La Nation Bénin...

Polémique autour de la Can Maroc 2025: Des journalistes africains dénoncent un précédent inquiétant

Sports

La décision de la Confédération africaine de football (Caf) de retirer la victoire au Sénégal au profit du Maroc sur tapis vert continue de nourrir la polémique. Entre incompréhension, indignation et interrogations juridiques, des journalistes sportifs africains livrent leurs analyses sur une affaire qui pourrait entacher l’image du football continental.

Par   Abdul Fataï SANNI, le 19 mars 2026 à 10h56 Durée 2 min.
#Confédération africaine de Football (Caf)

Mamadou Koumé, journaliste sportif au Sénégal : « Cette décision marque un nouveau seuil dans le discrédit »

« C’est tout simplement pathétique. Un résultat acquis sur le terrain, un score validé, un trophée attribué… puis, deux mois plus tard, une instance décide de tout remettre en cause. C’est incompréhensible, du jamais-vu. Même dans le football, l’Afrique parvient encore à se discréditer à travers des décisions aussi déroutantes. La Caf semble avoir atteint un point critique. Ce jury, qualifié d’« indépendant », suscite davantage de doutes que de confiance. En réalité, c’est toute l’institution qui se retrouve aujourd’hui discréditée par une décision aussi surprenante qu’incompréhensible. Comment quelques individus, réunis à huis clos, peuvent-ils invalider le verdict du terrain, qui constitue pourtant l’essence même du sport? Ni les décideurs ni ceux qui ont pu les influencer ne peuvent s’en féliciter. La gestion du football africain est déjà problématique, mais cette décision marque un nouveau seuil dans le discrédit. Elle est inacceptable et ne doit pas rester sans réponse. Attribuer une victoire à une équipe qui ne l’a pas obtenue sur le terrain est contraire à toute logique sportive. Il est impératif d’explorer toutes les voies de recours afin de contester cette décision. »

Guillaume Ahoutou, journaliste à Soir Info en Côte d’Ivoire : « La Caf s’est, selon moi, montrée mal inspirée »

« J’avoue avoir accueilli cette information avec une grande surprise. Elle n’est certainement pas de nature à redorer l’image de la Caf, déjà fortement écornée. Ayant été présent au Maroc durant ce tournoi, j’aurais souhaité en retenir le meilleur, notamment une organisation remarquable et des infrastructures de qualité mises à la disposition des participants. Malheureusement, cette décision ne constitue pas une bonne publicité pour le football continental. J’aurais pu la comprendre si elle avait été prise le 18 janvier 2026, mais en l’état, la Caf s’est, selon moi, montrée mal inspirée. Cela dit, l’attitude des Lions reste également condamnable. Il est regrettable d’en arriver à une telle issue. »

Kader Traoré, journaliste à L’Observateur Paalga au Burkina Faso: « Sanctionner le Sénégal deux mois après les faits apparaît absurde »

« La Caf n’a manifestement pas fini de nous surprendre au regard des événements survenus lors de la finale de la Can 2025 au Maroc. Alors que l’on s’attendait plutôt à une résolution diplomatique concernant les supporters sénégalais impliqués dans des actes de hooliganisme, voilà qu’une décision retentissante tombe. Le Sénégal perd le match sur tapis vert au profit du Maroc. Le monde du football africain se serait volontiers passé d’une telle décision, qui met une nouvelle fois en lumière les incohérences de sa gouvernance. Une telle mesure aurait été compréhensible si elle avait été prise immédiatement après les faits. Mais dans le cadre d’une finale, où le trophée est remis à l’issue du match, intervenir plusieurs mois plus tard relève d’une aberration. Sanctionner le Sénégal deux mois après les faits apparaît absurde. (…). Hormis le Maroc, personne ne s’attendait à une telle décision aussi tardive. Il reste à espérer que le Sénégal, qui entend saisir le Tas, obtiendra gain de cause et que cette décision ne sera pas confirmée. »

