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Dr Tankien Dayo, économiste-pays principal de la Bad au Bénin: « Mobiliser les ressources ne suffit plus, il faut rentabiliser davantage »

Economie
Dr Tankien Dayo, économiste-pays principal de la Banque  africaine de développement Dr Tankien Dayo, économiste-pays principal de la Banque africaine de développement

Si le Bénin affiche des performances macroéconomiques remarquables, l’enjeu est désormais de transformer les ressources mobilisées en investissements plus productifs, dans un contexte mondial marqué par la fragmentation géopolitique et le renchérissement du coût du capital. Dans cet entretien, Dr Tankien Dayo, économiste-pays principal de la Banque africaine de développement (Bad) revient sur les principaux enseignements du Rapport pays 2026 et les défis qui attendent le Bénin.

Par   Claude Urbain PLAGBETO, le 05 août 2026 à 08h49 Durée 2 min.
#Mobilisation des ressources

La Nation : Vous avez ouvert votre présentation du Rapport pays 2026 en soulignant que la mobilisation des ressources ne suffit plus. Pourquoi ce changement de paradigme ?

Dr Tankien Dayo : Le contexte international a profondément changé. Les tensions géopolitiques, le durcissement des conditions de financement, les risques climatiques et les incertitudes économiques rendent les ressources plus rares et plus coûteuses. Dans ce nouvel environnement, le défi n’est plus seulement de mobiliser davantage de financements. Il faut surtout s’assurer que ces ressources soient orientées vers des investissements capables de soutenir une croissance productive, inclusive et durable. C’est tout le sens du thème du Rapport pays 2026 : « Mobiliser des ressources à grande échelle pour financer le développement du Bénin dans un monde fragmenté ».

Donc, le message principal du rapport est d’appeler les pouvoirs publics du Bénin à accorder une grande attention aux réformes touchant au développement du secteur financier. Le rapport qui comprend trois chapitres, présente beaucoup de recommandations détaillées qui peuvent aider à transformer le paysage financier du Bénin et à mieux répondre au défi de financement. Le Bénin peut-il rêver de devenir une place financière importante en Afrique de l’Ouest ? Je pense que c’est bien possible.

Le rapport met en évidence de solides performances économiques. Quels sont, selon vous, les principaux acquis du Bénin ?

Le Bénin poursuit une trajectoire de croissance remarquable et continue sa résilience économique, malgré le contexte mondial complexe et difficile. Après une progression du produit intérieur brut (Pib) de 8,1 % en 2025, nous anticipons une croissance de 7 % en 2026 et de 7,1 % en 2027. Au regard des données, c’est l’un des pays où le Pib par tête d’habitant croît rapidement, plus que la moyenne mondiale, plus que la moyenne africaine, plus que la moyenne régionale en Afrique de l’Ouest.

Cette dynamique repose notamment sur des secteurs de plus en plus transformateurs comme la construction, l’industrie manufacturière, les transports, les services du numérique. Parallèlement, l’assainissement des finances publiques se poursuit avec un déficit budgétaire attendu à 2,6 % du Pib en 2026, puis 2,4 % en 2027.

Le pays a également renforcé sa capacité de mobilisation des ressources intérieures, les recettes fiscales étant passées de 10,2 % du Pib en 2020 à 13,9 % en 2025, tout en mobilisant 7,6 milliards de dollars américains de capitaux extérieurs entre 2020 et 2025. Ces résultats traduisent la crédibilité du cadre macroéconomique béninois.

L’efficacité des investissements publics est également mise en exergue. Pourquoi cet indicateur est-il devenu si important ?

Parce que mobiliser des ressources ne suffit pas si elles ne produisent pas les résultats attendus. Le rapport estime le score de l’efficacité des investissements publics à 56 %, alors que des pays comme le Cap-Vert sont à plus de 70 % et les pays du Maghreb au-delà de 90 %. Cela signifie qu’il existe une marge importante pour améliorer la préparation, la sélection, l’exécution et le suivi des projets. En améliorant ces différents maillons, le Bénin peut accroître le rendement économique de ses investissements sans nécessairement augmenter le volume des ressources mobilisées. C’est un levier essentiel pour accélérer la transformation structurelle de l’économie.

Quelles pistes le rapport propose-t-il pour améliorer le financement du développement ?

