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La 14e Conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce (Omc), qui s’est achevée dans la nuit du 29 au 30 mars dans la capitale camerounaise, devait marquer une étape. Elle n’aura été, au mieux, qu’une pause dans un système commercial multilatéral en quête de sens et d’équilibre.
A Yaoundé, lors de la 14e Conférence ministérielle (MC14), les ministres ont adopté plusieurs décisions techniques et convenu de poursuivre les négociations à Genève. Le président de la conférence, le ministre camerounais du Commerce Luc Magloire Mbarga Atangana, a salué « la participation constructive » des délégations au terme de journées « très longues » et de « nuits très courtes ». Mais derrière ces formules diplomatiques affleure une réalité plus préoccupante: l’incapacité persistante des membres à s’accorder sur les questions structurantes. « Nous avons manqué de temps », a reconnu le président, évoquant notamment les désaccords sur le commerce électronique et la prolongation des moratoires sur les droits de douane appliqués aux transmissions numériques. Une formule convenue, qui masque mal l’enlisement des négociations.
Depuis plusieurs années, l’Omc peine à produire des résultats substantiels. En près de trois décennies, elle n’a conclu que des accords limités, à l’image de celui sur la facilitation des échanges ou, plus récemment, d’un compromis partiel sur les subventions à la pêche. Plus grave encore, son organe d’appel pilier de son système juridictionnel demeure paralysé, faute de nominations validées par les États-Unis. Cette crise institutionnelle alimente les appels à une réforme en profondeur de l’organisation. Mais à Yaoundé, ces discussions sont restées largement théoriques. Les délégations ont répété des positions bien établies, parfois inchangées depuis la précédente conférence ministérielle, sans véritable entrée dans une phase de négociation opérationnelle.
Dans ce contexte, l’attitude de Washington a cristallisé les tensions. Bien que présents avec une délégation importante, les États-Unis ont été perçus par plusieurs participants comme un acteur bloquant, peu désireux de voir l’Omc retrouver une pleine capacité d’action. Cette posture s’inscrit dans une approche plus large du commerce international, marquée par un unilatéralisme assumé depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Pour certains observateurs, elle pose une question désormais ouverte: l’Omc peut-elle continuer à fonctionner efficacement avec une puissance centrale qui semble s’en désengager ?
Le commerce électronique, ligne de fracture
Au cœur des débats à Yaoundé, le commerce électronique est apparu comme le principal sinon le seul sujet de négociation réel. Les États-Unis y défendent la pérennisation du moratoire interdisant les droits de douane sur les flux numériques, ainsi qu’un cadre favorable à la libre circulation des données. Une position soutenue, de manière plus ou moins explicite, par l’Union Européenne et certains pays développés, mais vivement contestée par une large majorité de pays en développement. Ces derniers redoutent une érosion de leurs recettes fiscales et revendiquent un espace politique leur permettant de réguler leurs économies numériques émergentes.
Dans ce clivage, l’Inde s’est imposée comme une voix centrale. Refusant toute prolongation automatique du moratoire, New Delhi a également posé une question fondamentale, restée sans réponse claire : que recouvre précisément la notion de «commerce électronique»? Derrière cette interrogation, c’est la légitimité même des engagements proposés qui est en jeu.
L’Inde, porte-voix du Sud global
À Yaoundé, l’Inde s’est affirmée comme le chef de file des pays du Sud, défendant une vision du commerce international axée sur la souveraineté économique, la sécurité alimentaire et la protection des moyens de subsistance. Une posture qui contraste avec celle de la Chine, restée discrète, fidèle à une stratégie d’observation prudente.
Ce leadership indien n’est toutefois pas sans ambiguïté. Sur d’autres dossiers, comme l’accord plurilatéral sur la facilitation de l’investissement, soutenu par plus de 120 pays, dont de nombreux pays africains, la position de New Delhi suscite des interrogations quant à sa cohérence avec ses ambitions de leadership global.
La directrice générale de l’Omc, Ngozi Okonjo-Iweala, a voulu voir dans cette conférence ministérielle les prémices d’une « nouvelle manière de travailler», plus agile et plus pragmatique. Elle a appelé les membres à capitaliser sur les projets de textes élaborés à Yaoundé pour parvenir à des accords à Genève. Mais cette volonté de modernisation se heurte à une réalité politique : l’écart croissant entre les intérêts des grandes puissances et ceux des économies en développement. Elle se heurte aussi à une forme de déconnexion entre les négociateurs commerciaux et les dynamiques politiques internes, notamment en Europe, où les préoccupations liées à la souveraineté numérique contrastent avec les positions défendues dans les enceintes multilatérales.
Une Omc contournée ?
Face à ces blocages, certains évoquent de plus en plus ouvertement la possibilité de contourner l’Omc, en développant des accords plurilatéraux en dehors de son cadre formel. Une évolution qui consacrerait, de facto, l’affaiblissement de l’organisation comme centre de gravité du commerce mondial. À Yaoundé, le constat est clair: l’Omc n’est pas tant en crise de règles qu’en crise de volonté politique. Tant que ses membres ne parviendront pas à dépasser leurs lignes rouges nationales, aucune réforme institutionnelle ne suffira à la relancer.
En attendant, les négociations reprennent à Genève. Avec, en suspens, une question essentielle : le multilatéralisme commercial peut-il encore produire des compromis dans un monde fragmenté ?
Les pays africains plaident pour un commerce mondial plus équitable à l’ouverture de la conférence de l’Omc