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Annulation du sacre du Sénégal par la Caf: Réflexion de Grâce Logozo, Docteur en Sociologie du sport

Sports
Grâce Logozo, Docteur en Sociologie du sport, expert des questions de genre, d'éducation et de gouvernance sportive Ph : DR Grâce Logozo, Docteur en Sociologie du sport, expert des questions de genre, d'éducation et de gouvernance sportive Ph : DR

Loin de se réduire à une simple activité physique ou spectaculaire, le sport constitue un système social structuré par un ensemble de règles explicites, dont l’intériorisation par les acteurs conditionne à la fois la possibilité du jeu et sa légitimité. Et l’analyse sociologique de la décision de la Caf relative au retrait du trophée au Sénégal invite à replacer cette situation dans le cadre plus large du sport en tant qu’ordre normatif autonome.

Par   Abdul Fataï SANNI, le 26 mars 2026 à 10h57 Durée 3 min.
#Can Maroc 2025 #Sociologie du sport

« Comme l’ont montré de nombreux travaux en sociologie du sport, les sportifs sont socialisés à une forme d’adhésion pratique aux normes, celles-ci étant perçues comme stables, universelles et applicables indistinctement à tous les compétiteurs. Cette socialisation produit généralement une conformité quasi automatique aux règles, qui deviennent un élément constitutif de la compétence sportive elle-même.

C’est précisément dans ce cadre qu’il convient d’interpréter la centralité de l’article 82 des règlements de compétition, qui stipule qu’une équipe quittant le terrain sans autorisation de l’arbitre est considérée comme perdante, disposition renforcée par les mécanismes de forfait prévus par les textes subséquents. D’un point de vue sociologique, une telle règle ne relève pas d’un simple formalisme juridique: elle incarne un principe fondamental du contrat sportif, à savoir l’obligation pour les acteurs de se maintenir dans l’espace de jeu jusqu’à son terme, sous l’autorité de l’arbitre. La sortie du terrain constitue dès lors une rupture manifeste de ce contrat, une forme de suspension unilatérale du cadre ludique, qui compromet l’intégrité même de la compétition. Dans cette perspective, l’application de cette règle apparaît non seulement juridiquement fondée, mais sociologiquement nécessaire, dans la mesure où elle garantit la continuité du jeu, l’égalité formelle entre les compétiteurs et la crédibilité du résultat.

Cependant, une lecture rigoureuse de cette affaire ne saurait se limiter à la validation a postériori de la sanction. Elle impose également d’interroger la temporalité et les modalités de l’intervention institutionnelle. En effet, le fait que la rencontre ait été poursuivie après la sortie du terrain, que les joueurs aient été autorisés à reprendre le jeu, et que le trophée ait été initialement attribué avant d’être retiré ultérieurement, traduit une défaillance manifeste dans l’exercice de la fonction régulatrice de l’instance dirigeante. Une situation pourtant clairement encadrée par les textes n’a pas donné lieu à une application immédiate des règles, ce qui révèle une forme de distanciation entre la norme et sa mise en œuvre. D’un point de vue sociologique, cette incohérence institutionnelle est particulièrement problématique, car elle fragilise la sécurité normative du système sportif: elle introduit une incertitude quant à la prévisibilité des décisions et altère la confiance des acteurs dans l’impartialité de l’institution. Le fait de revenir sur une décision plusieurs mois après coup, sous l’effet d’un recours, accentue cette instabilité et donne le sentiment que la règle n’est pas appliquée de manière automatique, mais dépend de dynamiques contingentes. Dans ce contexte, le recours introduit par la partie adverse apparaît, au contraire, comme une manifestation de rationalité stratégique et de maîtrise du droit sportif. Il illustre une dimension essentielle du sport contemporain: la compétence des acteurs ne se limite plus à la performance physique ou technique, mais inclut une connaissance fine des mécanismes réglementaires et des possibilités d’action qu’ils offrent.

Par ailleurs, il importe de se prémunir contre une lecture exclusivement politique ou émotionnelle de cette situation, notamment lorsqu’elle mobilise des arguments relatifs à une supposée marginalisation ou à des formes de racisme. Si les rapports de pouvoir dans le sport international sont une réalité sociologique indéniable, leur invocation ne saurait se substituer à une analyse des faits réglementaires. En l’espèce, la règle est explicite, la transgression identifiable et la sanction prévue par les textes. Dès lors, attribuer la décision à une logique discriminatoire sans examen des mécanismes internes du jeu revient à opérer un déplacement de la causalité, susceptible de déresponsabiliser les acteurs et d’affaiblir les exigences de professionnalisation.

Cette affaire ne se contente pas de révéler des tensions structurelles; elle met en évidence une crise de régulation profonde au sein du football africain, où l’instance censée garantir l’ordre normatif (la Confédération africaine de football) apparaît elle-même comme un acteur de la fragilisation de cet ordre. En effet, la coexistence d’exigences réglementaires formelles avec des pratiques décisionnelles fluctuantes suggère moins une tension qu’une défaillance systémique dans la hiérarchisation des normes. Autrement dit, la règle n’est plus le principe structurant de l’action institutionnelle, mais une variable ajustable en fonction de contraintes externes.

En l'état, les pressions politiques, les intérêts économiques et les attentes populaires ne viennent pas simplement perturber l’ordre sportif; ils semblent, au contraire, reconfigurer les conditions mêmes de production de la décision, au point de reléguer la norme au second plan. La montée en puissance du sport-business ne constitue donc pas seulement un arrière-plan explicatif, mais un facteur actif de transformation du champ, où la logique de rentabilité et de gestion de l’image peut primer sur l’exigence de cohérence réglementaire. L'introduction anarchique de l'argent dans le sport a battu en brèche les valeurs éthiques et esthétiques du sport, fragilisant ainsi la crédibilité des instances du sport [Jules-Emile Abalot].

D’un point de vue sociologique, une telle configuration est particulièrement préoccupante, car elle traduit un basculement d’un modèle de régulation fondé sur la prévisibilité et l’impersonnalité vers un modèle marqué par la contingence et l’arbitraire relatif. Ce glissement est lourd de conséquences: il ne fragilise pas seulement une décision ponctuelle, mais entame la crédibilité globale du système sportif. Ainsi, le problème ne réside pas uniquement dans l’existence de contraintes multiples (ce qui est inhérent à tout champ social) mais dans l’incapacité de l’institution à maintenir la primauté de la règle face à ces contraintes. En ce sens, ce qui est en jeu dépasse largement le cas étudié: c’est la capacité même du football africain à se constituer comme un espace régulé, où les acteurs peuvent anticiper les conséquences de leurs actes sur la base de normes stables ».