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Rajat Misra de l'Aiib à propos de la mobilité urbaine durable du Grand Nokoué: « Le projet va fluidifier le transport à l'intérieur et vers les économies enclavées »

Economie
Rajat Misra Rajat Misra

Avec un prêt de 200 millions de dollars pour le projet de mobilité urbaine durable du Grand Nokoué, la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (Aiib) signe sa première opération au Bénin. Rajat Misra, directeur général des départements « Clients du secteur public - Sud-Est » et « Clients du secteur public - Sud » de l'Aiib, revient sur les contours du projet, les ambitions africaines de la banque, les retombées économiques attendues et les enjeux de financement des infrastructures durables.

Par   Kokouvi EKLOU, le 30 oct. 2026 à 01h34 Durée 3 min.
#Grand Nokoué #Banque asiatique d’investissement

La Nation : Ce prêt de 200 millions de dollars marque la toute première opération de l’Aiib au Bénin, ciblant la région du Grand Nokoué. Qu’est-ce-qui a motivé ce choix et que révèle-t-il de la stratégie africaine de la Banque?

Rajat Misra : C’est son poids économique et ses besoins en infrastructures qui ont motivé le choix du Grand Nokoué pour le premier investissement de l’Aiib au Bénin. Principale agglomération du pays, la région concentre environ 20 % de la population et génère plus de 60 % du Pib national. L’urbanisation rapide et l’augmentation du parc automobile exercent une pression croissante sur la mobilité, la sécurité routière, la qualité de l’air et l’accès à l’emploi.

Pour surmonter ces défis, le Projet de mobilité urbaine durable du Grand Nokoué mise sur une approche globale : rénovation des infrastructures de transport, optimisation de la gestion du trafic, appui aux transports en commun multimodaux, amélioration de la sécurité routière, mais aussi professionnalisation du transport informel et création d’une filière locale de mobilité électrique. Ce projet associe ainsi l’investissement dans les infrastructures au renforcement institutionnel et à l’action climatique. Une démarche parfaitement alignée sur l’approche globale de l’Aiib en matière d’infrastructures : concevoir des projets durables, à fort impact sur le développement et renforçant la connectivité.

Le positionnement du Bénin revêt également une importance régionale. En améliorant la connectivité vers le Port de Cotonou, ce projet va fluidifier le transport de marchandises à l’intérieur du pays et vers les économies enclavées voisines, tout en dynamisant les échanges commerciaux avec l’Asie.

Bien qu’il s’agisse de la première opération de l’Aiib au Bénin, cet investissement se veut le point de départ d’un partenariat plus large. Le programme de projets pluriannuel récemment convenu entre l’Aiib et le gouvernement du Bénin offre un cadre idéal pour identifier et préparer de futurs investissements d’infrastructures alignés sur les priorités nationales de développement.

Ce projet est cofinancé par la Banque mondiale. Comment les rôles sont-ils répartis entre les deux institutions, et pourquoi avoir retenu une structure associant plusieurs bailleurs plutôt qu’un financement assuré uniquement par l’Aiib ?

Le partenariat est au cœur du modèle de fonctionnement de l’Aiib, en particulier à l’heure où la Banque intensifie son engagement auprès de ses membres non régionaux. Le projet du Grand Nokoué en est une parfaite illustration : son financement global comprend 200 millions de dollars de l’Aiib, 200 millions de dollars de l’Association Internationale de Développement de la Banque mondiale et une contribution attendue du secteur privé à hauteur de 100 millions de dollars.

En tant que chef de file du cofinancement, la Banque mondiale assure la conduite du suivi et de la supervision du projet conformément à ses politiques et procédures applicables. L’Aiib reste néanmoins pleinement impliquée, y compris à travers des missions de terrain conjointes et le suivi de l’avancement du projet.

