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Dynamiques démographiques, urbanisation et stratégies de développement: Les défis de l'aménagement du territoire au Bénin

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Loïck Enzo Dogbeh Loïck Enzo Dogbeh

Le Bénin connaît une accélération des transformations territoriales visant à faire face à la croissance démographique, à l’urbanisation et aux mutations économiques. De cette dynamique démographique qui s’accompagne d’une urbanisation accélérée, se dégagent trois défis que sont la gestion de la croissance urbaine, la réduction des déséquilibres territoriaux et l’intégration des enjeux de développement durable.

Par   Loïck Enzo DOGBEH, le 22 avr. 2026 à 09h01 Durée 2 min.
#Urbanisation #stratégies de développement

Depuis une décennie, le Bénin connaît une accélération des transformations territoriales visant à faire face à la croissance démographique, à l’urbanisation et aux mutations économiques. La population nationale se situe aujourd’hui autour de 15 millions d’habitants et devrait continuer d’augmenter fortement au cours des prochaines décennies, selon les projections des Nations Unies (United Nations, World Population Prospects, 2022). Cette dynamique démographique s’accompagne d’une urbanisation accélérée : la population urbaine représente désormais environ la moitié de la population totale, contre moins de 10 % dans les années 1960. Cette évolution s’inscrit dans un phénomène plus large observé en Afrique de l’Ouest, où les villes connaissent l’une des croissances les plus rapides au monde. Selon les analyses de l’Ocde et d’UN-Habitat (UN-Habitat, World Cities Report, 2022 ; Oecd, Africa’s Urbanisation Dynamics, 2020), l’Afrique devrait voir sa population urbaine tripler d’ici 2050, ce qui pose des défis considérables en matière d’infrastructures, de gouvernance urbaine et d’aménagement du territoire.

Trois défis principaux se dégagent de ce constat : la gestion de la croissance urbaine, la réduction des déséquilibres territoriaux et l’intégration des enjeux de développement durable.

Une transition démographique et urbaine rapide

La croissance démographique constitue l’un des facteurs structurants de l’évolution territoriale du Bénin. Avec un taux d’accroissement annuel proche de 3 %, la population augmente rapidement, ce qui entraîne une forte demande en logements, infrastructures et services publics (World Bank, World Development Indicators, 2023).  Cette dynamique s’accompagne d’une urbanisation accélérée. Selon les données de la Banque mondiale (Helgi Library, Urban Population Growth – Benin, 2023), la population urbaine du Bénin dépasse aujourd’hui 7 millions d’habitants, soit près de la moitié de la population, avec un taux de croissance annuel supérieur à celui de la population totale. Cette croissance est alimentée à la fois par l’augmentation naturelle de la population et par les migrations internes des zones rurales vers les centres urbains.

La littérature scientifique sur l’urbanisation africaine souligne que ces transformations s’accompagnent souvent d’un décalage entre la croissance démographique et les capacités d’investissement des États (Musso, A. et al., Large cities lose their growth edge as urban systems mature, 2025). UN-Habitat montre ainsi que la croissance rapide des villes africaines entraîne fréquemment l’expansion de quartiers informels et des déficits d’infrastructures urbaines (UN-Habitat, Urbanization and Informal Settlements in Africa, 2021), faute d’anticipation et de planification.

Dans le cas du Bénin, l’expansion urbaine se traduit par une extension rapide des agglomérations, notamment dans la région littorale. La croissance d’Abomey-Calavi, devenue l’une des villes les plus dynamiques du pays, illustre cette transformation territoriale. Ces évolutions confirment l’analyse développée par les économistes urbains selon laquelle les premières phases de l’urbanisation se caractérisent par une forte croissance des grandes villes avant la diffusion progressive de la croissance vers les villes intermédiaires (Irekponor, V. et al., Spatially disaggregated population estimates for urban planning, 2022).

Des déséquilibres territoriaux

L’un des défis majeurs de l’aménagement du territoire au Bénin réside dans la forte concentration des populations et des activités économiques dans la partie méridionale du pays. Le Grand Nokoué, corridor urbain formé par les villes de Ouidah, Abomey-Calavi, Cotonou, Sèmè-Kpodji et Porto-Novo constitue aujourd’hui le principal pôle économique national. Cette concentration s’explique notamment par la présence du port de Cotonou, infrastructure stratégique pour le commerce régional, ainsi que par la proximité du Nigeria, premier partenaire commercial du pays dont le poste frontalier de Sèmè-Kraké reste la principale porte d’entrée.

Cependant, cette polarisation territoriale accentue les déséquilibres régionaux. Les régions septentrionales du pays restent plus rurales, moins densément peuplées et souvent moins bien équipées en infrastructures. Mais il faut reconnaitre également que cette situation n’est pas propre au Bénin. Plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest connaissent des configurations territoriales similaires (Oecd, Urbanisation and Economic Development in Sub-Saharan Africa, 2020). En Côte d’Ivoire, la métropole d’Abidjan concentre une part importante du Pib national ; au Sénégal, la région de Dakar domine largement l’économie nationale ; au Ghana, l’axe Accra-Tema constitue le principal centre économique du pays.

