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« Ratures » au festival « Vues d’Afrique » à Montréal: Le Canada met en lumière une œuvre expérimentale d’Evelyne Agli

Culture

Le cinéma béninois poursuit son rayonnement à l’international. Le documentaire expérimental « Ratures », porté par la réalisatrice Evelyne Agli, a été retenu en sélection officielle du festival « Vues d’Afrique» à Montréal. Une première canadienne qui consacre une œuvre singulière, à la croisée de la photographie, du son et de la réflexion critique sur les dérives contemporaines.

Par   Josué F. MEHOUENOU, le 19 mars 2026 à 11h25 Durée 3 min.
#Canada #festival « Vues d’Afrique »

Une sélection internationale qui consacre une écriture cinématographique singulière. Et la réalisatrice a toutes les raisons de s’en extasier. Alors qu’elle s’ouvrait en aparté, il y a quelques jours, sur les spécificités de sa nouvelle réalisation, Evelyne Agli vient de voir sa production « Ratures », sélectionnée officiellement au festival « Vues d’Afrique » à Montréal.  Un film qui marque une étape importante dans le parcours de la jeune réalisatrice et qui lui vaut sa présence à l’un des rendez-vous majeurs dédiés aux cinémas africain et diasporique. « Ratures » est un  court métrage de 7 minutes dont l’originalité formelle et la portée symbolique se laissent apprécier. Conçu en marge du Festival international de film documentaire de Porto-Novo, le projet est le fruit d’une collaboration artistique avec le photographe malien Sarré Osman. Ensemble, les deux talents ont donné naissance à une œuvre hybride, où la photographie en noir et blanc devient le socle d’une narration cinématographique atypique.

À rebours des codes classiques du documentaire, « Ratures» repose sur une succession d’images fixes, mises en mouvement par un travail sonore minutieux. Cette approche, qui privilégie l’artifice sonore comme signature esthétique confère une intensité particulière aux scènes photographiées. Comme on peut le constater en visualisant l’œuvre, le son ne se contente pas d’accompagner l’image. Il la prolonge, la transforme et en révèle les tensions invisibles et finit par faire de la production, un dialogue entre image figée et univers sonore. Cette expérience à première vue éprouvante pour le spectateur l’invite tout de même à une sorte d’immersion et à un usage plus prononcé de ses sens. Au-delà de son dispositif formel, « Ratures » se présente comme une lecture critique de notre époque. Le film s’inscrit dans une réflexion sur les déséquilibres du monde contemporain, dominé par une logique d’absurdité et de manipulation des vérités, symbolisée par la célèbre équation “2+2=5” empruntée à 1984 de George Orwell. Cette référence littéraire n’est pas anodine. Elle inscrit l’œuvre dans une dénonciation des dérives autoritaires, de la désinformation et de la perte de repères collectifs. Pas étonnant de noter comme une sorte de caricature de cette réalité, la succession d’images fragmentées proposée par la réalisatrice.

Des influences cinématographiques assumées

La démarche technique de l’œuvre s’inspire de plusieurs références majeures du cinéma expérimental. Parmi elles, La Jetée de Chris Marker, film emblématique construit à partir de photographies fixes, constitue une influence déterminante. S’y ajoutent les expérimentations visuelles de la réalisatrice brésilienne Everlane Moraes, ainsi que le film « 75 000 dollars» du cinéaste malien Moïse Togo, explique Evelyne Agli dans une note rendue publique pour annoncer la sélection du film. Sur le plan esthétique, le film s’appuie sur l’expressionnisme allemand, courant artistique né au lendemain de la Première Guerre mondiale. Cette influence se traduit par une déformation du réel, un usage marqué du clair-obscur et une exploration des angoisses humaines. L’œuvre est aussi traversée par une dimension mémorielle, marquée par une pensée spéciale adressée au regretté caricaturiste Bernard Zinsou. Le public aura l’opportunité de découvrir Ratures le 10 avril prochain à la Cinémathèque québécoise, dans le cadre de sa première canadienne. Une projection qui s’annonce comme un moment d’échange et de réflexion autour d’une œuvre à la fois exigeante et profondément actuelle. Avec «Ratures », Evelyne Agli confirme l’émergence d’une nouvelle génération de créateurs africains qui repoussent les frontières du langage cinématographique. Entre expérimentation formelle et regard critique sur le monde, ce film bref mais dense s’impose comme une œuvre manifeste, invitant à repenser notre rapport aux images, au réel et à la vérité.