La Nation Bénin...
Le Dimanche 24 mai dernier, quelques heures seulement après sa prestation de serment, le Président de la République Romuald Wadagni a rendu publique la liste de son premier gouvernement. Fait marquant, pour les professionnels de l’information et de la communication : le retour en bonne et due forme d’un ministère de la Communication en charge des Médias. Un choix salué par la majorité des acteurs mais perçu avec un brin de méfiance par des observateurs. Probablement fort sincères mais sans doute moins visionnaires quant à la nécessaire Harmonie à bâtir entre l’avenir global d’une nation et la stratégie de modernisation de l’écosystème médiatique.
Entre quête de viabilité pour une presse précarisée, défis de la régulation à l'ère digitale et leçons du benchmarking international, voici une analyse des enjeux d’un contexte qui, en cas d’optimisation, peut consacrer l’avènement Juste et Parfait d’une presse de développement au Bénin et assurer un gain politique magistral au nouveau Chef de l’Etat.
Le paysage institutionnel de notre pays vient de connaître un acte d'une portée politique et stratégique majeure. Le retour d’un ministère de la Communication en charge des Médias. Cet arbitrage fort, ne doit pas être perçu comme un simple réajustement de l'organigramme gouvernemental. Il s’agit à l’évidence d’un indicateur de la volonté politique du nouveau Président de la République Romuald Wadagni de donner une place au journalisme de qualité dans la marche du Bénin vers sa modernisation.
Pendant plusieurs années, notre pays s’est engagé sous l'impulsion du président Patrice Talon dans des transformations structurelles sans précédent. Mais à l’exception de mutations notables dans les services publics de l’information, l'univers des médias est globalement resté jusque-là assez en marge de cette dynamique nationale d’ensemble. Bien entendu, il importe de souligner et de se féliciter de la qualité remarquable du travail accompli au sein du service public de l’audiovisuel par exemple au cours des dernières années.
Cela s’est traduit depuis 2016 par un début de transformation en profondeur du secteur audiovisuel, avec le déploiement de la Télévision Numérique Terrestre (Tnt) et le soutien aux créateurs de contenus. Ainsi, l’offre audiovisuelle nationale, s’est étoffée et améliorée à travers une nouvelle configuration de la Srtb et de ses différentes antennes. La modernisation et la qualité des contenus au niveau du quotidien du service public «La Nation» est tout aussi remarquable et digne d’éloges.
Il s’agit là d’un volet capital de la problématique nationale des médias. Celui du secteur public de l’information. Il mérite d’être renforcé encore et surtout intégré à une dynamique nationale et globale incluant les forces vives du secteur privé qui constituent dans tous les pays du monde les plus gros bataillons des acteurs des médias. Ils sont le moteur et le ressort de la saine concurrence pour une information de qualité à servir au public.
C’est donc sur cette dimension globale et intégrée que notre analyse va se pencher ici. Car, en dépit de la bonne volonté et de la compétence de nombreux acteurs, la corporation végète dans une précarité systémique, un fonctionnement informel et une absence cruelle de perspectives économiques viables.
Aujourd'hui, avec la restauration de cette tutelle ministérielle dédiée, l’opportunité nous est offerte de redéfinir la mission de la presse béninoise. Mon plaidoyer est direct, mûri par des décennies d'observation et de pratique tant sur le plan national qu'international : le Bénin a plus que jamais besoin d’une véritable « presse de développement ». Une presse qui ne se contente pas d'être le réceptacle des polémiques stériles ou le miroir passif des difficultés, mais une presse qui s'érige en partenaire de la construction nationale, capable d'accompagner les mutations de notre société tout en garantissant une information rigoureuse, crédible et de haute qualité.
I. Le diagnostic sans complaisance d'un écosystème à bout de souffle
Pour comprendre la nécessité impérieuse de ce plaidoyer, il convient de regarder la réalité en face. Après plus de trente ans de pluralisme médiatique issu de la Conférence des forces vives de la Nation, le constat est partagé par l’ensemble des acteurs : journalistes, patrons de presse et pouvoirs publics. L’univers de l’information au Bénin s'est précarisé. Nous avons confondu le pluralisme, qui est une richesse démocratique, avec l'émiettement et l’anarchie, qui mènent à la paupérisation.
Les entreprises de presse privées, dans leur immense majorité, fonctionnent sans véritable modèle économique. Faute de structures financières solides, elles s'apparentent trop souvent à des « épiceries» familiales ou de circonstance, exposant les professionnels des médias (journalistes comme techniciens) à l’incertitude du lendemain et, par ricochet, aux vices de la corruption et du traitement biaisé de l'information. Comme le soulignait fort opportunément l’ancien président Patrice Talon en initiant il y a quelques années les réflexions sur les réformes, le secteur mérite une thérapie d’envergure pour que les professionnels bénéficient enfin de conditions de vie décentes.
