La Nation Bénin...
Depuis une dizaine d’années, le Bénin déploie des moyens conséquents au profit de programmes de protection sociale d’envergure. Des cartes biométriques de l’Assurance pour le renforcement du capital humain (Arch) aux transferts monétaires Gbéssoké, en passant par les microcrédits Alafia, ces dispositifs traduisent une volonté affirmée d’améliorer durablement les conditions de vie des populations les plus vulnérables.
Le calme plat qui règne dans la cour du Guichet unique de protection sociale (Gups) de Ouidah, (autrefois centre de promotion sociale), ce mardi 23 décembre 2025 porte ses échos au visiteur qui y foule le sol. Pourtant, dans les bureaux, le rythme de travail est infernal. Les responsables du centre multiplient la gestion des dossiers. Au cas par cas. Pour les indigents ayant franchi le seuil des lieux, le centre est un véritable soulagement.
« J’ai pris contact avec le Cps de Ouidah qui ne m’a pas marchandé son appui. J’étais venue ici dans l’intention de formuler des doléances de kits scolaires au profit de ma fille. Voilà qu’ils m’ont tendu leur main de façon désintéressée. J’étais loin de m’attendre à une aide financière alors que je n’ai jamais épargné de l’argent chez eux », témoigne Yolaine Sianhodé, mère de trois enfants, bénéficiaire d’un appui dans le cadre de son autonomisation économique.
C’est à la suite du décès de son mari qu’elle a pu bénéficier de la solidarité nationale.
Pour cette dame, la quarantaine, teint clair, il faut louer la bienveillance de l’Etat vis-à-vis des familles démunies. Même si les aides financières qu’elle a reçues de l’Etat par l’entremise de ce guichet unique de protection sociale ne font pas encore d’elle une femme riche, elles ont au moins empêché le renvoi de ses enfants de l’école et soutiennent ses activités économiques.
Richard Guéhou est un handicapé visuel pour qui l’horizon commence par se dégager quand il a découvert le Gups de Ouidah. Standardiste de formation, il a travaillé pendant quelques années dans une administration de la place avant de se retrouver au chômage. Très tôt, il s’est donné comme challenge de transformer ce défi en opportunité, en se lançant dans l’auto-emploi. « Je croyais que tout était déjà perdu pour moi. C’est alors que je découvre qu’il y a un centre qui s’occupe de nous. J’ai eu l’appui du Gups déjà deux fois, que j’ai mis dans l’élevage du lapin. Sans cette aide, je ne serai pas à ce niveau », s’exclame-t-il.
Sécurité pour les plus fragiles
De la généralisation de l’assurance maladie à l’extension des transferts monétaires aux groupes vulnérables, en passant par le programme Gbéssoké ou encore les microcrédits Alafia, le Bénin continue de renforcer ses mécanismes de protection sociale. La protection sociale se métamorphose dans le pays grâce aux filets sociaux qui proposent un paquet de services aux populations vulnérables.
La directrice départementale des Affaires sociales et de la Microfinance de l’Atlantique s’attarde sur le programme Gbéssoké.
« Gbéssoké a plusieurs volets. Le programme a prévu de construire les Guichets uniques de protection sociale. Il fait des transferts monétaires aux ménages vulnérables, soit environ 190 000 F Cfa au cours d’un cycle. Ces appuis au profit des ménages en situation de vulnérabilité sont un levier important pour le développement économique », explique-t-elle.
Avec son dispositif de solidarité nationale, l’Etat ne se contente plus d’assister, mais tente de construire un véritable filet de sécurité pour les plus fragiles. Le programme Gbéssoké (« faire élever » ou « faire grandir » en langue yoruba), est un tout. « Il vise à rompre le cycle de la pauvreté extrême par une approche intégrée combinant protection sociale, autonomisation économique et résilience face aux chocs, en cohérence avec le Programme d’action du gouvernement (Pag 2021-2026), le Programme national de développement et le projet Assurance pour le renforcement du capital humain (Arch) », a souligné Rodrigue Noutaï Honkpèhédji, coordonnateur dudit programme au cours d’une conférence de presse, mardi 30 décembre à Cotonou.
