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Michel Nahouan à propos de l’identité et du développement durable: « Nous avons quelque chose à apporter au savoir universel »

Environnement
Michel Nahouan Michel Nahouan

La préservation des écosystèmes de la montagne prend une part active dans les activités de Bénin culture développement et amitié (Bcda) Ong. Michel Nahouan, directeur exécutif de l’organisation, parle dans cet entretien des initiatives pour valoriser l’identité et promouvoir le développement durable.

Par   Alexis METON A/R Atacora-Donga, le 31 déc. 2025 à 09h04 Durée 3 min.
#développement durable

La Nation : Quelles sont les actions en faveur de la préservation de l’écosystème de la montagne ?

Michel Nahouan : Au niveau de Bcda, nous avons déjà célébré huit fois la journée internationale de la montagne, depuis 2017, de façon rotative dans quatre communes de l’Atacora. Nous n’avons pas fait le déplacement des autres communes, mais nous avons mené quelques activités de sensibilisation et d’équipement de certains groupements féminins. Pour l’édition 2025, le thème retenu à l’international est consacré aux glaciers. Lorsque les glaciers fondent, cela impacte l’environnement et les communautés qui sont dans le périmètre, avec la montée d’eau, le réchauffement… Étant entendu qu’au Bénin et principalement dans l’Atacora nous n’avons pas de glaciers, nous n’avons pas voulu communiquer sur ces choses qui vont paraitre abstraites pour nous.

Comme le recommande l’Organisation des Nations unies, nous avons adapté le thème en fonction de nos réalités locales et le thème sur lequel nous comptons travailler est propre à notre milieu. Il est intitulé : « Montagne, identité et développement durable : naviguer entre tradition et modernité face aux défis environnementaux ». Quand nous parlons de montagne, nous ne parlons pas d’élévation tout simplement, nous parlons en termes d’écosystème. C’est-à-dire tous les êtres vivants, que ce soit les végétaux, les animaux, les humains ou l’eau du milieu. Donc l’interaction qu’il y a entre le milieu vivant et les êtres vivants, comment l’un peut agir sur l’autre et comment cela crée une certaine dynamique qui peut être positive ou négative pour la vie et la durabilité. Comment parvenir à mettre les trois concepts ‘’montagne, identité et développement durable en musique pour le bien de chacun de ces éléments.

Qu’est-ce qu’on peut retenir de ce thème au niveau local ?

Nous avons prévu quatre axes sur lesquels nous allons débattre. Le premier est la préservation de l’identité culturelle comme levier de développement durable, le deuxième, c’est l’impact environnemental sur l’identité et le développement local. Le troisième porte sur gouvernance et participation locale dans les projets de développement et enfin Innovations économiques et maintien de l’identité. Dans quelle mesure on innove parce qu’il ne faut pas rester à l’ère de la pierre taillée. Comment innove-t-on pour que l’identité, le substrat culturel identitaire reste ? On a autour de nous des spécialistes qui ont étudié le sujet et travaillent dessus, pour leur connaissance des réalités anthropiques, endogènes, locales. nous allons échanger pour déboucher sur une synthèse qui permet de tirer des conclusions porteuses pour le milieu et les communautés.

Comment la communauté peut-elle contribuer à préserver cet écosystème ?

En réfléchissant ensemble sur ce qu’on peut faire pour ne pas nuire potentiellement à ces éléments clés sur lesquels nous mettons l’accent, comment on peut définir une ligne d’action qui permet que les montagnes soient préservées, que l’identité reste confortée, valorisée, et que le développement durable soit acquis. Le développement durable n’est pas automatique, ce n’est pas du jour au lendemain que les arbres vont disparaitre complètement à Natitingou. Le Sahara n’est pas devenu ce qu’il est du jour au lendemain. On nous a dit que c’était peuplé et habité, il y avait des arbres, mais peut-être qu’on n’a pas prêté suffisamment attention et petit à petit, ça a évolué pour devenir un désert.

Peut-être que ce n’est pas notre génération ni celle de nos enfants, mais chaque acte que nous posons a un impact sur les générations qui vont venir. Donc, il faut amener chacun à réfléchir sur l’impact de ses actes sur ses petits ou arrière-petits-enfants demain. Nous créons ce déclic pour amener chacun à réfléchir chaque fois qu’il doit poser un acte. Il y a un certain nombre d’anciens que j’ai interrogé, quand vous leur parlez de Natitingou et de leur enfance et  de Natitingou d’aujourd’hui, certains coulent des larmes. Nous devons vivre, nous nourrir, nous prendre en charge, mais comment ce faisant on ne détruit pas tout pour que demain, ce qui nous permet de nous prendre en charge aujourd’hui n’existe plus pour nos petits enfants. Comment restons-nous nous-mêmes en préservant les intérêts de nos enfants et en faisant en sorte que le potentiel qu’on a trouvé et qu’on exploite reste durable. C’est ce brasier-là que nous enflammons petit à petit dans la tête et la conscience de tout le monde.