Face à la contraction de l’aide publique au développement (Apd), l’un des défis reste le refinancement, parce que le Bénin est de plus en plus exposé au financement extérieur, avec 80 % de la part de la dette extérieure par rapport à la dette totale en 2024. Ce qui est énorme. Malgré tout cela, les finances du Bénin restent solides avec un déficit maîtrisé, une dette viable et un risque modéré de surendettement. Ce qui importe, c’est d’orienter la dette vers des investissements productifs pour un développement durable.

Le rapport recommande d’abord de renforcer la préparation des projets afin de constituer un portefeuille de projets bien structurés et attractifs pour les investisseurs. Il encourage également la diversification des instruments de financement à travers les obligations vertes, l’épargne nationale encore faiblement mobilisée, le capital naturel jusque-là sous valorisé, les fonds de pension, les assurances, les partenariats public-privé et le futur fonds souverain. L’objectif est d’élargir les sources de financement tout en réduisant les risques et le coût du capital.

La Bad accompagne déjà cette évolution à travers des mécanismes innovants. Pouvez-vous nous en donner un exemple ?

Effectivement. La Banque accompagne le Bénin dans la mise en place d’instruments financiers innovants. L’exemple le plus récent est la garantie partielle de crédit de 200 millions d’unités de compte, qui doit permettre de mobiliser 500 millions d’euros pour financer des investissements alignés sur les Objectifs de développement durable. Cette approche illustre notre volonté d’utiliser les garanties comme un effet de levier afin d’attirer davantage de capitaux privés à moindre coût, plutôt que de financer directement les projets.

Quels risques majeurs le Bénin doit-il anticiper pour préserver la solidité de ses fondamentaux économiques et assurer une croissance durable ?

Le Bénin dispose aujourd’hui de fondamentaux économiques solides et d’une crédibilité renforcée auprès des investisseurs. Mais le contexte international impose de nouvelles exigences. La prochaine étape consistera à améliorer la qualité des investissements, à renforcer leur impact économique et social et à poursuivre les réformes permettant de mobiliser des financements innovants. En définitive, le défi n’est plus seulement de lever davantage de ressources ; il est de faire en sorte que chaque franc mobilisé contribue davantage à la création de richesse, d’emplois et au développement durable. Pour ce faire, il y a la persistance de certains risques à surveiller tels que l’exposition à la dette extérieure, la crise sécuritaire, la forte dépendance du pays aux marchés asiatiques. D’où l’importance de diversifier les partenariats et cela passe par une grande transformation des matières premières, surtout avec la crise au Moyen-Orient et son corollaire de volatilité des prix des produits énergétiques qui pourraient perdurer. Il faut accélérer le projet de centrale hydroélectrique, très stratégique pour assurer la sécurité énergétique du pays, le projet Dogo-Bis. À cela s’ajoute le risque climatique et il faut travailler à consolider la résilience du pays.

Par ailleurs, il importe de continuer à préserver la discipline budgétaire, renforcer la gouvernance de la commande publique, la mobilisation des recettes fiscales, surveiller les stocks de produits alimentaires, accentuer le développement du capital humain, l’industrialisation et les infrastructures résilientes et de connectivité.

Quelles réformes prioritaires recommandez-vous pour renforcer le système financier béninois et diversifier les sources de financement ?

Parmi les réformes majeures à poursuivre, il y a celle visant la consolidation financière, l’intégration et le renforcement institutionnel. Le rapport propose ainsi de mettre l’accent sur le renforcement de l’intégration du Bénin dans le paysage bancaire panafricain en faisant émerger des banques du pays comme des acteurs à dimension continentale. Pour mobiliser l’épargne domestique, le rapport propose également de développer des offres intégrées de produits combinant retraite, santé et assurance-risque adaptés aux segments d’activités non couvertes (agriculture, élevage, pêche, artisanat). Un accent particulier devra aussi être mis sur à l’intégration de la finance climatique dans le système financier par l’opérationnalisation d’un Véhicule national de financement vert et le développement des obligations thématiques. Il est aussi proposé dans le rapport de mettre en place un programme pour accompagner les banques du Bénin à intégrer la finance islamique dans le système financier traditionnel, notamment en développant des offres de produits financiers conformes à la charia.