La Nation Bénin...
Directeur du Cotonou Comedy Festival et du programme La Relève Afrique, Etienne Ventura œuvre à l’émergence d’une nouvelle génération d’humoristes africains. Dans cet entretien, il revient sur les mécanismes d’accompagnement des jeunes talents, les défis de structuration de l’industrie de la comédie sur le continent et le rôle croissant de l’humour comme levier économique et culturel.
La Nation : Qu'est-ce qui justifie le choix du Bénin cette année pour vos deux grands évènements ?
Etienne Ventura : Il y a plusieurs raisons qui justifient le choix du Bénin. Nous sommes là cette année pour deux événements distincts. Il y a « la Relève » qui se passe au mois de juin, donc en ce moment, sur les deux prochaines semaines et nous avons ensuite le « Cotonou Comedy » qui a tenu sa première édition au mois de décembre passé. Ces deux événements sont quand même différents, mais cette année ils se retrouvent au Bénin, c'est un peu exceptionnel. Pour le festival « Cotonou Comedy », je dois rappeler que nous avons tenu la première édition suite à une rencontre entre l'ancien président Patrice Talon et notre directeur général. Patrice
Talon avait eu l'envie de doter le Bénin d'un festival d'envergure internationale, dans la logique qu'on connaît, qui reprend aussi la logique des Vodoun Days, de placer le Bénin sur la carte mondiale des événements culturels. Pour ce qui est de l'événement « La Relève », il est itinérant, il se déploie sur dix pays d'Afrique de l'Ouest et d'Afrique centrale, et chaque année on va venir organiser des événements dans un pays différent. Cette année, c'est le Bénin qui est retenu parce que nous aimons beaucoup ce pays dans l'équipe. La deuxième raison, c'est que nous travaillons avec des personnes au Bénin, des ressources qu'on a envie de former. L'idée, c'est qu'on puisse travailler avec des équipes, former, retrouver ces gens-là d'événement en événement.
Vous travaillez avec des humoristes professionnels et en même temps sur la relève. C’est quoi votre vision ?
C'est plusieurs stades de développement artistique qui sont couverts. L'idée, c'est de générer une émulation entre les projets et de créer un réseau artistique. Sur la relève, nous sommes vraiment sur l'émergence, la détection de talent, donc nous sommes sur de jeunes talents, cette saison est particulière parce que c'est un All-Stars. Le projet, c'est vraiment comment on détecte les humoristes de demain. Une fois qu'on les a détectés avec ce projet-là, nous avons à cœur de les accompagner. Donc c'est le début potentiellement d'une carrière à l'international, plus une expérience très intéressante pour eux et l'idée derrière, c'est de ne pas non plus les abandonner une fois que le projet s'arrête. Puisqu'on va venir continuer à travailler avec ces humoristes, en tout cas avec ceux qui ont le niveau, qui nous intéressent, on va pouvoir les booker.
Et si on allait sur des exemples concrets ?
Je vous donne un exemple concret et très béninois, Sam de Barça, qui est un jeune humoriste de Parakou. Nous sommes avec lui sur La Relève ; on l'a détecté, il n'a pas eu besoin que de nous. Mais en tout cas il a participé à notre projet, il a été très bon, il a été loin, il a été jusqu'en finale, derrière il a continué un peu sa carrière, et cette année au Cotonou festival, c’est lui qui a ouvert le Show du Sofitel. L’idée, c'est vraiment de profiter de ces événements et de créer un vrai développement pour les carrières artistiques. Pour nous, c'était une édition qui était vraiment une très belle réussite. Il y avait un challenge assez incroyable, puisque c'était la première fois pour tout le monde, c'était la première fois pour nous d'organiser un festival de cette ampleur-là, c'était aussi la première fois qu'il y avait un festival sur autant de jours qui était proposé sur l'humour dans le pays.
