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Coups d’Etat au Bénin: Une longue histoire depuis le 28 octobre 1963

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Albéric Léandre Vignilé AGOLI-AGBO Albéric Léandre Vignilé AGOLI-AGBO

Le 7 décembre 2025, une tentative de putsch a plongé Cotonou et le Bénin tout entier dans la confusion. Pour beaucoup de Béninois qui pensaient que le pays avait définitivement tourné la page des coups d'État et que ces derniers étaient  rangés au musée de l’histoire, ce fut un grand étonnement. Deux mois après cet évènement, passées la surprise et la sidération, il urge de répondre à la question : Pourquoi des officiers  ont-ils décidé, en dépit de leur serment, de renverser le régime constitutionnel et d’installer un pouvoir d’exception ? L’analyse historique du phénomène du coup d’Etat au Dahomey/Bénin de 1963 à nos jours met en évidence des facteurs qui permettent de comprendre ce pronunciamiento avorté. 

Par   Albéric Léandre Vignilé AGOLI-AGBO, le 19 févr. 2026 à 09h33 Durée 3 min.
#Tentative de putsch

Le coup d’Etat, indiquent les juristes et politistes, est un changement de gouvernants opéré, hors des procédures constitutionnelles. Ce renversement illégal du pouvoir est généralement mené par des acteurs étatiques, aussi bien dirigeants qu’agents. Il se décline en plusieurs types, entre autres, le putsch réalisé par la force des armes. Le phénomène du coup d’Etat débute en Afrique au sud du Sahara  au Togo avec la destitution et l'assassinat du président Sylvanus Olympio le 13 janvier 1963. Il s'est rapidement répandu. Ainsi, au Dahomey/Bénin, le 28 octobre 1963, le colonel Christophe Soglo renversa le premier président élu : Hubert Maga. Ce fut le premier coup d’Etat au Dahomey/Bénin.

Soixante-deux ans (62) après, des officiers vont tenter de mettre fin au régime constitutionnel. Cette intervention s’inscrit, en fait, dans une longue histoire d’intrusion des militaires dahoméens, puis béninois dans la vie politique pour changer les régimes, qu’ils aient été légitimes ou non.  L’histoire politique du Dahomey/Bénin articulée autour des trois périodes ci-après : 1963 à 1972, 1972 à 1990 et 1990 à nos jours permet l’analyse du phénomène du coup d’Etat au Bénin.

De 1963 à 1972 : le Dahomey, pays détenteur du record des coups d’Etat en Afrique

En août 1960, la colonie du Dahomey, réputée dans tout l’empire colonial français, comme un Etat difficile à administrer, fut confrontée à une crise sociale et politique majeure. Trois ans donc après l’Indépendance, les mouvements de contestations populaires et les violences consécutives à cette crise conduisirent le chef d’état-major de l’armée à prendre le pouvoir. Ce coup d’Etat fut le premier au Dahomey.  Après son coup d’Etat et ses trois mois d’exercice du pouvoir d’Etat à la tête d’un régime d’exception, le colonel Soglo céda le pouvoir au régime du Parti Démocratique du Dahomey (Pdd) du président Apithy. Mais  en raison d’un conflit d’attributions entre le président et  son vice-président  Justin Ahomadégbé, le colonel Soglo devenu, entretemps, Général les obligea à démissionner le 29 novembre 1965. Il renversa le 22 décembre 1965 l’intérimaire du chef de l’Etat, Taïrou Congacou, président de l’Assemblée nationale (M. Ahanhanzo-Glèlè, 1969, p.283-285). Ce deuxième coup d’Etat fut suivi d’un troisième en décembre 1967. En effet, le 17 décembre 1967, le Général Soglo fut renversé par un putsch militaire et remplacé par Maurice Iropa Kouandété. Ce dernier céda quelques jours plus tard le pouvoir au colonel Alphonse Alley qui prit la tête du Comité Militaire Révolutionnaire mis en place par les jeunes officiers (L’Aube Nouvelle, No 49 du 24 décembre 1967, p.1).

   Le 17 juillet 1968, le président Alphonse Alley et les « Jeunes cadres de l’Armée » installèrent au pouvoir le président Emile Derlin Zinsou.  Le 10 décembre 1969, il eut un quatrième coup d’Etat réussi. Le président a été renversé par son chef d’état-major, le lieutenant-colonel Maurice Kouandété. L’Assemblée Générale des officiers de l’Armée décida de la mise sur pied d’un Directoire militaire de trois membres pour diriger le pays (S. A. Akindès, 2017, p. 213-214). Le Directoire dont le colonel Paul Émile de Souza  était le chef était composé des colonels Benoît Sinzogan et Maurice Kouandété.