Le cofinancement permet aux institutions de développement de mutualiser leurs ressources financières, leur expertise et leurs capacités de mise en œuvre autour d’un objectif commun. Dans le cas présent, il soutient un programme global-  routes et ponts, transport public, gestion du trafic, réforme institutionnelle et transition vers la mobilité électrique - plutôt qu’une infrastructure isolée. Collaborer avec un partenaire expérimenté permet également à l’Aiib de capitaliser sur l’ancrage local et la connaissance de terrain de la Banque mondiale, tout en y apportant sa propre capacité de financement et son expertise technique. Cette synergie permet aux deux institutions de soutenir des projets à bien plus grande échelle.

Quelles en sont les retombées prévues sur l’emploi et le tissu économique local, notamment pour les entreprises de Btp, les professionnels du transport et les fournisseurs béninois ?

Les retombées du projet se déploient à plusieurs niveaux. En phase de construction, les travaux devraient générer environ 1 000 emplois, auxquels s’ajouteront plusieurs centaines d’emplois formels dans les services de transport public. A terme, l’essor de la filière de mobilité électrique et le renouvellement du parc de véhicules devraient favoriser la création nette de quelque 35 000 emplois.

Au-delà de la création directe d’emplois, l’amélioration des transports se traduira par des temps de trajet réduits, une baisse des coûts d’exploitation ainsi qu’un meilleur accès à l’emploi, aux marchés et aux services. On estime que près de 2 millions d’habitants de la région devraient bénéficier de transports plus sûrs, plus fiables et moins polluants.

Le projet cible également l’économie existante du transport. Rouages essentiels de la mobilité dans le Grand Nokoué, les motos-taxis (zémidjans) bénéficieront d’un appui à la professionnalisation et à la transition vers les motos électriques, notamment grâce au renouvellement du parc. L’ambition est double : améliorer les conditions de travail des conducteurs et favoriser l’émergence de nouveaux métiers et compétences autour de la mobilité électrique. Plus globalement, il s’agit d’aider les entreprises et fournisseurs locaux à bâtir une véritable filière industrielle et de services autour de la construction, de la gestion et de l’entretien de l’infrastructure, ainsi qu’autour de ces nouvelles formes de mobilité.

L’Afrique subsaharienne demeure une région d’intervention relativement nouvelle pour l’Aiib, par rapport à l’Asie. Quelle place cette région occupe-t-elle désormais dans la stratégie globale de la Banque, et quels critères déterminent le choix des pays et des projets ?

L’Asie reste au cœur du mandat de l’Aiib, mais l’action de la Banque s’inscrit à l’échelle mondiale et s’étend à un nombre croissant de pays africains. La nouvelle stratégie institutionnelle prévoit d’intensifier progressivement ses activités auprès des membres non régionaux, tout en conservant son ancrage historique et prioritaire en Asie.

Notre engagement en Afrique est à la fois stratégique et ciblé. L’Aiib privilégie des investissements de haute qualité dans des infrastructures qui répondent aux priorités de développement des pays membres, tout en s’inscrivant dans le mandat et les axes stratégiques de la Banque. Pour les opérations menées auprès des membres non régionaux, les projets doivent également démontrer des retombées significatives pour l’Asie, par exemple en renforçant les échanges commerciaux et la connectivité avec le continent asiatique, ou en contribuant aux biens publics mondiaux comme la lutte contre le changement climatique. Au-delà des critères de rentabilité économiques et des strictes normes environnementales, sociales et financières de la Banque, nous intervenons là où nous pouvons apporter une réelle valeur ajoutée : par notre capacité de financement, nos partenariats, notre expertise technique ou notre aptitude à mobiliser des capitaux privés supplémentaires.

Le partenariat avec le Bénin illustre de manière concrète cette dynamique : le projet de mobilité du Grand Nokoué allie infrastructures urbaines durables, lutte contre le changement climatique et connectivité. Par ailleurs, le pipeline pluriannuel de projets récemment convenu avec le gouvernement jette les bases d’une future collaboration axée sur l’énergie et le financement d’appui aux politiques publiques pour la période 2027-2028. Le volume indicatif de ce financement s’élève à environ 730 millions de dollars, soumis aux procédures habituelles de préparation, d’audit préalable et d’approbation de la Banque.