Qu’est-ce que vous attendez de la communauté ?

Il y a un effet de mondialisation qui fait penser que le meilleur, c’est ce qui nous vient d’ailleurs. C’est bien dommage parce que ailleurs, ceux qui sont là-bas ont envie de découvrir ce que nous avons. De plus en plus aujourd’hui, les touristes qu’on reçoit de l’extérieur, hier ils venaient pour regarder des animaux, mais aujourd’hui, ils viennent découvrir les personnes, le milieu, la façon dont les communautés perçoivent la vie, s’organisent ou réagissent. Et ils s’extasient devant les guides lorsqu’ils ont un certain nombre de questions auxquelles on leur apporte des réponses. Nous avons quelque chose à apporter au savoir universel. Nous avons des connaissances qui peuvent aider. Nos anciens ne sont pas des incultes. Nos communautés vivent et se développent sur des savoirs empiriques depuis leurs grands-parents.

L’impact ou l’effet de la mondialisation ne va-t-il pas tuer ces connaissances ?

Il y a un combat, un affrontement culturel. Il y a comme ce qu’on reçoit versus ce qu’on est. Mais il ne faut pas oublier, pour être tout à fait juste, qu’en réalité on n’est pas que ce qu’on a été. Il y a des choses qui nous sont venues d’ailleurs, que nous avons internalisées, il y a des choses que nous sommes, que certainement d’autres ont internalisé... Le combat existe, c’est comment faire, quoi garder, comment préserver. Personnellement, je reste positif, parce que depuis quelques années, je suis les activités, par exemple, d’initiation dans toutes nos communautés, de fraternité, de recherche. Par communauté, quand on parle d’initiation, on les voit en file. En notre temps, vous allez les voir sur leur moto, arborer leur jean, tee-shirt … mais à ces moments-là, aucun complexe à s’habiller de façon purement traditionnelle. Parmi ces gens, il y a des étudiants qui ne se gênent pas pour revenir faire ces activités et ils sont de plus en plus nombreux.

Plutôt que le reflux auquel on pourrait peut-être s’attendre, il y a un flux vers ces initiations. Et cela me fait penser que tout n’est pas perdu. Il y en a de plus en plus qui retourne se chercher dans leur histoire, dans leur vécu, dans leur pratique traditionnelle. Et c’est vrai que ça retient l’attention, quelle que soit la communauté. Le Difoni, le Dikountri, le Yoobo, vous les voyez rentrer dans les marchés avec la canne, la calebasse, les peaux d’animaux accrochées… Et pour les sachants, quand on voit ça, on sait à quelle catégorie appartient un candidat à l’initiation en fonction de son accoutrement. C’est très important et c’est cela la catégorisation en leur sein. Il y a beaucoup de choses qui permettent de dire qu’il y a une menace de la mondialisation, de la mode, mais il y a une réalité qui est là, qui fait que les gens restent attachés.

Avec les réformes, les initiatives appuient-elles les structures pour promouvoir le développement durable ?

Il y a deux choses que je vais dire. En soi, l’idée est formidable. Après, je crois qu’il y a un travail à faire qui consiste à circonscrire les contraintes administratives avec les réalités traditionnelles et culturelles. Il y a des choses de l’administration qui vont freiner les activités réelles de terrain. Que ce soit la complexification des procédures ou la contrainte, ça ne marche pas là-bas. Il faut au maximum rendre flexible et adapter à chaque région et à chaque milieu l’approche qu’on met en place pour valoriser, préserver le patrimoine.

Ensuite, il serait bien de réfléchir à une cartographie d’acteurs par zone. Il y a des activités pour lesquelles même en venant avec le milliard dans votre poche, les gens vont vous renvoyer, mais il y a quelqu’un qui viendra avec cent francs et on va l’installer officiellement avec tous les honneurs. C’est aussi une réalité à prendre en compte dans l’approche. Enfin, je pense que c’est aussi positif pour les décideurs d’avoir endogenéisé les structures d’action par zone à travers la création des aires culturelles. Ce qui se vit, se conçoit, se perçoit, s’appréhende en montagne ne marchera pas dans les Aguégués.

Que le gouvernement ait parlé de culture de Montagne, culture Adja-Tado, culture Yoruba, Nago, du grand Borgou, c’est déjà un premier pas. Après, il faut pouvoir aller plus loin et trouver la bonne formule. En outre, j’ai ouï dire que les agences sont en train de réfléchir dans une approche de cartographie des risques. C’est une bonne chose d’anticiper sur ce qui peut faire avancer ou pas. Après, il faut trouver une bonne passerelle entre les agences, le niveau central et les acteurs de terrain. C’est une bonne idée, mais une idée qu’il va falloir construire pas à pas avec les réalités de chaque aire culturelle et géographique.