Le 7 mai 1970, le Directoire a été dissous. Le même jour, la charte du Conseil Présidentiel a été adoptée par l’ordonnance 1970-34 CP du 7 mai 1970 et le pouvoir fut remis à  Hubert Maga, président du Conseil présidentiel pour diriger le pays pendant deux ans. Mais cette solution dite « providentielle » ne mit pas fin aux coups d’Etat. Le 23 février 1972, il y eut une nouvelle tentative de coup d’Etat qui se solda par plusieurs morts  (O. D. Allochémè, 2003, p. 63).  Le Dahomey, autrefois, qualifié de  Quartier Latin de l’Afrique par Emmanuel Mounier en raison de la qualité de son élite de la période coloniale (E. Mounier, 1948, p. 124), avec environ trois coups d’Etat en moyenne par an, était appelé par le stéréotype d’« enfant malade » du continent Noir (J. Igué, 2006, p. 26). C’est dans ce contexte que le 26 octobre 1972, un groupe de militaires orchestre un coup d’Etat et s’empare du pouvoir sans effusion de sang. Le chef d'état-major adjoint de l'armée de terre, le chef de bataillon Mathieu Kérékou est porté au pouvoir. Un Gouvernement Militaire Révolutionnaire (Gmr) est installé.  En somme, le coup d’Etat du 28 octobre 1963 marqua le début d'une série de putschs militaires qui  secouèrent le pays pendant neuf années. Entre 1963 et 1972, il y eut cinq putschs réussis et une vingtaine de tentatives avortées de renversement de l’ordre établi, selon plusieurs anciens acteurs politiques. De ce fait, le Dahomey devint le pays détenteur du record des coups d’Etat en Afrique durant cette période.

Comment expliquer le foisonnement des coups d’Etat entre 1963 et 1972 ? Il  y a un faisceau de facteurs. Sans être exhaustif, on peut citer quatre grands types de facteurs. D’abord, ces putschs répétés s’inscrivaient aussi dans les pratiques coloniales où l’armée servait à régler les problèmes des territoires sous administration. En effet, elle était l’institution la plus disciplinée, bien hiérarchisée, avec une chaîne de commandement fonctionnelle. La solidité de l’armée en tant qu’institution résidait aussi dans l’esprit de corps qui la caractérisait. Deuxièmement, l’Indépendance n’a pas été préparée par la formation d’une élite politique nationaliste et la  construction pratique d'un Etat-nation. La consécration formelle de l'Etat en 1960 s’est faite dans une faiblesse de l'intégration et de l’unité nationale. Dès lors, souligne M. Glèlè Ahanhanzo (1969), la primauté des identifications ethno-régionalistes, le déséquilibre économique existant entre le Nord et le Sud du pays, ainsi qu’entre les villes et les campagnes, contribuèrent en grande partie aux coups d’Etat. G-L. Hazoumè (1972, 151) indique aussi que l’ethno-régionalisme fut un facteur permanent de divisions et de scission artificielle et des coups d’Etat. Troisièmement, les querelles et les rivalités des acteurs politiques dictées essentiellement par des ambitions personnelles, des intérêts individuels, des rancœurs ainsi que des agendas claniques et régionaux dominaient le jeu politique. Les civils avaient alors recours aux militaires pour arbitrer leurs différends et sortir le pays des impasses. Enfin, la faiblesse de la croissance économique, la mauvaise gouvernance, notamment la corruption, ainsi que  les difficultés financières. Les chefs d’Etat de 1960 à 1972 n’ont pas pu mettre fin aux difficultés économiques et financières de l’Etat. Bien plus, celles-ci étaient devenues chroniques. On assistait à des grèves intermittentes pour des revendications sociales. Les agitations sociales étaient fréquentes avec le discrédit de la classe politique en place.

Au total, de 1963 à 1972,  on pouvait voir dans les coups d’Etat, des remèdes à un leadership politique inefficace et une gouvernance défaillante, capables de faire sortir le pays de l’impasse et favoriser le bien commun. Cette perception explique assurément le vide juridique sur l’alternance par le putsch.

