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Faire de son fauteuil une force et une résilience: Ahmed Taofik, le champion qui n'a jamais cessé de gagner

Société
Ahmed Taofik Ahmed Taofik

Une nuit, un accident, une vie bouleversée. Ancien basketteur de haut niveau promis à un brillant avenir, Ahmed Taofik est devenu tétraplégique après un grave accident de la route. Loin de céder au découragement, il a transformé cette épreuve en une mission et s’est imposé de promouvoir l’inclusion, développer le handisport et convaincre que le sport reste l’un des plus puissants moteurs d’émancipation.

 

Par   Josué F. MEHOUENOU, le 24 juil. 2026 à 12h30 Durée 3 min.
#Ahmed Taofik #handisport

Pour Ahmed Taofik, les plus grandes victoires se jouent bien au-delà des terrains. Il a connu les aires de jeux, les terrains de basket, les compétitions et les rêves de gloire. Mais aujourd’hui, c’est dans un fauteuil roulant qu’il sillonne le Bénin pour défendre une autre vision. Il se bat pour changer le regard sur le handicap et offrir aux jeunes les mêmes chances de réussir grâce au sport. Ahmed Taofik raconte une reconstruction hors du commun où la foi, la famille et la volonté ont transformé le drame en espérance. Pour cet homme, le destin a basculé en quelques secondes sur une route du centre du Bénin. Mais son histoire ne s’arrête pas à l’accident. Elle commence véritablement avec une incroyable renaissance qui fait aujourd’hui de lui l’un des principaux ambassadeurs de l’inclusion et du handisport. Tout le prédestinait à une belle carrière dans le basketball et surtout au haut niveau.  Mais le sort en a décidé autrement. Il aura suffi d’une nuit sur la route de Parakou et ce qui aurait pu être la fin d’une histoire est devenu le début d’un engagement encore plus grand.

Cette histoire, il la raconte sans jamais chercher à susciter la compassion. Les mots sont précis, posés, parfois traversés par une émotion discrète. Chez lui, le drame n’efface jamais l’espérance. Chez lui, l’ancien basketteur prête encore et toujours sa foi et sa rage de vainqueur à l’entrepreneur sportif qu’il est devenu. Cette nuit-là, Ahmed Taofik ne partait pas pour lui. Il roulait vers Parakou afin d’organiser un camp de basket destiné à des jeunes filles dans le cadre du projet « Amazones du Bénin Debout », porté par son association « Enfants du Bénin Debout ». Comme à chacune de ses activités, il voulait arriver avec des chaussures, des équipements et du matériel afin que les enfants repartent avec bien plus que des souvenirs. Malgré la fatigue, il prend toutes les précautions. Il choisit de ne pas conduire et engage un chauffeur. Après une halte à Dassa pour déguster de la viande grillée au four traditionnel communément appelé « Tchatchanga », il s’endort. Quelques instants plus tard, le cauchemar commence. « Je me réveille pendant que la voiture faisait plusieurs tonneaux. Pendant quelques secondes, j’ai cru que je faisais un mauvais rêve. Je pensais que j’allais ouvrir les yeux et que tout serait normal. Mais la voiture continuait de tourner… » Lorsque le véhicule s’immobilise, les roues en l’air, il tente instinctivement de bouger un bras. Rien. Puis une jambe. Rien non plus. En quelques secondes, son destin vient de changer.

Le cœur plus fort que les jambes

L’image est presque irréelle. Alors que le conducteur, miraculeusement indemne, panique, Ahmed Taofik reste lucide. Il lui indique les personnes à appeler, les contacts susceptibles de faciliter sa prise en charge médicale. Lui-même ne comprend toujours pas cette sérénité. « Malgré la gravité de la situation, j’avais une paix intérieure difficile à expliquer», indique-t-il. Cette force, dit-il aujourd’hui, venait certainement de sa foi. À cet instant précis, une conversation silencieuse s’engage avec Dieu. Je lui ai dit, laisse-t-il entendre, soit tu me prends maintenant, soit tu me laisses vivre, mais donne-moi simplement la possibilité de revoir ma femme et mes enfants. Le réveil est brutal. Après le Centre hospitalier universitaire Hubert Maga de Cotonou, une opération d’urgence puis un transfert vers l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris, Ahmed Taofik plonge dans un long coma. Lorsqu’il ouvre enfin les yeux plusieurs semaines plus tard, il se découvre dans un monde, nouveau, dont il ne maîtrise plus les gestes les plus élémentaires. Il ne parle plus. Il ne peut plus avaler sa salive. Il ne mange plus seul. Il respire grâce à des appareils.

