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Derrière les silences familiaux, les répétitions de schémas et les fragilités invisibles, se cachent parfois des héritages émotionnels d’un autre temps. Dans cet entretien, Edwige Lawson, auteure et spécialiste des questions de restauration de l’âme, évoque le phénomène des blessures transgénérationnelles et montre comment la reconnaissance de notre histoire familiale et collective peut devenir un puissant levier de guérison et de résilience.
La Nation : Que recouvre exactement la notion de blessures transgénérationnelles ?
Edwige Lawson : Les blessures transgénérationnelles désignent des souffrances psychiques, émotionnelles ou comportementales qui se transmettent d’une génération à l’autre, souvent de manière inconsciente. Elles peuvent provenir de traumatismes non résolus comme des deuils, des abandons, des violences, des humiliations, des migrations forcées ou des contextes historiques difficiles. Elles ne se transmettent pas seulement par les récits mais aussi par les attitudes, les émotions et les schémas relationnels.
En quoi se distinguent-elles des traumatismes individuels ?
Un traumatisme individuel est lié à une expérience personnelle directe. Une blessure transgénérationnelle, elle, est héritée : la personne ressent des peurs, des blocages ou des schémas sans en connaître l’origine réelle, car celle-ci appartient à l’histoire familiale. C’est souvent une mémoire émotionnelle plutôt qu’un souvenir conscient.
Pourquoi certaines souffrances semblent-elles « héritées » ?
Parce que les familles transmettent inconsciemment leurs peurs, leurs croyances et leurs mécanismes de survie. Un enfant grandit dans un climat émotionnel qui devient sa norme, même si ce climat est chargé d’angoisse ou de non-dits. Il peut alors porter des émotions qui ne lui appartiennent pas directement.
Quel rôle jouent le silence, les non-dits et les secrets familiaux ?
Le silence agit comme un amplificateur de souffrance. Quand un événement douloureux n’est pas nommé, il reste présent de façon diffuse et peut créer de la confusion chez les générations suivantes. Les enfants ressentent souvent qu’« il y a quelque chose » sans comprendre quoi, ce qui peut générer anxiété ou culpabilité.
Comment les comportements parentaux reproduisent-ils les blessures passées ?
Les parents transmettent souvent ce qu’ils n’ont pas guéri. Par exemple : peur de l’abandon : surprotection ou distance émotionnelle. Manque d’amour : difficulté à exprimer l’affection. Traumatisme : hyper contrôle ou anxiété. Ces comportements deviennent des modèles relationnels pour l’enfant.
Peut-on parler d’une transmission biologique (épigénétique) ?
Oui, la recherche en épigénétique montre que des traumatismes importants peuvent modifier l’expression de certains gènes liés au stress. Ces modifications peuvent être transmises aux descendants, influençant leur sensibilité émotionnelle ou leur réaction au stress. Cela ne détermine pas un destin, mais crée une vulnérabilité possible.
En quoi les travaux de Anne Ancelin Schützenberger ont-ils contribué à mieux comprendre ce phénomène?
Cette psychothérapeute a développé le concept de psychogénéalogie. Elle a montré que certains événements familiaux non résolus pouvaient se répéter à travers les générations, notamment à travers des dates, des prénoms ou des schémas de vie similaires. Ses travaux ont permis de mettre en lumière l’importance de l’histoire familiale dans la compréhension des blocages personnels.
Quels sont les signes susceptibles d’alerter chez les enfants et les jeunes adultes?
Il y a l’anxiété persistante sans cause apparente, le sentiment de ne pas avoir sa place, les peurs irrationnelles, la répétition d’échecs ou de relations toxiques, l’hypersensibilité émotionnelle, le sentiment de porter un poids invisible. Ces signes ne prouvent pas systématiquement une transmission, mais peuvent inviter à explorer l’histoire familiale.
Comment ces blessures influencent-elles l’estime de soi, les choix de vie et les relations affectives ?
Elles peuvent créer : une faible estime de soi, un sentiment d’illégitimité, des schémas de sabotage, la peur de réussir ou d’être heureux, la répétition de relations douloureuses. La personne agit alors inconsciemment selon des loyautés familiales invisibles.
Peut-on établir un lien entre traumatismes collectifs et fragilités sociales actuelles?
Les traumatismes collectifs comme l’esclavage, la colonisation ou les guerres laissent des traces psychiques et culturelles profondes. Ils peuvent influencer les rapports à l’autorité, à l’identité, à la confiance ou à la valeur personnelle dans certaines communautés. Ces mémoires collectives peuvent se transmettre comme des héritages émotionnels.
A quel moment une personne peut-elle prendre conscience de cet héritage invisible ?
Souvent lors de crises de vie: les échecs répétitifs, les difficultés relationnelles burn-out, le travail thérapeutique, la quête spirituelle. La prise de conscience survient lorsque la personne commence à questionner ces schémas.
Quel rôle jouent la parole, la thérapie et la transmission consciente ?
La parole libère ce qui était enfoui. La thérapie permet de mettre du sens sur les émotions et de distinguer ce qui nous appartient de ce qui appartient à l’histoire familiale. La transmission consciente consiste à raconter l’histoire familiale avec vérité pour éviter les répétitions inconscientes.
Comment un parent peut-il éviter de léguer ses blessures à ses enfants ?
Le parent doit travailler sur lui-même, reconnaître ses émotions, éviter de projeter ses peurs, apprendre à communiquer sainement, accepter de demander de l’aide. Un parent n’a pas besoin d’être parfait, mais conscient. La guérison commence au niveau individuel, mais elle a un impact collectif. Chaque personne qui travaille sur ses blessures contribue à briser les cycles de répétition et à créer un environnement plus sain pour les générations futures.
En quoi la reconnaissance de l’histoire familiale et collective est-elle essentielle à la reconstruction ?
Nommer l’histoire permet de redonner une place à chacun et de transformer la souffrance en compréhension. La reconnaissance permet de sortir du déni et de restaurer l’identité personnelle et collective.
Que risquons-nous, en tant que société, à ignorer ces blessures ?
Ignorer ces blessures peut conduire à la répétition des violences, conflits intergénérationnels, la perte de repères identitaires, reproduction des traumatismes sociaux, difficulté à construire des relations saines. Une société qui ne guérit pas son passé reste prisonnière de ses cycles. Les blessures transgénérationnelles ne sont pas une fatalité mais une invitation à comprendre, à guérir et à transformer. En mettant de la conscience sur notre histoire, nous pouvons transformer un héritage de souffrance en un héritage de résilience.