La Nation Bénin...
Dans le silence de son atelier, entre les pigments, les toiles gravées et les couleurs jetées avec audace, une religieuse béninoise réinvente chaque jour sa manière de dialoguer avec Dieu et avec le monde. Derrière le voile blanc des Sœurs de Saint-Augustin, se cache une artiste habitée par une quête intérieure profonde. Henriette Marie Goussikindey ne peint pas simplement des formes. Elle traduit des émotions, des silences, des blessures, des élans spirituels et des fragments d’humanité.
Religieuse consacrée depuis près de trois décennies, artiste plasticienne reconnue, enseignante et chercheuse en expression visuelle, sœur Henriette avance à contre-courant des clichés. Dans un environnement où l’on associe souvent la vie religieuse à la discrétion et au retrait, elle a choisi l’art comme territoire d’évangélisation, de transmission et de liberté. «Je suis religieuse, Sœur de Saint-Augustin. En plus d’être religieuse, je suis artiste-peintre. Ma première consécration, c’est d’appartenir à mon institut. La seconde, c’est ce don inné, peindre, m’exprimer à travers les lignes et les couleurs», confie-t-elle avec calme au début d’un long entretien qui ne laissera voiler le moindre secret sur sa vie professionnelle. Du moins sur sa double vie professionnelle. Chez elle, l’art n’est ni un divertissement ni une activité secondaire. Il est une respiration intérieure et une prolongation de la prière. Bien avant les expositions, les ateliers ou les formations aux Beaux-Arts, la petite Henriette portait déjà en elle les germes de cette double vocation. Son univers a toujours eu pour socle, servir et créer. Benjamine d’une grande famille, elle grandit dans une maison où la solitude nourrit son imaginaire. Ses frères et sœurs ayant quitté le foyer, elle se crée très tôt un univers intérieur. Elle fabrique des statuettes, leur parle, danse avec elles et invente une communauté imaginaire pour combler l’absence.
« Quand mes parents me manquaient, je disparaissais dans la cour extérieure de la maison. Je créais des statuettes avec lesquelles je communiquais. C’était ma manière de vivre et de remplir le vide », raconte-t-elle. Parallèlement, une autre intuition mûrit silencieusement en elle à savoir celle d’une vie tournée vers les autres. « Très tôt, je disais à mes parents que je ne voulais pas me marier. Je voulais m’occuper des personnes abandonnées, des personnes en difficulté. Cette idée ne cessait de grandir en moi sans que je comprenne encore qu’elle me conduisait vers la vie religieuse. », confie-t-elle. Mais ce choix devint clair au fil des années. Elle entre chez les Sœurs de Saint-Augustin, suit la formation religieuse et découvre progressivement que sa vocation religieuse et sa fibre artistique ne s’opposent pas. Elles se nourrissent mutuellement.
Quand la peinture devient dialogue avec Dieu
Chez sœur Henriette, la foi ne s’exprime pas par des représentations classiques de saints ou d’icônes religieuses. Elle se manifeste dans la matière, le mouvement et l’abstraction. Chaque journée commence par la prière, l’Eucharistie et la méditation. Puis vient le temps de l’atelier. « Lorsque notre journée commence par la prière, je reçois une force, une inspiration qui me permet de communiquer avec la toile. Cette communication est pour moi une continuité de la journée spirituelle ».
Comme on le voit, sa peinture devient alors un langage intérieur. Créer, pour elle, va au-delà d’un simple mélange de couleurs. « L’art rejoint l’être humain dans sa profondeur, dans ses peines et ses réalités. Il nous permet de retrouver notre équilibre personnel et de voir au-delà du quotidien», défend la religieuse. Pour elle, l’art constitue même un chemin vers la transcendance. « L’art est la voie qui mène vers le créateur. », souligne-t-elle. Cette conviction forge toute sa démarche artistique. Dans ses œuvres, les formes éclatées, les lignes libres, les textures gravées et les pigments naturels traduisent une spiritualité intime, parfois silencieuse, souvent méditative.
Son parcours n’a pourtant pas toujours été compris. Même dans le milieu religieux, sa présence constante dans les ateliers, les expositions et les résidences artistiques, a suscité des interrogations. Certaines de ses consœurs peinent à comprendre son univers abstrait. D’autres s’étonnent de la voir peindre en pantalon, voile sur la tête, au milieu des artistes. Elle se souvient d’un atelier organisé en plein air où ses sœurs, venues lui rendre visite, hésitaient à la reconnaître. Certaines m’ont conseillé d’enlever le voile quand je peins. Mais j’ai répondu que «C’est mon identité ». Cette fidélité à elle-même est devenue sa ligne de conduite.