De 1972 à 1990 : la poursuite des coups d’Etat pendant la période révolutionnaire

L’avènement du régime révolutionnaire de Mathieu Kérékou n’a pas mis fin aux coups d’État. Sous la Révolution, on dénombre,  au moins, une demi-douzaine de tentatives de coups d’État. La première tentative fut annoncée  le 28 février 1973 par le Président Kérékou. Il s’agissait  d’un complot de déstabilisation de son Gouvernement, le Gouvernement Militaire Révolutionnaire (Gmr), dirigé par le colonel Alphonse Alley, ancien Chef d’Etat. Ce dernier fut arrêté et condamné à vingt ans de prison ainsi que quelques-uns de ses alliés. Le Gmr désigna la France, l’Etat dominateur et l’impérialisme, comme l’instigatrice (M. Houndjahoué, 1987, p. 378). La deuxième tentative eut lieu le 20 janvier 1975. Il fut mené par l’un des principaux meneurs du coup d’État du 26 octobre 1972: le capitaine Janvier Assogba. En effet, après sa nomination au poste de ministre des Finances, il  découvrit une affaire (affaire Kovacs) de pot-de-vin perçu par le commandant Kérékou dans le cadre du coup d’État de 1972. De plus, il n’appréciait plus l’allure que prenait la révolution. Il pensait que pour faire marcher le Dahomey, on n’avait pas besoin d’aller au marxisme. Il décida alors, avec ses amis de l’armée, «d’instaurer à la tête du pays un gouvernement d’hommes honnêtes et irréprochables».  Il fut arrêté et condamné à mort. Il passa dix (10) ans en prison. Une autre tentative de coup d’Etat fut l’agression mercenaire du 16 janvier 1977. A. G. Gnidéhoué et P. J. Adjivèssodé, 2023 (p. 462 – 477) soulignent que cette tentative, conduite par le Français Gilbert Bourgeaud, alias Bob Denard fut un acte désespéré de certains Béninois en exil, soutenus par la France, le Maroc et le Gabon en raison du bâillonnement des libertés et de la répression politique qui battait son plein dans le pays, ainsi que le choix de l’option socialiste du régime révolutionnaire. En juin 1988, dans la période de crise économique et sociale prononcée, Abdouramane Amadou, aide de camp de Kérékou a porté un projet d’élimination physique de ce dernier, dans lequel seraient impliqués des pays étrangers comme la Libye. Soulignons enfin, une tentative présumée le 26 mars 1988, jamais prouvée et catégoriquement démentie. Elle fut attribuée à François Kouyami, alors chef d'état-major des forces de sécurité publique et au lieutenant-colonel Hilaire Badjogounmé. Cette présumée tentative entraîna l’arrestation d’une centaine de militaires et d’une quinzaine d’officiers (Le Monde du 15 avril 1988).

En dehors des raisons ci-dessus évoquées, certains officiers expliquent  les coups d’Etat de la période du régime révolutionnaire par le  fait qu’il ne revenait pas aux militaires de gérer l’État ou de faire de la politique. De toute façon, la crise de la fin des années 1980 conduisit les militaires à décider de retourner à la caserne. Ce «retour à la caserne » avait pour objectif d’ « éviter un quelconque anachronisme » avec la période de renouveau démocratique qui allait commencer. Pour l’armée, son apolitisme serait caractérisé par la « non-affiliation de l’armée à une tendance politique quelconque » : « le personnel d’une telle armée ne pourra jouir que des droits civiques et politiques que lui garantirait la nouvelle Constitution », lit-on dans le document de leur contribution. Celle-ci renouvelle l’attachement de l’armée à respecter les conclusions de la conférence nationale et finit par une phrase qui sonne à la fois comme un vœu perpétuel de maintien dans les casernes et une mise en garde contre les futurs dirigeants du pays : «d’ores et déjà, les forces armées sont prêtes à retourner dans leurs casernes tout en espérant que le jeu démocratique futur qui résultera de cette conférence s’animera dans la transparence, la probité et la sauvegarde de l’unité nationale ».

