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Pollution émotionnelle, épuisement, désengagement: Pratiques concrètes pour une écologie sanitaire durable

Santé
Comlan Kouassi, spécialiste des troubles neuropsychiatriques Comlan Kouassi, spécialiste des troubles neuropsychiatriques

Dirigeants, soignants, parents: les environnements de forte responsabilité exposent à une pression émotionnelle constante, souvent invisible. Comment préserver son énergie psychique sans renoncer à l’engagement? Psychologue clinicien et fondateur de la clinique de psychologie positive, Comlan Kouassi décrypte le concept d’écologie émotionnelle, en identifie les signaux d’alerte et propose des pratiques concrètes pour prévenir l’épuisement individuel et collectif.

 

Par   Lhys DEGLA, le 11 févr. 2026 à 09h21 Durée 3 min.
#écologie sanitaire #Santé mentale #neuropsychiatrie

La Nation : Quelle est votre approche dans la réflexion sur l’écologie des émotions ?

Comlan Kouassi : Mon approche repose sur une conviction profonde : chaque individu possède en lui les ressources nécessaires pour s’épanouir. Les réponses que je propose sont donc souvent centrées sur la personne, sur le sujet lui-même. Il est essentiel que l’individu puisse se connecter à sa capacité de résilience, à ce qui est vivant en lui, afin de mieux gérer sa vie.

Comment définissez-vous l’écologie émotionnelle, notamment dans les contextes de forte responsabilité ?

Dans les contextes de forte responsabilité, j’appréhende l’écologie émotionnelle comme l’art de gérer son monde intérieur de manière durable, afin que nos expériences émotionnelles ne deviennent pas des déchets polluants pour nous-mêmes ou pour notre entourage. Ces contextes concernent les dirigeants, les soignants. J’inclus ici psychologues, psychothérapeutes, médecins et professionnels de santé mais aussi les parents, car la parentalité est également un contexte de responsabilité.

Dans ces situations, l’écologie émotionnelle peut être considérée comme la capacité à maintenir un équilibre entre l’empathie nécessaire à l’action et la préservation de son intégrité psychique.

Quels sont les signes de pollution émotionnelle chez une personne sous pression ?

On peut identifier trois signaux majeurs. Le premier est la présence de pensées intrusives négatives, ce que l’on appelle aussi la rumination mentale. L’individu est envahi par des idées répétitives, sur lesquelles il n’a plus de contrôle. Il devient mentalement saturé et incapable de débrancher.

Le deuxième signal est une réactivité émotionnelle disproportionnée. L’individu devient plus irritable, plus susceptible, impatient face à des situations simples. Ses réactions sont souvent perçues comme exagérées par l’entourage.

Le troisième signal est le désengagement protecteur. L’individu se coupe progressivement de ses émotions et adopte un fonctionnement mécanique. C’est une forme d’anesthésie émotionnelle, mise en place inconsciemment pour ne plus souffrir.

En quoi la gestion de l’énergie émotionnelle diffère-t-elle de la gestion du stress ?

Le stress concerne principalement la réponse biologique de l’organisme face à une contrainte. L’énergie émotionnelle, quant à elle, renvoie au sens, à la motivation et à la vitalité intérieure. On peut être stressé tout en étant porté par une énergie positive. La pollution émotionnelle survient lorsque le coût affectif d’une action dépasse la satisfaction ou le sens qu’elle procure, asséchant ainsi notre source de vitalité. La gestion du stress est souvent réactive, tandis que la gestion de l’énergie émotionnelle est proactive et structurelle.

Quelles pratiques concrètes recommandez-vous pour préserver son capital émotionnel ?

Je recommande quatre pratiques essentielles. La première est la normalisation émotionnelle, qui consiste à nommer l’émotion ressentie. Le simple fait de nommer une émotion réduit son impact neurologique. La deuxième est l’auto-observation ou la météo intérieure. Il s’agit de prendre deux minutes, trois fois par jour, pour identifier et nommer ses émotions sans jugement, en se positionnant comme un observateur extérieur de soi-même. La troisième pratique concerne les rituels de transition. Ils permettent de marquer la fin d’une responsabilité et le début de la récupération. Cela peut être une respiration consciente, de la cohérence cardiaque, de la musique ou une courte activité physique. La quatrième est le journal de la gratitude. Il consiste à identifier chaque jour au moins trois éléments positifs. Cette pratique permet de contrebalancer le biais naturel de négativité du cerveau et de régénérer des émotions positives durables.

Quels sont les risques lorsque l’écologie émotionnelle est durablement négligée ?

Sur le plan individuel, le risque majeur est le burn-out, ou l’épuisement émotionnel. Il peut entraîner une perte d’estime de soi, des troubles du sommeil, des douleurs chroniques et des traumatismes psychiques. Sur le plan collectif, une personne émotionnellement polluée impacte négativement son environnement. En entreprise, cela crée un climat marqué par la peur et la méfiance. En famille, le climat devient anxiogène, privant les enfants d’un espace pour exprimer leurs besoins. Dans les deux cas, on observe une rupture du lien social, une détérioration de la collaboration et de la coopération.