maîtriser l’antisélection et l’aléa moral, et de trouver des cotisations viables quand les revenus sont irréguliers. Assurer l’agriculture suppose de gérer un risque systémique, de choisir entre indemnisation sur dégâts constatés et assurance indicielle, et de prévenir la fraude. Ces difficultés ne se devinent pas ; elles se modélisent, se chiffrent et se testent. Une étude actuarielle préalable n’est pas un frein à l’ambition : elle est la condition pour que cette ambition tienne ses promesses devant les assurés.
Le pays a déjà les talents
Et le plus beau, c’est que le Bénin n’a rien à importer: cette intelligence est déjà chez nous. Les universités publiques, l’Institut national de la statistique et de la démographie, la Direction des statistiques agricoles, la Direction générale des affaires économiques, l’Institut national des recherches agricoles, nos économistes, actuaires et statisticiens forment un vivier prêt à servir l’État. Trois gestes simples suffiraient à en faire une habitude : adosser chaque réforme majeure à une note d’impact préalable; éprouver les mesures sur quelques communes avant de les généraliser ; les évaluer ensuite, sans complaisance, pour apprendre et corriger. Trois gestes peu coûteux, et qui rapportent gros.
Qu’on ne se méprenne pas: il ne s’agit pas d’opposer le savant au décideur. La légitimité de décider appartient au politique, et elle vient des urnes ; nul économiste ne saurait s’y substituer. La science ne remplace pas le choix: elle l’éclaire ; elle ne ralentit pas l’action : elle l’empêche de se retourner contre ses propres buts. Un gouvernement qui réforme la preuve en main n’est pas un gouvernement hésitant : c’est un gouvernement sûr de lui, qui respecte assez son peuple pour lui épargner les erreurs évitables.
Les chercheurs béninois sont là, disponibles et fiers de servir. Mettons, ensemble, la science au service de la décision — non pour ralentir l’élan du Bénin, mais pour qu’il porte tous ses fruits. Gouverner, c’est prévoir ; et prévoir, c’est d’abord savoir. Faisons-le ensemble, et nous irons plus loin.
Économiste, ENEAM / Université d’Abomey-Calavi — meintoh@gmail.com
Albert Honlonkou