IA conçues en Occident : l’Afrique face aux promesses et aux pièges du numérique ?
Numérique
IA conçues en Occident
L’intelligence artificielle (IA) s’impose progressivement dans les sociétés et les économies africaines, portée notamment par des technologies conçues par les grandes puissances occidentales. Si ces outils offrent des perspectives dans l’éducation, la santé, l’agriculture et l’administration publique, leur utilisation soulève des questions de sécurité numérique, de maîtrise des données et de souveraineté du continent. Entre opportunités et risques, deux spécialistes invitent les pays africains à mieux préparer leur avenir numérique.
Par
Mariama SALIFOU (Coll.), le 01 nov. 2026
à
13h02
Durée 3 min.
#IA conçues en Occident
Des États-Unis à la Chine, en passant par l’Europe et plusieurs pays des BRICS, les grandes puissances multiplient les investissements dans l’intelligence artificielle. Dans cette dynamique mondiale, l’Afrique reste confrontée au défi de mieux maîtriser son développement technologique.
Pour Raimundo Ela N’sang, expert en intelligence artificielle, les possibilités offertes au continent sont considérables. L’IA peut accélérer l’accès à la connaissance et contribuer à la modernisation de plusieurs secteurs essentiels. « Grâce à elle, nos pays peuvent franchir plusieurs étapes de développement en quelques années seulement », estime-t-il.
Cependant, cette ouverture technologique comporte des risques. Le premier concerne la dépendance vis-à-vis des solutions étrangères. En se limitant à utiliser des technologies conçues ailleurs, les pays africains pourraient rester tributaires des choix stratégiques, économiques et techniques de puissances extérieures.
La question des données constitue un autre enjeu majeur. « Aujourd’hui, les données constituent une ressource stratégique comparable à ce que furent les matières premières au siècle dernier », souligne Raimundo Ela N’sang. Selon lui, lorsque les informations des populations, des entreprises et des institutions africaines alimentent principalement des plateformes étrangères, une partie de la valeur créée échappe au continent.
Des start-up africaines sous dépendance
Cette dépendance touche également les entreprises technologiques africaines. Qemal Affagnon, responsable de la section Afrique de l’Ouest d’Internet Sans Frontières, relève que de nombreuses start-up proposant des services basés sur l’IA s’appuient sur des modèles conçus à l’étranger. Leurs données sont souvent hébergées ailleurs et leurs tarifs dépendent de fournisseurs extérieurs.
Une augmentation des prix ou une interruption de service peut fragiliser leur activité. « Le danger commence quand, dans un tel contexte, elles n’ont pas d’autres options ni les compétences pour changer de fournisseurs », explique-t-il.
Pour autant, le responsable estime qu’il serait excessif de considérer toute dépendance extérieure comme une anomalie. Aucun pays ne maîtrise seul toutes les ressources et compétences nécessaires à son développement technologique. Même les puissances les plus avancées dépendent de partenaires étrangers pour certaines matières premières et expertises.
L’enjeu est donc de construire un écosystème africain suffisamment solide et diversifié pour limiter sa vulnérabilité face aux difficultés rencontrées par les fournisseurs.
Désinformation et sécurité numérique en question
Au-delà des enjeux économiques, l’expansion de l’IA soulève des préoccupations liées à la sécurité numérique. La désinformation, les cyberattaques et les manipulations de l’opinion publique figurent parmi les risques à anticiper.
Pour Qemal Affagnon, les États africains doivent mieux encadrer le développement et l’utilisation de ces technologies. Il insiste sur la protection des données personnelles et l’adoption de cadres juridiques adaptés.
Il plaide également pour la création de laboratoires spécialisés, le renforcement des équipes compétentes et la mobilisation de budgets publics. Des politiques inscrites dans la durée permettraient aux États d’évaluer les risques liés aux modèles d’IA et de mieux encadrer leurs usages.
Former et investir pour une souveraineté numérique
Pour Raimundo Ela N’sang, la réponse passe par un investissement dans les compétences locales. « Aucun continent ne peut être souverain sur une technologie qu’il ne maîtrise pas », affirme-t-il. Il préconise la formation d’ingénieurs, de chercheurs, d’entrepreneurs et de décideurs, ainsi que la construction d’infrastructures numériques africaines : centres de données, plateformes cloud, capacités de calcul et systèmes de stockage.
Le développement de modèles adaptés aux langues et aux réalités africaines constitue une autre piste. C’est dans cette perspective qu’il inscrit son initiative TIB Brain, destinée à permettre aux institutions, aux entreprises, aux établissements de formation et aux citoyens africains de bénéficier de l’IA tout en valorisant les connaissances, les langues et les données du continent.
L’ambition est de faire émerger un environnement dans lequel les Africains ne seraient plus de simples utilisateurs, mais également des concepteurs et des producteurs de solutions innovantes.
Pour les deux spécialistes, l’avenir de l’IA en Afrique dépend de la capacité des États à former leurs populations, à protéger leurs données, à encadrer les usages et à soutenir l’innovation locale. Comme le rappelle Raimundo Ela N’sang, la souveraineté numérique consiste à pouvoir « choisir, comprendre, adapter et développer ses propres solutions lorsque cela est nécessaire ».