1990 à nos jours : la dépolitisation de la fonction militaire et la rareté des tentatives de coups d’Etat

La période de 1990 à nos jours est caractérisée par l’institutionnalisation de la dépolitisation de la fonction militaire, la criminalisation des coups d’Etat  et la rareté de leur tentative. S’il y eut quelques initiatives de criminalisation des coups d’Etat, contenues, entre autres, dans  la Charte constitutionnelle du 7 mai 1970 et dans la loi portant statut général des  personnels militaires de 1981, l’année 1990 marqua le début d’une véritable politique dans ce domaine. En effet, les traumatismes générés par les coups d'État répétés de 1963-1972, d’une part, la violation massive des droits de l’homme, la corruption et la crise économique du régime révolutionnaire issu du dernier putsch, d’autre part, persuadèrent les Béninois de la nécessité d'encadrer le phénomène des coups d'État. Ainsi, la Constitution du 11 décembre 1990 élève, dans l’article 65, le coup d’Etat, et toute tentative de renversement du régime constitutionnel par les personnels des forces armées ou de sécurité publique, au rang de « forfaiture » et de «crime contre la nation ». Par ailleurs, l'article 66 confère à tout membre d'un organe constitutionnel le droit et le devoir d'utiliser tous les moyens, y compris le recours aux accords de coopération militaire ou de défense existants,  pour rétablir la légitimité constitutionnelle en cas de coup d'État, de putsch, d'agression mercenaire ou de coup de force. Cet article fait même de la désobéissance face à une autorité illégitime le plus sacré des droits et le plus impératif des devoirs. De telles prescriptions constitutionnelles étaient, sans précédent sur le continent africain, au début des années 1990 (Y. F. Vidjingninou, 2024, p. 159). Environ dix (10) années plus tard, en 2000, les organisations régionales et sous régionales vont s’engager dans l’encadrement normatif des coups d’État. La première d’entre elles fut l’Union Africaine. A titre illustratif, dans son acte constitutif, signé à Lomé au Togo le 11 juillet 2000, l’Union Africaine condamne et rejette les changements anticonstitutionnels de Gouvernement. Le 21 décembre 2001 à Dakar, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), intégra dans son  arsenal normatif et de bonnes pratiques le protocole sur la démocratie et la bonne gouvernance qui interdit tout changement anticonstitutionnel de même que tout mode non démocratique d’accession ou de maintien au pouvoir. En 2007, dans la charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance adoptée, il y a le rejet de l’alternance par le putsch.

   Cela dit, la dénonciation, l’incrimination et la pénalisation des coups d’Etat n’ont pas pour autant mis fin aux tentatives de coups d’Etat. Ainsi, en janvier 2025, deux proches du président de la République Talon : Olivier Boko et Oswald Homeky furent condamnés à vingt (20) ans de prison pour complot contre l’autorité de l’Etat et corruption, selon le verdict de la Cour de Répression des Infractions Economiques et du Terrorisme (CrieT). Le 7 décembre 2025, une tentative de putsch échoue. Une semaine avant cela, des informations circulaient selon lesquelles des militaires seraient arrêtés pour préparation de coup d’Etat.

Trente-cinq (35) ans après la Conférence nationale de février 1990, cette multiplication de tentatives de coups d’Etat conduisent à des interrogations sur les mesures à prendre pour éviter que de tels phénomènes se répètent. Salutaires ou suicidaires, maléfiques ou bénéfiques, peu importe le qualificatif à l'aune duquel les coups d'État militaires sont désignés, ils constituent une transgression flagrante des normes constitutionnelles et une négation des acquis démocratiques. Bien plus, ils sont potentiellement dévastateurs. Comme le souligne Bernard Haller « Les coups d’Etat se terminent toujours par des tas de coups ». Cela dit,  les dirigeants politiques doivent s’efforcer pour donner corps aux promesses de la démocratie.

Que dire en conclusion ?

Au-delà de ne point être une option dans une démocratie, au-delà de son caractère souvent  dangereux, le coup d’Etat, par sa réapparition et sa multiplication, doit interroger le chercheur. Cette résurgence du coup d’Etat recommande de revoir le modèle occidental et réducteur de notre démocratie qui place la division au cœur de son fonctionnement et peine à satisfaire les aspirations des populations. L’Afrique et le Bénin possèdent des traditions de leadership et de gouvernance qui ont fait la preuve de leur efficacité durant des siècles. Celles-ci sont caractérisées par le consensus, l’harmonie, la participation, la  responsabilité sociale et la protection de l’environnement.  Le défi est de transformer notre démocratie en un système de gouvernance politique qui génère le développement durable et inclusif en  faisant prospérer l’ensemble de nos populations à tous égards. En relevant ce défi, nous ferons du règne de la démocratie la loi d'airain dans tout le pays.

Expert en Leadership de transformation, Chercheur en Histoire contemporaine et Dr en sociologie des organisations et de la gouvernance