A terme, le Bénin s’engage à sortir 150 mille ménages pauvres de la précarité grâce au programme de filets de protection sociale ‘’Gbéssoké’’ à l’échéance 2026. Ce programme est mis en œuvre par le ministère des Affaires sociales et de la Microfinance (Masm) et les partenaires du Bénin.
En plus de la modernisation des services sociaux et du renforcement des ressources humaines sociales, le même programme prévoit la transformation de 85 Centres de promotion sociale (Cps) en 120 Guichets uniques de protection sociale (Gups). La phase pilote étendue à douze communes à savoir Cotonou, Sô-Ava, Lokossa, Djakotomey, Adjohoun, Pobè, Za-Kpota, Ouessè, Ouaké, Tanguiéta, Parakou et Ségbana a permis d’impacter vingt mille six cent vingt-et-un (20 621) bénéficiaires directs, dont, dix-sept mille six cent neuf (17 609) femmes (˜ 85 %) et trois mille douze (3 012) hommes avec un total de 3,96 milliards de F Cfa injectés.
A terme, 150 000 ménages pauvres extrêmes seront touchés sur l’ensemble du territoire national ainsi que 10 000 ménages victimes de chocs covariants, notamment les inondations avec un focus sur les femmes, en tant que gestionnaires du bien-être familial.
Les cent cinquante mille personnes vont recevoir mensuellement et gratuitement la somme de dix mille F Cfa pendant neuf mois. Cette somme couvre uniquement les assurances alimentaires mensuelles. Aux sixième et neuvième mois, la somme de cinquante mille F Cfa sera versée à chacun d’entre eux en guise de fonds de commerce.
De la charité au droit
Derrière les chiffres et les programmes comme l’Assurance pour le renforcement du capital humain (Arch) ou Gbéssoké, se dessine une ambition : transformer la charité précaire en un droit absolu pour les populations les plus fragiles. « L’objectif est de renforcer durablement le système national de protection sociale et soutenir l’autonomisation économique des ménages pauvres extrêmes et de ceux affectés par les inondations, les crises économiques ou sanitaires, à travers des transferts monétaires productifs accompagnés et le développement d’activités génératrices de revenus (Agr) », soutient Rodrigue Noutaï Honkpèhédji.
Avec les filets sociaux, la solidarité ne se décrète donc plus, elle se numérise. Contrairement aux anciennes aides ponctuelles, ce filet social utilise un Registre social unique (Rsu) pour cibler avec précision les ménages en situation d'extrême pauvreté. « Après avoir reçu de l'Institut national de la Statistique et de la Démographie (INStaD), la liste des ménages pauvres extrêmes au niveau des communes, nous avons fait un travail de terrain pour nettoyer et sortir de la liste des ménages, les individus décédés, mais également les ménages éteints », développe le coordonnateur du programme Gbéssoké. En fait pour l’Etat, le défi n'est plus de donner, mais de savoir qui existe et à qui donner.
Il faut dire que l’impact des filets sociaux est de plusieurs ordres. Sur le plan économique, les transferts monétaires permettent aux familles d'investir dans de petits commerces ou d'acheter des intrants agricoles, créant une micro-autonomie.
Au plan éducatif, l'État s'assure que la pauvreté ne se transmette pas à la génération suivante en conditionnant parfois l'aide à la scolarisation des enfants.
Joséphine Vinawamon est mieux placée pour l’attester après avoir fait l’expérience avec ses fils. « Comme mes garçons n’ont pas produit de meilleurs résultats scolaires, le Cps a dû arrêter l’aide qu’il m’apportait dans ce sens. J’étais obligée de les inscrire dans des centres de formation professionnelle. Je dois reconnaître que sans l’aide du centre, mon commerce n’aurait pas atteint ce niveau », confie-t-elle.
Nouveau tournant
Le programme Gbéssoké marque un tournant dans la solidarité nationale. Lancé pour renforcer les capacités de résilience des populations vulnérables, ce programme est devenu la locomotive des transferts monétaires. En injectant directement des liquidités dans les ménages les plus pauvres, l'État non seulement stimule la consommation locale, mais permet surtout d'éviter que les familles retirent leurs enfants de l'école ou sacrifient leurs repas quotidiens.