Parmi les priorités affichées - infrastructures vertes, connectivité régionale et mobilisation du secteur privé - laquelle s’avère actuellement la plus difficile à concrétiser sur le terrain en Afrique, et pour quelles raisons ?

Ces priorités étant étroitement interconnectées, il est difficile d’en isoler une seule. Cela étant, la mobilisation de capitaux privés pour les infrastructures représente souvent un défi particulièrement complexe. C’est notamment le cas pour les projets exigeant des  investissements initiaux considérables, assortis de longues phases de développement et de retour sur investissement, ou pour ceux menés sur des marchés où les investisseurs perçoivent un niveau de risque plus élevé.

Le véritable obstacle n’est pas tant la disponibilité des capitaux que la solidité du réservoir de projets. Pour attirer les investisseurs, ceux-ci doivent être techniquement robustes, financièrement viables, bien structurés, s’inscrire dans des cadres réglementaires clairs et présenter des risques maîtrisables. C’est la raison pour laquelle la phase de préparation des projets, le renforcement des capacités institutionnelles et le partenariat avec les gouvernements et les autres institutions de développement s’avèrent cruciaux.

Le Grand Nokoué montre à quel point les financements publics et privés peuvent agir en complémentarité : en plus des 400 millions de dollars mobilisés par l’Aiib et l’Ida, le projet table sur une participation du secteur privé à hauteur d’environ 100 millions de dollars, en particulier dans les transports multimodaux et la filière de mobilité électrique. L’objectif est d’utiliser les ressources propres de l’Aiib non seulement pour financer directement les infrastructures, mais aussi pour jouer un rôle de catalyseur en créant un environnement favorable à d’autres investissements publics et privés.

A plus long terme, quelle place l’Aiib souhaite-t-elle occuper dans la transformation des infrastructures en Afrique, et le Bénin pourrait-il s’imposer comme un modèle ou une porte d’entrée pour d’autres projets dans la région ?

L’ambition de l’Aiib est d’être un partenaire de long terme pour le développement des infrastructures de ses membres africains, dès lors que son mandat, son expertise et ses financements apportent une valeur ajoutée claire. Notre démarche repose sur une collaboration étroite avec les gouvernements et les acteurs du développement pour faire émerger des projets solides, veiller à leur préparation selon des standards exigeants et mobiliser des financements en faveur d’infrastructures durables, résilientes et propices au développement économique à long terme.

L’Aiib voit des opportunités majeures dans les secteurs des transports durables, de l’énergie propre, des infrastructures résilientes au changement climatique et de la connectivité régionale. D’ailleurs, le renouvellement de l’accord de coopération avec la Banque africaine de développement met l’accent sur quatre priorités clés : les infrastructures vertes, la connectivité, la coopération régionale ainsi que la mobilisation de capitaux privés.

Le Bénin s’impose comme un partenaire clé dans cette démarche. Le Grand Nokoué marque le premier investissement de l’Aiib dans le pays, tandis que le pipeline de projets pluriannuel convenu avec le gouvernement représente le tout premier cadre de ce type établi par l’Aiib en Afrique. Il offre ainsi une base structurée pour passer d’une opération initiale à une relation d’investissement pérenne et de long terme.

Plutôt que de considérer un pays comme un modèle transposable à un autre - chaque membre ayant ses propres priorités et réalités -, le Bénin constitue un exemple probant de la manière dont un engagement durable peut se structurer : un projet d’infrastructures à fort impact, un pipeline de projets élaboré conjointement avec le gouvernement, et une coopération élargie de manière progressive là où les priorités convergent fortement.

Au-delà du simple financement d’infrastructures au cas par cas, notre ambition profonde est de concevoir, aux côtés de nos membres et partenaires, des systèmes d’infrastructures durables. Ce sont ces systèmes qui permettront d’améliorer le quotidien des habitants, de consolider le tissu économique et de favoriser une plus grande connectivité de l’Afrique, aussi bien à l’échelle du contient qu’avec le reste du monde.