La Nation Bénin...
«
Le projet va fluidifier le transport à l’intérieur et vers les économies
enclavées »
Avec
un prêt de 200 millions de dollars pour le projet de mobilité urbaine durable
du Grand Nokoué, la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures
(Aiib) signe sa première opération au Bénin. Rajat Misra, directeur général des
départements « Clients du secteur public - Sud-Est » et « Clients du secteur
public - Sud » de l'Aiib, revient sur les contours du projet, les ambitions
africaines de la banque, les retombées économiques attendues et les enjeux de
financement des infrastructures durables.
La
Nation : Ce prêt de 200 millions de dollars marque la toute première opération
de l’Aiib au Bénin, ciblant la région du Grand Nokoué. Qu’est-ce-qui a motivé
ce choix et que révèle-t-il de la stratégie africaine de la Banque?
Rajat
Misra : C’est son poids économique et ses besoins en infrastructures qui ont
motivé le choix du Grand Nokoué pour le premier investissement de l’Aiib au
Bénin. Principale agglomération du pays, la région concentre environ 20 % de la
population et génère plus de 60 % du Pib national. L’urbanisation rapide et
l’augmentation du parc automobile exercent une pression croissante sur la
mobilité, la sécurité routière, la qualité de l’air et l’accès à l’emploi.
Pour
surmonter ces défis, le Projet de mobilité urbaine durable du Grand Nokoué mise
sur une approche globale : rénovation des infrastructures de transport,
optimisation de la gestion du trafic, appui aux transports en commun
multimodaux, amélioration de la sécurité routière, mais aussi
professionnalisation du transport informel et création d’une filière locale de
mobilité électrique. Ce projet associe ainsi l’investissement dans les
infrastructures au renforcement institutionnel et à l’action climatique. Une
démarche parfaitement alignée sur l’approche globale de l’Aiib en matière
d’infrastructures : concevoir des projets durables, à fort impact sur le
développement et renforçant la connectivité.
Le
positionnement du Bénin revêt également une importance régionale. En améliorant
la connectivité vers le Port de Cotonou, ce projet va fluidifier le transport
de marchandises à l’intérieur du pays et vers les économies enclavées voisines,
tout en dynamisant les échanges commerciaux avec l’Asie.
Bien
qu’il s’agisse de la première opération de l’Aiib au Bénin, cet investissement
se veut le point de départ d’un partenariat plus large. Le programme de projets
pluriannuel récemment convenu entre l’Aiib et le gouvernement du Bénin offre un
cadre idéal pour identifier et préparer de futurs investissements
d’infrastructures alignés sur les priorités nationales de développement.
Ce
projet est cofinancé par la Banque mondiale. Comment les rôles sont-ils
répartis entre les deux institutions, et pourquoi avoir retenu une structure
associant plusieurs bailleurs plutôt qu’un financement assuré uniquement par
l’Aiib ?
Le
partenariat est au cœur du modèle de fonctionnement de l’Aiib, en particulier à
l’heure où la Banque intensifie son engagement auprès de ses membres non
régionaux. Le projet du Grand Nokoué en est une parfaite illustration : son
financement global comprend 200 millions de dollars de l’Aiib, 200 millions de
dollars de l’Association Internationale de Développement de la Banque mondiale
et une contribution attendue du secteur privé à hauteur de 100 millions de
dollars.
En
tant que chef de file du cofinancement, la Banque mondiale assure la conduite
du suivi et de la supervision du projet conformément à ses politiques et
procédures applicables. L’Aiib reste néanmoins pleinement impliquée, y compris
à travers des missions de terrain conjointes et le suivi de l’avancement du projet.
Le
cofinancement permet aux institutions de développement de mutualiser leurs
ressources financières, leur expertise et leurs capacités de mise en œuvre
autour d’un objectif commun. Dans le cas présent, il soutient un programme
global- routes et ponts, transport
public, gestion du trafic, réforme institutionnelle et transition vers la
mobilité électrique - plutôt qu’une infrastructure isolée. Collaborer avec un
partenaire expérimenté permet également à l’Aiib de capitaliser sur l’ancrage
local et la connaissance de terrain de la Banque mondiale, tout en y apportant
sa propre capacité de financement et son expertise technique. Cette synergie
permet aux deux institutions de soutenir des projets à bien plus grande
échelle.
