La Nation Bénin...
Peines privatives de liberté, confiscation des biens, atteinte à l’image du pays ou encore défis liés à la coopération et au renforcement des mécanismes de contrôle. Le blanchiment de capitaux expose aussi bien les individus que les États. Edouard Cyriaque Dossa, président de la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (Criet), revient sur les risques associés à cette criminalité financière, les principales infractions qui l’alimentent ainsi que les défis que le Bénin devra relever dans la perspective de l’évaluation internationale prévue en 2028.
La Nation : Quand
on parle de financements illicites et de blanchiment de capitaux, quels sont
aujourd’hui les infractions que l’on retrouve le plus souvent ?
Edouard Cyriaque Dossa : Les
infractions anciennes sont celles qui meublent le trafic de stupéfiants et
autres substances psychotropes. C’est cette seule source qui a été portée par
la Convention de Vienne de 1988, laquelle a été internalisée au Bénin à travers
la loi 97-025 sur la même thématique. Mais avec la loi 2006-14, la
toute première loi qui régit largement le blanchiment de capitaux, cette source
est devenue plurielle. Elle concerne toutes les infractions, sauf les
contraventions, pour porter sur les délits et les crimes. Ce sont ces
infractions qui produisent du lucre aux criminels financiers. Aujourd’hui,
lorsqu’un crime produit des biens destinés au blanchiment de capitaux,
lorsqu’un délit produit des biens aux blanchisseurs de capitaux, ces sources
relèvent désormais d’une pluralité. Cela dit, nous constatons aujourd’hui que
c’est la cybercriminalité qui constitue un ensemble d’infractions produisant
ces biens aux jeunes. La corruption, le détournement de deniers publics et même
les infractions relevant du trafic de drogues sont un peu en recul avec
l’avènement de la Criet.
Quels sont les
risques pour une personne impliquée dans le blanchiment de capitaux, le
financement du terrorisme et la prolifération d’armes de destruction massive ?
Les risques pour la personne
qui est impliquée dans le blanchiment de capitaux, le financement du terrorisme
et la prolifération d’armes de destruction massive sont pluriels. Le premier
niveau des risques concerne sa propre personne. Lorsque le juge est convaincu
que celui qui lui a été présenté est réellement auteur des faits qui lui sont
reprochés, il a la possibilité, au regard des textes actuels, de prononcer une
condamnation privative de liberté allant de trois à sept ans contre la personne
concernée. Le deuxième niveau des risques concerne l’amende. Le juge sera tenu
de prononcer une amende qui représente trois fois les fonds générés par
l’infraction d’origine, qu’on appelle l’infraction sous-jacente.
Enfin, le dernier chapitre des
risques concerne le patrimoine même de l’intéressé. Ici, il s’agit des peines
complémentaires relatives à la confiscation des biens. Nous avons la
confiscation obligatoire du corps du délit, des fonds générés par l’infraction
première, puis la confiscation facultative qui concerne les biens passés,
présents et même futurs du criminel financier. Le juge ne prend pas en compte
le régime patrimonial du couple, ni les droits liés à la quotité réservataire
ou aux actions concernant l’intéressé. C’est donc dire que c’est un gros risque
pour lui. Cela concerne l’intéressé lui-même, mais il y a aussi un risque pour
la nation. Lorsque nous avons une flambée de blanchiment de capitaux dans un
État, l’image du pays est abîmée dans ses considérations internationales. Le
régime démocratique prend un gros coup. Le risque concerne donc autant la
personne intéressée que l’État dans lequel nous sommes.
Est-ce que l’État
dispose aujourd’hui des moyens nécessaires pour contrôler ou traquer les fonds
illicites injectés dans l’économie à travers des sociétés écrans ?
Les moyens dont dispose la
Criet s’inscrivent dans un travail de concert avec toutes les structures
impliquées dans la traçabilité des fonds. Nous collaborons avec l’ensemble de
ces structures afin d’obtenir les informations nécessaires et de passer à la
répression lorsque les éléments du dossier le justifient.
Une évaluation est
prévue en 2028. Quels sont les défis qui subsistent dans cette lutte ?
Le premier défi concerne la
connaissance de la thématique. Peu sont ceux et celles qui comprennent
aujourd’hui ce qu’on appelle le blanchiment de capitaux, le financement du
terrorisme et la prolifération d’armes de destruction massive. Il faudrait que
tous les acteurs qui concourent à la répression de cette thématique comprennent
les infractions. Je voudrais faire un focus sur le blanchiment de capitaux. Ce
n’est pas une infraction ordinaire ; c’est une infraction complexe, à la fois
de conséquence et autonome, dont la constitution nécessite le rassemblement de
six éléments constitutifs, contrairement aux trois éléments classiques que nous
connaissons pour les infractions quelles qu’elles soient.
Nous avons aussi un défi de
statistiques. En dépit des efforts fournis par les juridictions, nous n’avons
pas encore une statistique agrégée, une statistique parfaite permettant d’avoir
un regard sur le travail accompli dans la lutte contre cette thématique. Il y a
également un défi de coopération judiciaire à l’international, voire au niveau
sous-régional. Nous savons tous que cette coopération comporte trois volets:
l’entraide judiciaire, l’extradition que ce soit à la fin du jugement ou à la
fin de l’exécution de la peine, et l’enquête conjointe. C’est cette dernière
forme qui nous donne un peu plus de satisfaction dans la sous-région par
rapport à la lutte contre les délinquants qui traversent les frontières pour
parfaire leurs crimes.
Edouard Cyriaque Dossa, président de la Criet