Tenir ferme face aux préjugés
Même dans certains milieux artistiques, elle a dû faire face aux préjugés. À son retour d'une formation au Cameroun, alors qu’elle souhaitait exposer dans une galerie, un responsable lui lance froidement: « Ici, on ne présente pas les images de la Vierge Marie ». Cette phrase qui la blesse, ne l’arrêtera pourtant pas. « Toutes les fois qu’on m’a dit non, cela a été pour moi une stimulation pour aller de l’avant», souligne-t-elle. Repérée très tôt pour ses aptitudes artistiques pendant son noviciat, sœur Henriette a été envoyée en formation à l’Institut des arts au Cameroun. Elle y passe quatre années décisives. Cette formation lui ouvre de nouveaux horizons. Elle approfondit ensuite son expérience en France et au Canada à travers des cours de perfectionnement en arts visuels et en gravure. Mais fidèle à son esprit d’expérimentation, elle refuse de s’enfermer dans une seule technique.
« Je n’aime pas me mettre dans un contour. J’aime vivre sans limites », laisse-t-elle entendre. Peinture à huile, acrylique, aquarelle, gravure, installations… elle explore tout. Elle développe même une technique personnelle baptisée « Grarel », contraction de gravure et pigments naturels. Une méthode qui consiste à graver directement dans la toile sans utiliser de presse classique. « L’artiste a besoin du peu pour s’exprimer », aime-t-elle à dire et cette philosophie de création nourrit aujourd’hui un langage plastique singulier.
Picasso, les masques africains et la liberté
Parmi les artistes qui ont marqué sa formation, Pablo Picasso occupe une place particulière. Elle admire chez lui sa manière d’utiliser les masques africains et de déconstruire les formes. « J’ai été impressionnée par sa manière d’exploiter les masques africains et de présenter plusieurs dimensions sur un même plan », dit-elle. Mais au-delà des influences, sœur Henriette revendique aujourd’hui une liberté artistique totale. «L’artiste est libre dans sa tête, dans ses mouvements et dans son expression », défend-elle. Pour elle, les écoles d’art ne fabriquent pas des artistes. Elles accompagnent simplement une vision déjà présente.
Loin de se limiter à son atelier personnel, sœur Henriette transmet désormais son savoir à la jeune génération. À travers les ateliers qu’elle anime et ses cours à l’Inmac, elle enseigne les arts plastiques, les couleurs, la créativité et les techniques d’expression visuelle.
Cette dimension pédagogique rejoint pleinement la mission des sœurs de Saint-Augustin, centrée sur la promotion humaine et chrétienne, particulièrement celle des femmes. « J’ai créé des ateliers pour sensibiliser, former et apprendre aux hommes et aux femmes à développer leur créativité », confie la religieuse. Pour elle, l’art est aussi une thérapie sociale, un refuge et une guérison. Derrière la sérénité apparente de la religieuse se cache une femme profondément sensible, marquée par les ruptures de la vie. Le départ de la maison familiale, puis la perte de ses parents, l’ont profondément affectée. Dans ces moments difficiles, l’atelier est devenu un refuge. « La peinture m’a aidée à retrouver mon équilibre psychologique et affectif », indique celle qui décrit son atelier comme un couvent intérieur. « Quand j’y vais, je me vide. Et en même temps, je me remplis… Lorsque je peins, j’oublie tout. C’est si beau de faire l’art. »
Une femme libre dans un univers contraignant
Sœur Henriette sait aussi combien les femmes artistes doivent lutter pour préserver leur liberté créatrice. Elle raconte avec émotion l’histoire d’une jeune artiste contrainte de quitter précipitamment son vernissage parce que son mari refusait de s’occuper de leur bébé. « Je reconnais que je n’ai pas les mêmes contraintes que beaucoup de femmes artistes. J’ai eu la chance d’être portée par ma communauté.» Une chance qu’elle mesure pleinement aujourd’hui et qui lui fait dire avec fierté et satisfaction: « je suis religieuse et artiste plasticienne ». À la fin de l’entretien, lorsqu’on lui demande comment elle se définirait en quelques mots, elle répond avec simplicité. « Je suis Henriette Soumari Goussikindey. Je suis sœur de Saint-Augustin. Artiste plasticienne. Passionnée. Amoureuse de l’art ». Une définition brève, mais qui résume toute la densité d’un parcours rare. Celui d’une femme qui a choisi de faire dialoguer le silence du cloître avec la liberté des couleurs. Celui d’une religieuse qui refuse d’opposer spiritualité et création. Celui d’une artiste qui transforme la toile en espace de prière, de guérison et d’espérance.
Sœur Henriette Marie Goussikindey