La Nation Bénin...
Les mathématiques mises en scène pour constituer la matrice d'un spectacle de danse contemporaine. Cela peut paraître surprenant, voire insensé. Pourtant, c'est bel et bien possible. En Afrique comme dans le reste du monde, des chorégraphes créent des œuvres contemporaines sur la base de concepts mathématiques : algèbre, théorèmes, figures géométriques et bien d'autres notions souvent jugées complexes.
Dans sa quête de démontrer que les mathématiques sont présentes à tous les niveaux de la vie humaine, de manière consciente ou inconsciente, le chorégraphe ivoirien Sanga Ouattara a créé le spectacle « Exponentielle ». Il malaxe formules algébriques et géométriques avec l'ondulation de son corps.
Diplômé de l'Institut national supérieur des arts et de l'action culturelle (Insaac) de Côte d'Ivoire, Sanga Ouattara invente le concept de la danse exponentielle afin de recréer le rapport entre les mathématiques et la vie humaine. Il s'agit du deuxième spectacle qu'il conçoit dans sa recherche d'une singularité chorégraphique, pour faire voyager le public dans un univers où se déploient des canons inhabituels, au service de l'émergence d'un art scénique difficilement classifiable.
Sur scène, à Abidjan, il commence par jouer avec son ombre, puis se projette sur des images animées pour montrer la complexité des chiffres et des lettres qui s'entremêlent à travers la fonction exponentielle.
« Quand les mathématiques prennent possession de l'être humain, cela devient un enchaînement de vibrations », se plaît-il à dire.
Il n'a pas la craie en main devant un tableau noir comme un enseignant, mais il donne plutôt à vivre cette bête noire que représente, pour beaucoup, la fonction exponentielle à travers une forme artistique à la croisée du théâtre et de la chorégraphie. C'est « Exponentielle », cette fonction qui a fait baver plus d'un élève en classe de Terminale scientifique.
Il se déploie comme un félin, filiforme, le regard fixé sur un objectif, comme s'il cogitait profondément. Debout, son ombre est adossée au mur, telle une assistante dans la réflexion. Puis ses doigts se mettent à bouger les uns après les autres, suivis de sa tête, de ses pieds, puis de tout son corps. Il prend possession de tout l'espace et, au fil du spectacle, son ombre se multiplie, se démultiplie.
Il ploie et se déploie dans des mouvements en cascade, presque endiablés, les doigts esquissant des gestes d'écriture. Du silence émerge sa voix, d'abord douce, puis de plus en plus forte, sifflante avant de devenir tonitruante. C'est la caricature de l'apprenant confronté aux mathématiques. Il réfléchit d'abord à voix basse, puis à haute voix, avant d'exploser dans une détonation saisissante, comme des rapides dévalant une chaîne de montagnes.
Tout à coup, l'ombre qui l'accompagnait dans sa résolution du problème laisse place à de troublantes formules mathématiques. C'est le branle-bas. Le spectacle devient plus complexe, à l'image de la résolution d'un calcul d'exponentielle. Les chiffres, les formes, les nœuds, les dénouements, les complications, les simplifications… tout progresse dans une évolution constante, sans fin.
De la détresse émotionnelle à la science exacte
Art vivant, la danse contemporaine explore la liberté du mouvement et l'expression des émotions. Née après la Seconde Guerre mondiale, elle s'affranchit des règles strictes du ballet classique en intégrant des techniques comme le travail au sol, l'improvisation et la fluidité.
Contrairement à la danse classique, où le corps doit être constamment étiré « vers le haut », la danse contemporaine joue avec le poids, la gravité et les chutes. Les danseurs apprennent à rouler, à glisser et à utiliser le sol comme un véritable partenaire plutôt que comme un simple support. Elle intègre également des éléments issus d'autres disciplines artistiques, notamment le théâtre, les arts plastiques et le hip-hop.
Dans sa chronique intitulée « Percevoir les maths par... la danse ! », Sylvie Benzoni, directrice de l'Institut Henri-Poincaré à Paris, écrit :
« Toutes les formes de danse procurent du plaisir en faisant appel à la perception du corps dans l'espace et le temps. Il y a de la vie dans une chorégraphie, des mathématiques aussi. Posez un verre d'eau dans la paume de votre main et faites-lui faire un tour sans le renverser. Votre bras est dans une position inconfortable. Faites faire un second tour au verre : votre bras se dénoue et vous venez de comprendre un théorème ! ». Sadeck Berrabah, référence incontournable parmi les créateurs contemporains inspirés par les mathématiques, fonde son travail sur des mouvements de bras parfaitement synchronisés pour créer d'infinies illusions géométriques. Ce chorégraphe français s'est fait connaître dans le monde entier en utilisant la géométrie, la symétrie, les proportions et les formes de la nature pour composer des chorégraphies fascinantes. Il applique des principes de comptage et de mesure des angles afin de créer des figures géométriques vivantes.
Les figures géométriques s'invitent également dans les créations de plusieurs chorégraphes béninois, dont le talent rayonne bien au-delà des frontières nationales. Koffi Koko, Rachelle Agbossou, Richard Adossou et Clément Kakpo (de regrettée mémoire) comptent parmi les artistes qui font la fierté du Bénin. Ils s'inspirent généralement du riche patrimoine culturel immatériel national, porteur de nombreuses logiques mathématiques, pour nourrir et enrichir leurs créations.