La Nation Bénin...
Au-delà de la richesse de ses concepts linguistiques, une étude du chercheur Elie Yébou met à nu une réalité sociologique prégnante : l’asymétrie flagrante des sanctions morales et physiques en cas d'adultère en milieu Aja. Alors que la femme coupable subit l’exposition publique et la flagellation, l’homme indélicat s’en tire avec une simple amende financière. Une relecture critique des rituels de réconciliation s'impose pour concilier tradition et dignité humaine.
En ce XXIe siècle, n’est-il pas temps que les gardiens du temple Aja humanisent certains rituels ?
Il y a quelque chose de profondément fascinant dans la capacité de nos langues maternelles à coder le social sans jamais sombrer dans la trivialité. Dire du comportement adultérien d’une femme qu'elle a « planté son pied dans la brousse » (afɔdogbe) témoigne d’une indéniable pudeur métaphorique. Mais derrière la beauté formelle de la morphosyntaxe ajagbe se cache un système pénal traditionnel férocement sélectif. Pourquoi, dans nos espaces culturels, le poids de la pureté conjugale et le châtiment de la souillure reposent-ils presque exclusivement sur les épaules de la femme ? La description du rituel de efanlele (l'exorcisme par le Fá) en société Aja et rapportée dans une étude étude du Dr Elie Yébou, a de quoi faire frémir la conscience moderne. Lorsqu’un adultère est avoué, la femme subit une véritable mort sociale transitoire. Dépouillée de ses parures à l'entrée du village, exposée au dénigrement d’une procession qui chante sa faute, elle doit endurer seize coups de chicote administrés jusqu'à l'épuisement, chacun d'eux étant censé invoquer la puissance purificatrice d'un signe de la géomancie Fá. Le but recherché par les anciens est certes noble : apaiser les puissances spirituelles, laver l'opprobre et préserver le foyer pour l'éducation des enfants. Soit. Mais qu'en est-il du partenaire de crime ?
Là où le bât blesse
Qu'en est-il de l'homme, co-auteur de cette même souillure ? C’est ici que le bât blesse et que notre analyse journaliste s’est donnée le devoir de relayer le cri feutré du chercheur. La tradition a prévu pour l’homme une échappatoire purement matérielle : il lui suffit de financer entièrement les rituels pour voir sa faute effacée. Pas de procession dégradante, pas de nudité exposée au Legba, pas de flagellation publique. L’époux de la femme adultère assiste à la scène en spectateur, tandis que l’amant indélicat règle la facture. Cette différence de traitement pose une question éthique incontournable : l'homme ne peut-il pas, lui aussi, par ses dérives extra-conjugales, introduire une impureté destructrice au sein de la famille ? Pourquoi la société tolère-t-elle ses écarts tant qu'ils ne s'inscrivent pas dans un cadre officiel de polygamie ?
Le langage, reflet de nos constructions doxiques, a sédimenté ces stéréotypes sexistes. En condamnant la femme à la douleur physique et à la honte communautaire pour « sauver » l'alliance, la société prend le risque de bâtir la paix des ménages sur le traumatisme d'un seul être. Comme le conclut si bien Dr. Elie Yébou dans son étude : « blesser un être, c'est ouvrir la porte à la violence (...) toute chose qui engendre difficilement l'harmonie ».
La cohésion sociale et la réconciliation à l'amiable sont des trésors de la justice endogène Aja. Mais pour que le parchemin de la tradition garde toute sa valeur en 2026, il est temps que les gardiens du temple Aja humanisent ces rituels, en rappelant que la fidélité et le respect de l'autre sont des obligations réciproques, qui ne sauraient se négocier au prix du sang et de la dignité des femmes.