Je pense que ça a été vraiment réussi et le dernier challenge, c'est que nous avons eu assez peu de temps pour le faire, c'est quelque chose qui s'est monté dans un temps record, trois mois, avec des artistes internationaux, avec vraiment une ambition de quelque chose d'assez gros comme projet, et donc nous trouvons que c'est une belle réussite.
Comment ce que vous déployez aujourd'hui en Afrique peut aider à mieux structurer l'industrie de la comédie sur le continent ?
Il y a plusieurs axes que nous essayons d'aborder, de résoudre, auxquels on essaie de contribuer au travers du festival et de la relève. Un des axes c'est vraiment la structuration et le développement du secteur de l'humour en tant que marché des industries créatives et culturelles. Pour ça il y a plusieurs leviers sur lesquels on peut appuyer.
Lesquels ?
Le premier, c'est déjà de connecter les professionnels du secteur qui sont souvent un peu éparpillés ou seuls dans leurs démarches. Donc on va avoir sur nos événements, plusieurs générations. Typiquement sur la relève qui est un projet panafricain par exemple, puisqu'il y a dix pays qui sont représentés, notre présentateur cette année c'est Valéry Ndongo. C’est quand même une figure de l'humour sur le continent, évidemment au Cameroun et qui a aussi un Comedy-Club. Donc on va lui faire rencontrer tous ces petits jeunes qu'il ne connaît pas forcément. Peut-être demain il les invitera à Yaoundé dans son Comedy-Club.
Nous avons une démarche de formation, puisque dans la relève, il y a deux sessions de Master class.
Il y a aussi une partie coaching…
Chaque humoriste sur les 16 intègre une équipe de coaches. Donc il y a quatre équipes de quatre coaches. Avec Moussa Petit Sergent qui vient du Burkina, Joyeux Bin Kabojo qui vient de la Rdc, Juste Parfait de la République du Congo et Professeur Abawoé du Togo. Là ils vont travailler avec ces humoristes qui sont chevronnés, qui vont leur donner les clés, enfin certaines clés, sur l'écriture, sur la prestance scénique, sur le développement de la carrière, des réseaux sociaux, etc. Donc c'est vraiment une démarche qu'on essaye de faire et on va la faire à nouveau aussi sur le festival, c'est former ces jeunes qui souffrent cruellement de structure.
Il y a quelques initiatives qui sont portées par des jeunes qu'on connaît comme Yannick Kennet qui est un humoriste béninois qui a animé nos auditions et qui a un Comedy-Club. Mais il n'a pas de lieu fixe, il est itinérant, etc. Ce qui paraît très important pour le développement futur c'est aussi d'avoir des lieux permanents qui permettent à ces jeunes-là de s'exercer et de jouer régulièrement.
Vous portez beaucoup d’initiatives, mais qu’est ce qui les particularise ?
C'est vrai que Montreux et Joke Nation par essence sont des sociétés et des projets, des festivals qui sont vraiment sur une ligne de stand-up pure. Nous avons commencé aussi maintenant à avoir une certaine expérience des différents territoires sur lesquels nous travaillons. Nous évoluons aussi en fonction de notre audience et des artistes qui sont présents sur chaque territoire. Donc on peut le voir par exemple sur le Cotonou ou sur le spectacle qui s'appelle « Bon Spectacle ». C'est une création qu’on ne ferait pas forcément à Montreux. C'est un spectacle qui va parler de la politesse légendaire des Béninois. Il est créé sur mesure, écrit sur mesure par un auteur, en l'occurrence Juvénal qui est Ivoirien et qui va travailler avec des Béninois comme Gros et Métis. C’est d’ailleurs eux qui vont le présenter en tant qu’artistes béninois.
Aujourd’hui, nous allons pouvoir explorer des formes d'humour qui ne sont pas forcément de pur stand-up à l'américaine ou à l'européenne. Ce qu'on a en revanche comme envie aussi avec le festival, c'est de coller à ce qui fait rire dans le pays dans lequel on est. Ça va dans les deux sens, c'est un vrai échange pour nous.