La liberté de la presse est un vain mot si elle ne s'appuie pas d'abord sur une indépendance économique. Un journaliste affamé, un média suspendu au bon vouloir de prébendes politiques ou de contrats d'opportunité, ne peut pas exercer son métier avec l’éthique, la rigueur et la responsabilité qu’exige la République. Le déficit de formation, parfois initiale et souvent continue ainsi que la baisse de la qualité des contenus ont achevé de décrédibiliser la profession aux yeux de l’opinion publique nationale.
Le retour du ministère de la Communication en charge des Médias doit constituer un accélérateur institutionnel indispensable pour traduire les espérances, les réflexions, les recommandations, les rapports et les projections déjà formalisés en réalités concrètes mais avec une nouvelle donne : la pertinence pour les professionnels des médias de se penser comme des acteurs du développement national parce que portés par un nouveau contexte et de nouveaux paradigmes de dignité professionnelle et sociale.
II. Qu'est-ce que la presse de développement ?
La notion de presse de développement suscite parfois des contresens. Elle n'est en rien une presse inféodée, une voix de son maître ou un instrument de propagande gouvernementale. Bien au contraire. Dans un État moderne en pleine mutation comme le nôtre, la presse de développement est une presse libre, indépendante, hautement professionnelle et consciente de sa responsabilité sociale.
Elle se définit par trois caractéristiques majeures :
1. Un journalisme de solutions et d'impact : Au-delà de la simple narration des faits ou de la dénonciation systématique, la presse de développement s'intéresse aux dynamiques de transformation. Elle enquête sur les réussites locales, analyse les freins aux politiques publiques, donne la parole aux acteurs du changement et propose des clés de compréhension des enjeux économiques, sanitaires, éducatifs et environnementaux du pays.
2. Un vecteur de citoyenneté et d'inclusion : Elle permet un accès inclusif à une information de qualité pour tous les citoyens, qu'ils soient au cœur de Cotonou ou dans les communes rurales les plus reculées. À cet égard, le rôle des radios communautaires et rurales est fondamental. Elles constituent le premier maillon de cette communication de proximité qui instruit, sensibilise et mobilise les énergies pour le développement local.
3. Le reflet authentique du récit national : Une nation forte a besoin que son histoire contemporaine, ses efforts, ses ambitions et sa culture soient racontés par des professionnels dignes de ce nom, formés aux standards internationaux. Si nous ne produisons pas notre propre récit, d’autres le feront à notre place, avec leurs propres prismes et intérêts.
III. Les trois piliers cardinaux de la refondation
Pour faire émerger cette presse de développement, l'action du nouveau ministère de la Communication, en synergie étroite avec une Haac modernisée et les organisations faîtières, doit impérativement s'articuler autour de trois piliers fondamentaux. Ces orientations s'inscrivent d'ailleurs en droite ligne des ambitions affichées dans le Programme d'action du gouvernement (Pag) précédent, dont le nouveau chef de l’État était l'un des acteurs phares, et dans la Vision « Bénin 2060-Alafia » qui restera sa ligne conductrice comme Haut Responsable désormais de notre destin commun.
1. L’excellence professionnelle par la formation et la responsabilité
On ne s'improvise pas journaliste. Le renforcement des capacités doit devenir la priorité absolue. Le ministère doit œuvrer à la mise en place de programmes nationaux de formation continue, soutenus par des financements publics transparents. Il s'agit de redéfinir rigoureusement les critères d'accès à la profession, de clarifier les conditions d'attribution et les avantages de la carte de presse, et de veiller au respect strict du code de déontologie. La liberté va de pair avec la responsabilité. Des journalistes mieux formés, spécialisés dans les questions de développement (économie, santé, agriculture, technologies), seront le gage de contenus de haute qualité capables de capter l'intérêt du public et des annonceurs.
2. L’émergence de véritables entreprises de presse viables et solides
Il faut radicalement changer de paradigme. Nous devons passer de l'artisanat précaire à l’industrie médiatique. Le cadre juridique doit être renforcé pour inciter à la création de grands groupes de presse, solides financièrement, capables d’investir et de se moderniser. Cela exige une refonte globale et scientifique de l’écosystème publicitaire. La publicité est la première source nourricière des médias.
L'adoption définitive et la vulgarisation des textes d’application du Code de la publicité sont urgentes. Le marché doit être modélisé et assaini : chaque diffuseur télé ou radio doit être mesuré scientifiquement par l’audience (la Médiamétrie), et chaque titre de la presse écrite ou en ligne doit voir sa diffusion rigoureusement contrôlée. C’est en fonction de ces mesures concrètes que la manne publicitaire, publique comme privée, doit être distribuée. À cela doivent s'ajouter des mécanismes incitatifs clairs, notamment une fiscalité souple et adaptée pour les entreprises de presse qui respectent les conventions collectives et investissent dans la production de qualité.