Quelles
en sont les retombées prévues sur l’emploi et le tissu économique local,
notamment pour les entreprises de Btp, les professionnels du transport et les
fournisseurs béninois ?
Les
retombées du projet se déploient à plusieurs niveaux. En phase de construction,
les travaux devraient générer environ 1 000 emplois, auxquels s’ajouteront
plusieurs centaines d’emplois formels dans les services de transport public. A
terme, l’essor de la filière de mobilité électrique et le renouvellement du
parc de véhicules devraient favoriser la création nette de quelque 35 000
emplois.
Au-delà
de la création directe d’emplois, l’amélioration des transports se traduira par
des temps de trajet réduits, une baisse des coûts d’exploitation ainsi qu’un
meilleur accès à l’emploi, aux marchés et aux services. On estime que près de 2
millions d’habitants de la région devraient bénéficier de transports plus sûrs,
plus fiables et moins polluants.
Le
projet cible également l’économie existante du transport. Rouages essentiels de
la mobilité dans le Grand Nokoué, les motos-taxis (zémidjans) bénéficieront
d’un appui à la professionnalisation et à la transition vers les motos
électriques, notamment grâce au renouvellement du parc. L’ambition est double :
améliorer les conditions de travail des conducteurs et favoriser l’émergence de
nouveaux métiers et compétences autour de la mobilité électrique. Plus
globalement, il s’agit d’aider les entreprises et fournisseurs locaux à bâtir
une véritable filière industrielle et de services autour de la construction, de
la gestion et de l’entretien de l’infrastructure, ainsi qu’autour de ces
nouvelles formes de mobilité.
L’Afrique
subsaharienne demeure une région d’intervention relativement nouvelle pour
l’Aiib, par rapport à l’Asie. Quelle place cette région occupe-t-elle désormais
dans la stratégie globale de la Banque, et quels critères déterminent le choix
des pays et des projets ?
L’Asie
reste au cœur du mandat de l’Aiib, mais l’action de la Banque s’inscrit à
l’échelle mondiale et s’étend à un nombre croissant de pays africains. La
nouvelle stratégie institutionnelle prévoit d’intensifier progressivement ses
activités auprès des membres non régionaux, tout en conservant son ancrage
historique et prioritaire en Asie.
Notre
engagement en Afrique est à la fois stratégique et ciblé. L’Aiib privilégie des
investissements de haute qualité dans des infrastructures qui répondent aux
priorités de développement des pays membres, tout en s’inscrivant dans le
mandat et les axes stratégiques de la Banque. Pour les opérations menées auprès
des membres non régionaux, les projets doivent également démontrer des
retombées significatives pour l’Asie, par exemple en renforçant les échanges
commerciaux et la connectivité avec le continent asiatique, ou en contribuant
aux biens publics mondiaux comme la lutte contre le changement climatique.
Au-delà des critères de rentabilité économiques et des strictes normes
environnementales, sociales et financières de la Banque, nous intervenons là où
nous pouvons apporter une réelle valeur ajoutée : par notre capacité de
financement, nos partenariats, notre expertise technique ou notre aptitude à
mobiliser des capitaux privés supplémentaires.
Le
partenariat avec le Bénin illustre de manière concrète cette dynamique : le
projet de mobilité du Grand Nokoué allie infrastructures urbaines durables,
lutte contre le changement climatique et connectivité. Par ailleurs, le
pipeline pluriannuel de projets récemment convenu avec le gouvernement jette
les bases d’une future collaboration axée sur l’énergie et le financement
d’appui aux politiques publiques pour la période 2027-2028. Le volume indicatif
de ce financement s’élève à environ 730 millions de dollars, soumis aux
procédures habituelles de préparation, d’audit préalable et d’approbation de la
Banque.