En fait, à travers ces mesures sociales, l’État tente de construire un bouclier contre la précarité. « Ces appuis sont bien plus qu’un simple appui financier : ils constituent un levier de relèvement économique pour des milliers de ménages en situation de pauvreté extrême », assure Mélanie Assogba Adjé, directrice départementale des Affaires sociales et de la Microfinance de l’Atlantique.
Pour les groupes vulnérables, personnes handicapées, veuves sans revenus, petits exploitants agricoles…, ces filets sociaux représentent bien plus qu'une aide: ils sont la preuve d'un contrat social qui ne laisse personne sur le bord du chemin. « Après le décès de mon mari et de ma fille, mon monde s’était éteint », confie Joséphine Vinawamon, les yeux lourds. Mais c’est sans compter avec le Gups qui essaye de raviver en elle, la flamme de l’espoir. « Depuis trois ans, je bénéficie de l’appui financier spontané du Cps (Gups) de Ouidah. J’apprécie beaucoup cette bienveillance à mon égard. Je ne sais pas ce que je serais devenue sans eux », laisse-t-elle entendre, émue.
En volant au secours de ces âmes, l’Etat a compris qu’investir dans le social, c'est avant tout sécuriser le capital humain nécessaire à la croissance économique. « Nous implémentons la politique du gouvernement dans le domaine du social et de la microfinance. Et au niveau périphérique, on retrouve les Gups qui sont opérationnels sur le terrain », détaille Mélanie Assogba Adjé.
Piliers fondamentaux
Le programme est bâti autour de quelques piliers fondamentaux. Le ministère des Affaires sociales et de la Microfinance le présente comme un outil structurant de lutte contre la pauvreté extrême, un levier d’autonomisation économique des femmes, un pont vers les dispositifs Arch et le microcrédit Alafia, un mécanisme de stabilisation sociale….
Son volet social productif prend en compte les transferts monétaires réguliers pour la subsistance, les subventions progressives pour la création et l’expansion des activités génératrices de revenus, l’accompagnement, la formation et le suivi des bénéficiaires.
Si la pauvreté reste un défi majeur, les filets sociaux mis en place par l'État béninois ces dernières années commencent à produire davantage de sécurité pour ceux que les économistes appellent « les exclus de la croissance ».
L'objectif ultime, c'est que le bénéficiaire d'aujourd'hui devienne le contribuable de demain. Toutefois, si l’Etat se contente de donner sans transformer les capacités productives, il ne fera que stabiliser la pauvreté au lieu de l'éradiquer.
Arch, fer de lance de la couverture sanitaire
Le projet Arch (Assurance pour le renforcement du capital humain) fait également partie intégrante des filets de protection sociale. Dans sa phase de généralisation, le volet "Assurance maladie" permet désormais à des milliers de Béninois du secteur informel (artisans, agriculteurs, revendeuses) d'accéder gratuitement à un panier de soins essentiels.
« Avant, une simple fièvre pouvait paralyser l'économie d'une famille entière, car il fallait choisir entre se soigner ou manger. Aujourd'hui, avec la carte biométrique, j’ai moins de soucis », témoigne Gracia Dènon, commerçante.
A vrai dire, l’impact des filets sociaux au Bénin ne se mesure pas seulement au nombre de bénéficiaires, mais en leur capacité de résilience face aux chocs (inflation, crise climatique). En passant d'une logique de "secours" à une logique de "protection de droit", le pays pose les jalons d'un contrat social renouvelé.
L’impact des filets sociaux s’apprécie également dans la réduction du taux de mortalité infantile et dans la scolarisation maintenue des filles en milieu rural. Selon les rapports officiels, la mortalité infantile a reculé, passant de 64 % en 2006 à environ 45-50 % en 2026. Ces progrès sont le fruit de réformes récentes sur la gouvernance des hôpitaux et de programmes de protection sociale.
En définitive, les filets sociaux ne sont pas un luxe au Bénin. Mais un investissement conséquent. Un enfant qui mange à sa faim grâce aux cantines scolaires ou une mère soignée par l’Arch, c’est du "capital humain" préservé. À long terme, cela coûte moins cher à l'État que de gérer les conséquences de l'extrême pauvreté (insécurité, maladies chroniques, illettrisme).
Rodrigue Noutaï Hounkpéhédji