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Dr Darius Vègba à propos des changements climatiques au Bénin: « Il est essentiel d’intégrer les savoirs locaux dans les politiques publiques »

Environnement
Dr Darius Vègba Dr Darius Vègba

À travers ses travaux sur la gouvernance des vulnérabilités climatiques à Banikoara, Dr Darius Vègba démontre que les communautés locales détiennent une part importante des solutions face aux changements climatiques. Dans cette interview, il analyse les limites des politiques actuelles et présente des approches communautaires comme leviers d’une résilience durable et efficace.

Par   Christian HOUNONGBE, le 30 juin 2026 à 08h10 Durée 4 min.
#changements climatiques

La Nation : Vous avez mené une analyse sur la gouvernance des vulnérabilités induites par les changements climatiques dans la commune de Banikoara. Quel était l’objectif de votre étude ?

Cette étude s’inscrit dans un contexte marqué par des manifestations de plus en plus visibles des effets des changements climatiques, qui influencent les dynamiques sociales tant au niveau local que national. Mon objectif principal était de comprendre comment les facteurs institutionnels, anthropiques et socioculturels interagissent pour renforcer ou atténuer la vulnérabilité des populations.

Pouvez-vous nous expliquer comment les changements climatiques influencent-ils les dynamiques sociales locales?

Les changements climatiques influencent profondément les dynamiques sociales locales en transformant les modes de vie, les relations sociales et les équilibres économiques. Ils exercent une pression accrue sur les ressources naturelles, entraînant compétition et conflits, tout en fragilisant les systèmes traditionnels de gestion. Ils perturbent également les activités économiques, notamment agricoles, avec des pertes de revenus et le recours à des stratégies de survie comme la migration. Ces effets accentuent les inégalités sociales, touchant davantage les populations rurales, les femmes et les ménages pauvres. Par ailleurs, les solidarités communautaires se recomposent, entre renforcement et fragilisation, avec une montée des tensions. On observe aussi une érosion des normes et savoirs endogènes, ainsi qu’une intensification des mobilités, qui modifient la structure des communautés.

Quels sont les principaux enseignements que vous tirez de vos recherches ?

Les résultats montrent que la vulnérabilité climatique ne dépend pas uniquement des aléas naturels. Elle résulte d’un ensemble complexe de facteurs, notamment les dysfonctionnements institutionnels, les pratiques humaines et les transformations socioculturelles. Il s’agit donc d’un phénomène multidimensionnel. Un autre résultat majeur, essentiel pour l’efficacité et la durabilité des interventions, est l’importance des approches communautaires, qui constituent une véritable clé de voûte dans la lutte contre les changements climatiques.

Vous évoquiez des dysfonctionnements dans la gouvernance climatique locale. Pouvez-vous en préciser quelques-uns ?

L’analyse met en évidence une faible coordination entre les acteurs institutionnels, les collectivités locales et les communautés. À cela s’ajoutent les difficultés de mobilisation des ressources financières, un dispositif de suivi-évaluation perfectible et une communication insuffisante entre les services techniques et les producteurs. Ces insuffisances réduisent considérablement l’efficacité des politiques de résilience climatique.

Quelle est la part des activités humaines dans cette situation ?

Les pratiques anthropiques constituent l’ensemble des actions et activités humaines qui modifient l’environnement naturel. Dans le contexte des changements climatiques, elles renvoient plus précisément aux comportements humains qui contribuent à l’aggravation des dérèglements climatiques ou à la dégradation des écosystèmes, augmentant ainsi la vulnérabilité des populations.

Il s’agit, entre autres, de la déforestation, de l’exploitation non durable des ressources naturelles, de l’agriculture extensive, de l’usage excessif d’intrants chimiques, etc. qui contribuent à la dégradation des écosystèmes.

Ces pratiques sont souvent motivées par des impératifs économiques à court terme, mais, malheureusement, elles entraînent des conséquences à long terme telles que la baisse de la fertilité des sols, la raréfaction de l’eau, la perte de biodiversité et l’augmentation des conflits liés aux ressources naturelles.

Votre étude met également en avant les savoirs endogènes. Quelle est leur importance ?

Les savoirs endogènes jouent un rôle fondamental. Les communautés disposent de mécanismes traditionnels de gestion des ressources basés sur des tabous, des pratiques rituelles et des normes sociales. Ces dispositifs contribuent à la préservation de l’environnement. Cependant, leur affaiblissement progressif, sous l’effet de la modernisation, entraîne une perte de repères et favorise les pratiques dégradantes.

Peut-on dire que les effets des changements climatiques touchent tout le monde de la même manière ?

Non. En réalité, les impacts des changements climatiques sont socialement différenciés, c’est-à-dire qu’ils n’affectent pas toutes les catégories de populations de la même manière. Certaines couches sociales, notamment les populations rurales, les femmes et les enfants, sont particulièrement exposées et vulnérables.

D’abord, les populations rurales dépendent fortement des ressources naturelles pour leur subsistance (agriculture, élevage, pêche). Or, les perturbations climatiques comme la sécheresse, les inondations ou l’irrégularité des pluies affectent directement ces activités. Cette dépendance structurelle limite leur capacité d’adaptation et les expose davantage aux pertes économiques et alimentaires.