Qu'est-ce que ce genre d'initiative apporte aux comédiens du continent africain ?
Il y a plusieurs choses que ça leur apporte. La première, je vais dire, ça va être déjà une ouverture sur une carrière qui va avoir un développement différent puisque parmi les comédiens qui composent les saisons chaque année, il y a des artistes qui souvent n'ont jamais joué en dehors de leur pays. Donc c'est de transcender un peu les frontières, de s'exposer, de jouer face à un public qui est différent de son public habituel. Et ça, pour un comédien, c'est une sacrée expérience parce que quand on connaît son public, on sait ce qui va le faire rire. Donc il y a déjà cette adaptabilité face à un public différent. Ça, c'est la première chose. La deuxième chose, c'est qu'il va y avoir aussi des connexions qui vont se faire puisqu'on voit chaque année qu'il y a des artistes qui se rencontrent, qui partagent la scène ensemble et qui, derrière, pendant l'année, vont s'inviter mutuellement à jouer dans leurs pays respectifs. Donc il y a cette création d'un réseau, et nous, on essaye de tout faire pour le développer. Donc il y a cette idée aussi de création de réseau avec ces artistes-là. Et après, il y a toute une logique de formation, d'échange et d'acquisition de compétences qui va se faire avec des coaches. Et le dernier point, je dirais, c'est qu'on fait tout pour leur donner les meilleures conditions de travail.
C’est tout ?
Notre travail à nous, en tant qu'organisateurs, c'est de leur donner les meilleures conditions, que ce soit avant de monter sur scène ou que ce soit sur scène, avec des professionnels qui vont travailler sur tout ce qui est technique, scénique, et également sur la diffusion, puisque aujourd'hui, nous passons beaucoup de temps à trouver des moyens pour développer la diffusion du projet et, in fine, la diffusion aussi de leur carrière, puisque c'est un projet qui est aujourd'hui diffusé sur Canal+ et Rfi.
Vous, qui êtes dans l'ingénierie des Icc, et plus précisément en ce qui concerne la comédie depuis tant d'années, pensez-vous que la comédie peut devenir un levier de développement ?
Je pense qu'elle l'est déjà dans plusieurs pays. On s’en rend compte aujourd'hui sur les contenus, notamment télévisuels ou digitaux, qui sont consommés. Et ça, c'est partout dans le monde. L'humour est aujourd'hui quelque chose qui fonctionne énormément. Il suffit de regarder aujourd'hui, par exemple au Bénin, les plus gros créateurs de contenus sur le digital, il y en a une pléthore. Ils et elles sont souvent sur ce filon de l'humour, de la comédie. Donc c'est sûr qu'il y a une appétence pour ça. Cela passe beaucoup aujourd'hui par la création de contenus, parce que c'est quelque chose qui est assez facile à réaliser. Ça, c'est vraiment pour la partie Contenu.
Après, il y a aussi une partie plus télévisuelle, classique, qu'on voit. Je pense que sur le Bénin, je ne suis peut-être pas assez expert pour en parler, mais je peux parler par exemple de la France où j'habite. On voit que les émissions à succès en ce moment, c'est beaucoup plus des émissions d'humour. Il y a par exemple une émission qui s'appelle Lol. Il y a des gros succès audio-télévisuels qui sont vraiment fondés sur l'humour. Et après, sur la scène, des événements du style contenu-comédie, on voit bien que ça peut avoir un impact à la fois en termes de rayonnement, communication internationale, sur l'image, le branding du pays, comme le fait très bien le Bénin pour le coup. Ce sont des événements qui génèrent énormément d'emplois, directs ou indirects. Donc, je pense que c'est un vrai levier. D'ailleurs, il y a une étude qui est sortie il n'y a pas très longtemps qui dit que les Icc sont dans le top 3 des industries qui vont être les plus importantes sur le continent africain dans les prochaines années.
Etienne Ventura