André Marie Awoumou Manga, journaliste au Soccerway au Cameroun : «L’enjeu dépasse les cas du Sénégal ou du Maroc»

« Nous sommes face à un cas typique d’interprétation du droit, notamment de l’article 82 du code disciplinaire de la Caf, qui stipule qu’une équipe quittant l’aire de jeu est considérée comme ayant abandonné le match. Certains juristes estiment que le retour du Sénégal sur le terrain, suivi de la reprise du match par l’arbitre, aurait dû atténuer les sanctions prévues en cas d’abandon. Toutefois, cette lecture n’a pas été retenue par les instances disciplinaires. Il convient de rappeler qu’en matière juridique, l’interprétation de la règle relève du juge. Pour comprendre la position de la Caf, il est essentiel d’en analyser les enjeux. A mon sens, il s’agit avant tout de préserver la crédibilité et la viabilité des compétitions africaines. Si une telle situation avait été validée, elle aurait pu créer un précédent dangereux. A l’avenir, certaines équipes auraient pu être tentées de quitter le terrain en cas de désaccord avec une décision arbitrale, puis de revenir exiger la reprise du match en s’appuyant sur cette jurisprudence. L’enjeu dépasse donc les cas du Sénégal ou du Maroc. Il concerne l’intérêt général du football africain. (…) »

Ambroise Zinsou, journaliste sportif à Visa Info au Bénin : «La responsabilité incombe en premier au Sénégal »

 « Cette décision de la Caf de retirer la Can au Sénégal pose un véritable problème de dualité,  ternit l’image de l’instance faîtière et met en relief son incapacité à s’affranchir du joug de la Fifa. (…). Elle n’est que la résultante des actes isolés qui consistent à jeter du discrédit sur la plus prestigieuse compétition qu’est la Can. En statuant sur les articles 82 et 84 du Règlement de la Can après sa saisine par la Fédération royale marocaine de football (Frmf), le jury disciplinaire n’a fait que dire le droit. Et il est loisible à la Fédération sénégalaise de football (Fsf) de saisir le Tribunal arbitral du sport (Tas) pour se faire justice. Cependant, la responsabilité incombe en premier au Sénégal. Ce comportement antisportif, celui de demander aux joueurs de quitter l’aire de jeu dans le but de protester contre un penalty sifflé par l’arbitre, est déjà honteux et blâmable. Aujourd’hui, le Sénégal se dit victime du retrait d’un trophée qu’il estime conquérir avec « dignité ». Or, s’il ne gagnait pas, il n’en ferait pas un « objet précieux ». Donc, il ne faut pas maculer la toge qu’on aspire porter  à tout moment. Car, nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude. Et le Sénégal l’aurait appris à ses dépens. »

Steven Lavon, journaliste sportif (Togo) : « C’est l’image du football africain qui risque d’en pâtir »

« Il s’agit d’une décision particulièrement surprenante. Toutefois, compte tenu de la persévérance du Maroc dans ce dossier, elle n’est pas totalement inattendue. En réalité, il est question du strict respect des règlements, mais celle-ci intervient tardivement, bien après la tenue du match. L’arbitre aurait dû appliquer ce règlement dès le 18 janvier dernier ; cela aurait évité toute polémique. Il avait pourtant été clairement établi qu’une équipe quittant le terrain sans l’autorisation des officiels s’exposait à des sanctions. Cependant, c’est la première fois qu’un match arrivé à son terme est ultérieurement sanctionné par un forfait en raison d’un incident de jeu n’ayant pas provoqué son interruption immédiate. Un nouveau contentieux s’ouvre désormais, le Sénégal devant logiquement saisir le Tribunal arbitral du sport (Tas). Une fois encore, c’est l’image du football africain qui risque d’en pâtir, alors même que de nombreux dysfonctionnements liés à la gouvernance de la Caf étaient déjà décriés ces dernières semaines, notamment à l’issue de cette finale ».