La Nation Bénin...
La Ville de Genève a franchi un nouveau cap dans le processus de restitution des biens culturels spoliés à l’époque coloniale. Le vendredi 20 mars, elle a entériné le transfert des droits de propriété de trois œuvres issues de l’ancien royaume de Bénin à la République fédérale du Nigeria, jusque-là conservées au Musée d’ethnographie de Genève (Meg).
Cette décision s’inscrit dans une dynamique internationale de réexamen critique des collections européennes, fondée sur un travail rigoureux de recherche de provenance. En Suisse, cette démarche a pris corps avec l’initiative « Bénin Suisse », lancée en 2021 sous l’impulsion du Musée Rietberg, et réunissant huit institutions muséales. Au total, 96 objets susceptibles de provenir du pillage de Benin City en 1897 ont été identifiés. Parmi les neuf pièces conservées au Meg, trois ont été établies, avec certitude, comme issues de ce contexte de spoliation.
L’histoire des objets renvoie à l’un des épisodes les plus brutaux de la colonisation britannique. En 1897, une expédition punitive menée par l’Empire britannique détruit la capitale du royaume de Bénin, mettant à sac palais, temples et habitations. Des milliers d’artefacts (bas-reliefs, masques, sculptures) sont alors saisis et dispersés à travers le monde. Ces œuvres, connues aujourd’hui sous le nom de « bronzes du Bénin », alimentent un marché de l’art florissant et intègrent progressivement les collections occidentales. Au-delà de leur valeur esthétique, ces pièces incarnent une mémoire complexe, à la croisée de l’histoire coloniale et du commerce transatlantique. Le laiton utilisé pour leur fabrication provenait en partie d’Europe, dans le cadre d’échanges commerciaux liés, indirectement, à la traite des esclaves. Ces œuvres constituent ainsi des témoins silencieux d’un passé marqué par la violence, l’exploitation et la dépossession.
Trois objets aux trajectoires différentes
Parmi les œuvres restituées figure une majestueuse défense d’éléphant en ivoire, sculptée et marquée par les traces de l’incendie qui ravagea la Benin City en 1897. Passée entre plusieurs mains, elle est finalement acquise par le Meg en 1948 auprès du marchand William Ohly, grâce à un groupe de mécènes. Un masque de ceinture en bronze, porté par des initiés du palais royal, suit un parcours similaire. Mis aux enchères à Londres après l’expédition britannique, il est acheté en 1932 par Eugène Pittard, alors directeur du musée, auprès du marchand Hans Himmelheber. Enfin, une cloche du XVIIIe siècle ornée d’une tête de léopard, utilisée dans des rituels, est acquise en 1958 lors d’une vente à Bellevue, provenant d’une ancienne propriété du baron Maurice de Rothschild.
Une restitution « nécessaire », mais non totale
Pour Olugbile Holloway, directeur de la National Commission for Museums and Monuments (Ncmm), cette restitution dépasse la simple question patrimoniale. «C’est plus que rendre des objets, c’est rendre de la dignité », a-t-il déclaré, saluant une décision qui fait suite à une demande officielle déposée en mai 2025 par le gouvernement nigérian et la cour royale du Bénin. Le responsable insiste toutefois sur une approche pragmatique : toutes les œuvres n’ont pas vocation à être rapatriées immédiatement. Certaines pourront rester en Europe sous forme de prêts de longue durée, afin de garantir leur accessibilité aux diasporas africaines et au public international. À Genève, l’une des pièces restituées demeurera ainsi exposée dans ce cadre.
Une politique assumée de réparation mémorielle
Du côté genevois, cette restitution est revendiquée comme un acte politique. « En transférant les droits de propriété au Nigeria, la Ville de Genève affirme son engagement en faveur de la réparation mémorielle », souligne Joëlle Bertossa, en charge de la culture. La directrice du Meg, Carine-Ayélé Durand, évoque quant à elle « un travail de longue haleine », tant sur le plan scientifique qu’éthique. Les recherches ont permis de retracer la « biographie » des objets, révélant les conditions souvent opaques de leur acquisition au XXe siècle, à une époque où les musées européens rivalisaient pour enrichir leurs collections en «bronzes du Bénin ».
Un mouvement international en accélération
La restitution genevoise s’inscrit dans une dynamique plus large. En 2022, le Horniman Museum a restitué 72 artefacts au Nigeria. La même année, la France rendait au Bénin 26 œuvres pillées en 1892. Le Royaume-Uni a également restitué plusieurs pièces symboliques. Au total, les musées de Genève et de Zurich prévoient de restituer 28 objets au Nigeria, dont certains resteront temporairement en Suisse. À terme, Lagos ambitionne de rassembler ces œuvres dans un futur musée à Benin City.
Plus d’un siècle après la chute du royaume, aujourd’hui incarné symboliquement par l’Oba Ewuare II, la question des restitutions reste au cœur d’un débat global. Entre devoir de mémoire, justice historique et coopération culturelle, ces objets continuent de porter une histoire qui dépasse largement les vitrines des musées.