Selon les analyses de l’Ocde sur les systèmes urbains africains, cette concentration peut favoriser la croissance économique grâce aux économies d’agglomération. Toutefois, elle peut également générer des problèmes de congestion urbaine, d’inégalités territoriales et de pression foncière si elle n’est pas accompagnée par des politiques d’aménagement adaptées. Depuis 2016, plusieurs réformes et investissements publics ont contribué à atténuer partiellement les déséquilibres territoriaux. Il s’agit d’une part de l’amélioration des infrastructures de transport et de connectivité par laquelle le gouvernement a engagé des investissements importants dans les infrastructures routières stratégiques reliant le sud au nord, facilitant ainsi la circulation des biens et des personnes et réduisant l’isolement de certaines régions. D’autre part, la montée en puissance des villes intermédiaires constitue une amorce de diffusion de la croissance hors du littoral et une structuration progressive d’un maillage urbain plus équilibré. En effet, des villes comme Parakou, Natitingou et Djougou ont bénéficié d’investissements en équipements publics, renforçant leur rôle de pôles régionaux et amorçant une diffusion de la croissance hors du littoral. C'est également dans cette logique que s’inscrit le développement de zones économiques. La mise en place de zones industrielles, notamment la Gdiz – et demain celle de Savè – a contribué à la transformation économique de la commune d’Abomey-Calavi.

A ceci s’ajoutent les réformes de la gouvernance territoriale permettant le renforcement de la décentralisation et des outils de planification locale. Elles ont permis une amélioration progressive de la gestion territoriale, malgré des capacités encore inégales entre communes mais qui se structurent. Les mandats qui s’ouvrent dans les municipalités sont prometteurs à cet égard en ce qui concerne le renforcement du cadre de la décentralisation, la professionnalisation progressive des administrations locales et le déploiement d’outils de planification (Pdc, documents d’urbanisme) performants. Ceci permettra une meilleure capacité de gestion territoriale.

Il faut toutefois reconnaitre que malgré ces progrès, les déséquilibres territoriaux persistent. Les politiques récentes ont amélioré la connectivité et amorcé un rééquilibrage, mais n’ont pas encore inversé la logique de polarisation sud-nord. Il y a donc encore du travail en cette matière.

Les enjeux de l’aménagement du territoire pour soutenir la croissance économique

Les principaux enjeux de l’aménagement du territoire pour soutenir la croissance béninoise tiennent principalement dans le développement des infrastructures territoriales : Selon la Banque africaine de développement (African Development Bank, African Economic Outlook, 2023), les déficits d’infrastructures constituent l’un des principaux obstacles à la transformation économique en Afrique. Les travaux de l’Ocde (Cities and Regional Development in Africa, 2021) soulignent que les villes secondaires jouent un rôle essentiel dans la diffusion de la croissance économique et la réduction des déséquilibres territoriaux. Au Bénin, des villes comme Parakou, Natitingou ou Djougou pourraient constituer des pôles régionaux; la promotion d’un urbanisme durable, les villes africaines étant particulièrement exposées aux risques environnementaux, notamment aux inondations et aux effets du changement climatique (UN-Habitat, Urban Planning for Climate Resilience, 2022) ; le renforcement de la gouvernance et décentralisation : Le renforcement des capacités des collectivités locales constitue un enjeu central pour améliorer la planification urbaine et la gestion du territoire (World Bank, Decentralization and Local Governance in Africa, 2022).

La Vision Bénin Alafia 2060 offre des pistes intéressantes pour la transformation structurelle du territoire. Elle propose de structurer un système urbain polycentrique et d’accélérer l’industrialisation territorialisée. Il s’agit de développer des pôles régionaux complémentaires et de renforcer les liens entre villes secondaires afin de réduire la polarisation actuelle. Dans cette perspective, le développement de zones économiques dans le centre et le nord permettrait une meilleure répartition de la croissance.

Elle propose également de renforcer la planification spatiale intégrée et d’investir dans les infrastructures structurantes. La généralisation des schémas directeurs communaux, la mise en oeuvre du cadastre à l’échelle national et la création d’un système d’adressage lisible constituent des leviers essentiels d’organisation territoriale. A ceci s’ajoute le développement des transports, de l’énergie et du numérique qui doit s’intensifier pour soutenir la transformation territoriale.

Dernier enjeu déterminant : Promouvoir un développement durable et renforcer la gouvernance territoriale. L’intégration des enjeux climatiques dans l’aménagement du territoire est nécessaire pour assurer la résilience des villes. C’est aujourd’hui une évidence mais son opérationnalisation doit se renforcer dans notre pays. Pour tenir compte de ces enjeux, la décentralisation amorcée en 2003 doit continuer de se renforcer et doit s’accompagner de ressources financières et humaines adéquates, permettant aux collectivités de jouer le rôle moteur qui est le leur dans la transformation du pays.

Somme toute, le Bénin se trouve aujourd’hui à un moment charnière de sa transition territoriale. Les principaux défis concernent la gestion de la croissance urbaine, la réduction des déséquilibres régionaux et l’intégration des enjeux environnementaux. La réussite de cette transition dépend de stratégies territoriales cohérentes, combinant infrastructures, villes intermédiaires et gouvernance locale. La vision Bénin Alafia 2060 apporte un éclairage prospectif, notamment à travers les orientations 3 et 5, sur les enjeux territoriaux des 35 prochaines années.

Urbaniste