Ensuite, la vulnérabilité accrue des femmes s’explique par leur position dans l’organisation sociale. En effet, la raréfaction des ressources augmente leur charge de travail et leur exposition aux risques. De plus, elles disposent souvent d’un accès limité aux ressources productives (terre, crédit, information), ce qui réduit leur marge d’adaptation face aux chocs climatiques.

Les enfants, quant à eux, sont particulièrement sensibles aux effets indirects des changements climatiques. L’insécurité alimentaire, la pauvreté accrue des ménages et les déplacements de populations peuvent entraîner des perturbations de leur scolarisation, une dégradation de leur état de santé et une exposition accrue à diverses formes de vulnérabilité.

Quelles solutions proposez-vous pour améliorer la gouvernance climatique ?

Il est essentiel d’intégrer les savoirs locaux dans la conception des politiques publiques. Cela suppose une co-construction des solutions entre les acteurs scientifiques et les communautés locales.

Il faut également renforcer la coordination entre les acteurs, améliorer la mobilisation des financements et promouvoir une gouvernance inclusive et participative.

Vous aviez évoqué l’importance des approches communautaires comme clé de voûte. Pouvez-vous développer cet aspect ?

Bien sûr. Face à l’intensification des effets des changements climatiques, les stratégies actuelles peinent à produire des résultats durables. En effet, dans les communautés locales, il existe depuis des générations des mécanismes traditionnels de gestion de l’environnement, fondés sur des tabous, des rituels et des normes sociales. Ces dispositifs constituent de véritables systèmes de régulation écologique favorisant une exploitation durable des ressources.

Cependant, leur marginalisation et leur affaiblissement contribuent à l’aggravation des vulnérabilités.

Quelles sont alors les limites des politiques actuelles ?

Les gouvernements et les organisations de la société civile, avec l’appui des partenaires au développement, multiplient les interventions pour faire face aux changements climatiques, témoignant d’une réelle volonté de renforcer la résilience des populations.

Cependant, une faiblesse majeure persiste : la faible prise en compte de l’endogénéité. Les politiques climatiques reposent souvent sur des approches exogènes, peu adaptées aux réalités locales.

Il en résulte un double décalage, entre politiques nationales et réalités de terrain, et entre institutions et communautés, limitant l’appropriation des actions. Ainsi, les interventions manquent souvent de pertinence, d’adhésion et d’efficacité, car elles s’appuient insuffisamment sur les dynamiques locales et les savoirs endogènes.

Que faut-il faire alors pour inverser cette tendance ?

Il est nécessaire d’opérer un changement de paradigme en misant sur des approches communautaires, participatives et inclusives. Cela implique de valoriser les savoirs locaux comme des sources légitimes de connaissance, d’associer les autorités traditionnelles aux processus décisionnels, de favoriser la co-construction des solutions et de renforcer les mécanismes locaux de gouvernance environnementale.

Peut-on ainsi dire que les communautés détiennent une partie de la solution ?

Absolument. Les communautés ne doivent pas être perçues uniquement comme des victimes passives des changements climatiques. Elles constituent également des acteurs centraux de la résilience, porteurs de savoirs, de pratiques et de mécanismes d’adaptation construits au fil du temps.

En effet, à travers leurs expériences quotidiennes et leur interaction continue avec l’environnement, les communautés ont développé des connaissances fines des écosystèmes, des cycles climatiques et des stratégies locales de gestion des ressources. Leurs pratiques traditionnelles, leurs croyances et leurs normes sociales intègrent souvent des principes de durabilité et de régulation qui favorisent la préservation de l’environnement.

Ces savoirs endogènes, transmis de génération en génération, constituent un capital immatériel précieux, capable d’éclairer et d’enrichir les politiques climatiques. Ils offrent des solutions adaptées aux contextes locaux, socialement acceptables et souvent plus durables, car elles reposent sur des logiques d’appropriation communautaire.

Ainsi, reconnaître et valoriser ces ressources locales permet non seulement de renforcer l’efficacité des interventions, mais aussi de favoriser une co-construction de réponses climatiques plus inclusives, pertinentes et ancrées dans les réalités sociales.

Votre mot de la fin

Je dirai que l’efficacité de la lutte contre les changements climatiques ne peut se limiter aux seules innovations climatologiques ou aux financements internationaux. Elle repose avant tout sur la capacité à ancrer les interventions dans les réalités locales, à reconnaître et valoriser les savoirs endogènes, et à placer les communautés au cœur des processus de décision et d’action.

Dans cette perspective, plusieurs actions concrètes s’imposent. Il faut intégrer et valoriser les savoirs endogènes dans les politiques publiques ; renforcer la participation et la co-construction avec les communautés et soutenir et diffuser les initiatives locales durables. Enfin, au plan programmatique, il apparaît essentiel de travailler en étroite collaboration avec l’ensemble des parties prenantes, en particulier les communautés locales, afin de co-construire des indicateurs permettant de mesurer l’endogénéité des interventions. Ces indicateurs, que je qualifie d’indicateurs traceurs d’endogénéité, visent à évaluer de manière concrète le degré d’intégration des valeurs, des savoirs et des pratiques locales dans les politiques publiques de lutte contre les changements climatiques. Ils permettront notamment d’analyser dans quelle mesure les interventions tiennent compte des réalités socioculturelles, favorisent la participation communautaire et valorisent les mécanismes traditionnels de gestion des ressources. Par conséquent, ces outils constitueront un levier stratégique pour améliorer la pertinence, l’appropriation et l’efficacité des politiques climatiques.