A cet égard, la création d’une Direction Générale du Développement des Médias et de la Publicité peut être une option technique intéressante pour accompagner l’Autorité ministérielle actuelle qui a le mérite de bien connaître le secteur et la Maison dont elle a piloté les transformations essentielles et les mutations depuis plusieurs années y compris dans la période où le secteur était sous la tutelle du ministère du Numérique et de la Digitalisation.
3. L’épanouissement social des professionnels des médias
Il n’y a pas de presse de qualité sans dignité sociale pour ceux qui la font. L'amélioration des conditions de vie et de travail des journalistes et techniciens n'est pas une option, c'est une condition de survie pour le secteur. Le ministère doit veiller à l'application stricte des conventions collectives, de sorte que le métier de journaliste reçoive la considération qu'il mérite au sein de la société béninoise. Lorsque les entreprises de presse se porteront bien grâce à un modèle économique viable, les employés de presse en récolteront légitimement les fruits et le récit du développement national se fera dans de meilleures conditions.
IV. La synergie indispensable entre le ministère et la Haac
Le retour du ministère de la Communication ne doit en aucun cas être interprété comme un recul de l'indépendance de la régulation, mais comme le chaînon manquant pour une action publique efficace. La Haac, forte de ses prérogatives constitutionnelles, a mené de vastes consultations et tracé les lignes directrices des réformes attendues. Cependant, l'institution de régulation ne dispose ni de l'initiative des lois, ni des leviers budgétaires et administratifs pour exécuter au quotidien la politique de modernisation d'un secteur industriel.
C'est ici que le ministère prend tout son sens. Il doit agir en maître d'œuvre de la volonté politique du gouvernement, en traduisant les recommandations de la Haac et des acteurs sectoriels en projets de lois, en décrets d'application et en programmes budgétaires sectoriels. Cette collaboration intelligente et synergique entre le politique, le régulateur et les professionnels permettra de bâtir une nouvelle architecture juridique et législative stable, pérenne et ambitieuse.
Qu’il s’agisse de la modernisation des médias de service public (à l’instar de la Société de radiodiffusion et télévision du Bénin - Srtb et de l’Office national d’imprimerie et de presse qui édite ce précieux quotidien « La Nation », de la consolidation de la Télévision Numérique Terrestre (Tnt), ou de la réorganisation des radios communautaires, le défi technique et réglementaire est immense. Seul un ministère de plein exercice, doté de ressources et d'un mandat politique clair, peut mener à bien ces chantiers transversaux qui impliquent aussi les ministères en charge du Plan, des Finances et du Numérique.
Conclusion : Pour un Bénin pionnier de la modernité médiatique
Au moment où s'ouvre cette nouvelle ère institutionnelle, nous n'avons plus le droit de reculer ou de nous complaire dans des demi-mesures. Les diagnostics ont été posés à maintes reprises, les recommandations des assises de la Haac à Abomey en Octobre 2023 sont claires, et la vision politique au plus haut sommet de l’État a été formellement inscrite dans le Projet de Société du Président de la République : « accompagner la transformation du modèle économique des médias béninois en vue d’améliorer la viabilité financière des entreprises du secteur » et « renforcer l’accès des citoyens à une information de qualité ».
Le retour du ministère de la Communication en charge des Médias est l'outil par excellence pour matérialiser cette ambition. Mon plaidoyer pour une presse de développement au Bénin est un appel à l'action collective : pour que notre pays, déjà reconnu pour son génie politique et ses réformes audacieuses, devienne également un modèle et un pionnier en Afrique en matière de modernisation économique et de professionnalisation de l’écosystème des médias. Contrairement aux idées reçues, le gain politique sera incommensurable pour le nouveau Président si cette dynamique est articulée autour de lui via l’autorité ministérielle, laissant ainsi un héritage durable aux futures générations. À cet égard, la stabilité et la continuité technique et politique incarnées par la ministre Aurélie Adam Soulé Zoumarou sont un réel atout.
Donnons enfin à notre presse les moyens de son indépendance, de sa dignité et de son excellence. C'est à ce prix, et à ce prix seulement, qu'elle pourra pleinement jouer son rôle de quatrième pouvoir constructif, éclairer nos concitoyens, valoriser nos efforts communs et accompagner notre cher et beau pays, le Bénin, vers son destin de grande nation moderne.
Le chantier est immense, mais la trajectoire est tracée. À l'œuvre donc, pour polir cette pierre en vue du bien de la corporation et le rayonnement de la Nation !