Parmi
les priorités affichées - infrastructures vertes, connectivité régionale et
mobilisation du secteur privé - laquelle s’avère actuellement la plus difficile
à concrétiser sur le terrain en Afrique, et pour quelles raisons ?
Ces
priorités étant étroitement interconnectées, il est difficile d’en isoler une
seule. Cela étant, la mobilisation de capitaux privés pour les infrastructures
représente souvent un défi particulièrement complexe. C’est notamment le cas
pour les projets exigeant des
investissements initiaux considérables, assortis de longues phases de
développement et de retour sur investissement, ou pour ceux menés sur des
marchés où les investisseurs perçoivent un niveau de risque plus élevé.
Le
véritable obstacle n’est pas tant la disponibilité des capitaux que la solidité
du réservoir de projets. Pour attirer les investisseurs, ceux-ci doivent être
techniquement robustes, financièrement viables, bien structurés, s’inscrire
dans des cadres réglementaires clairs et présenter des risques maîtrisables.
C’est la raison pour laquelle la phase de préparation des projets, le
renforcement des capacités institutionnelles et le partenariat avec les
gouvernements et les autres institutions de développement s’avèrent cruciaux.
Le
Grand Nokoué montre à quel point les financements publics et privés peuvent
agir en complémentarité : en plus des 400 millions de dollars mobilisés par
l’Aiib et l’Ida, le projet table sur une participation du secteur privé à
hauteur d’environ 100 millions de dollars, en particulier dans les transports
multimodaux et la filière de mobilité électrique. L’objectif est d’utiliser les
ressources propres de l’Aiib non seulement pour financer directement les
infrastructures, mais aussi pour jouer un rôle de catalyseur en créant un environnement
favorable à d’autres investissements publics et privés.
A
plus long terme, quelle place l’Aiib souhaite-t-elle occuper dans la
transformation des infrastructures en Afrique, et le Bénin pourrait-il
s’imposer comme un modèle ou une porte d’entrée pour d’autres projets dans la
région ?
L’ambition
de l’Aiib est d’être un partenaire de long terme pour le développement des
infrastructures de ses membres africains, dès lors que son mandat, son
expertise et ses financements apportent une valeur ajoutée claire. Notre
démarche repose sur une collaboration étroite avec les gouvernements et les
acteurs du développement pour faire émerger des projets solides, veiller à leur
préparation selon des standards exigeants et mobiliser des financements en faveur
d’infrastructures durables, résilientes et propices au développement économique
à long terme.
L’Aiib
voit des opportunités majeures dans les secteurs des transports durables, de
l’énergie propre, des infrastructures résilientes au changement climatique et
de la connectivité régionale. D’ailleurs, le renouvellement de l’accord de
coopération avec la Banque africaine de développement met l’accent sur quatre
priorités clés : les infrastructures vertes, la connectivité, la coopération
régionale ainsi que la mobilisation de capitaux privés.
Le
Bénin s’impose comme un partenaire clé dans cette démarche. Le Grand Nokoué
marque le premier investissement de l’Aiib dans le pays, tandis que le pipeline
de projets pluriannuel convenu avec le gouvernement représente le tout premier
cadre de ce type établi par l’Aiib en Afrique. Il offre ainsi une base
structurée pour passer d’une opération initiale à une relation d’investissement
pérenne et de long terme.
Plutôt
que de considérer un pays comme un modèle transposable à un autre - chaque
membre ayant ses propres priorités et réalités -, le Bénin constitue un exemple
probant de la manière dont un engagement durable peut se structurer : un projet
d’infrastructures à fort impact, un pipeline de projets élaboré conjointement
avec le gouvernement, et une coopération élargie de manière progressive là où
les priorités convergent fortement.
Au-delà
du simple financement d’infrastructures au cas par cas, notre ambition profonde
est de concevoir, aux côtés de nos membres et partenaires, des systèmes
d’infrastructures durables. Ce sont ces systèmes qui permettront d’améliorer le
quotidien des habitants, de consolider le tissu économique et de favoriser une
plus grande connectivité de l’Afrique, aussi bien à l’échelle du contient qu’avec
le reste du monde¦
Rajat Misra