Autour de lui gravitent orthophonistes, kinésithérapeutes, rééducateurs, pneumologues et infirmiers. Tous vont participer à une immense bataille. Celle de lui rendre progressivement ce que la vie lui a retiré quelques jours plus tôt. Mais celui qui a longtemps fréquenté les terrains de basket applique inconsciemment les méthodes du sport de haut niveau. Pas de victoire finale. Seulement des victoires intermédiaires. « Je savais que je ne remarcherais pas. Alors je me suis demandé ce que je pouvais encore récupérer ». Premier objectif, retrouver la voix. Puis apprendre à avaler tout au moins la salive. Ensuite manger de la purée. Boire de l’eau. Mâcher une madeleine. Croquer un morceau de pain. Respirer sans assistance. Pour lui, chaque étape est célébrée comme un titre de champion. Chaque progrès nourrit le suivant et l’autorise à y croire encore.

« C’était ma façon de continuer à gagner des matchs», lâche-t-il souriant.


L’amour comme premier médicament

S’il parle autant de résilience, Ahmed Taofik refuse pourtant d’en faire une aventure solitaire. Sa reconstruction porte plusieurs visages. Celui de son épouse, présente à chaque étape. Celui de ses enfants. De ses sœurs. De son père. Des amis restés fidèles. Et parfois même des personnes dont il n’attendait rien. « Les épreuves révèlent les vrais amis. Beaucoup disparaissent. D’autres, au contraire, deviennent indispensables ». Il évoque aussi avec émotion la formidable solidarité du monde du basket. Son fauteuil roulant, un équipement extrêmement coûteux a été financé en grande partie grâce aux contributions de basketteurs répartis entre le Bénin, la France, les États-Unis et plusieurs pays africains. Pour lui, cette mobilisation dépasse largement le simple soutien matériel. Elle symbolise une famille, une union et même une communion.

Avant même son accident, Ahmed Taofik défendait une conviction forte qui n’a d’ailleurs pas changé. Le sport ne sert pas uniquement à fabriquer des champions. Il forme des citoyens. Il apprend la vie, enseigne la discipline, le dépassement de soi, le respect et la solidarité. C’est précisément cette philosophie qui guide l’action de son association « Enfants du Bénin Debout ». Depuis plusieurs années, elle utilise le basket comme un levier d’éducation, d’autonomisation et d’émancipation des jeunes. Pour lui, chaque terrain de sport peut devenir une salle de classe. Chaque ballon peut ouvrir des perspectives. Chaque entraînement peut éloigner un enfant de la délinquance, du décrochage scolaire ou du désespoir.

A ceux qui penseraient que le handicap a créé son engagement pour l’inclusion, il répond simplement par la négative. Bien avant son accident, Ahmed Taofik organisait déjà des compétitions où des basketteurs en situation de handicap évoluaient aux côtés des joueurs valides. Son tournoi accueillait régulièrement des équipes venues du Togo, du Ghana ou encore du Nigeria. Aujourd’hui, cette cause est devenue encore plus personnelle. Il ne parle plus seulement des personnes handicapées. Il parle en leur nom. Et surtout avec elles. « Le handicap n’est pas une fin. On peut continuer à rêver, à entreprendre, à servir son pays… pour changer le regard de la société, défend-il. Il est important, soutient-il, de faire comprendre qu’une personne en fauteuil roulant ne cherche pas d’abord la charité. Elle réclame simplement les mêmes opportunités.

Ambassadeur du handisport béninois

Conseiller technique au ministère des Sports, Ahmed Taofik est aujourd’hui chargé de la jeunesse, des loisirs et du handisport. Une responsabilité qu’il considère comme une mission, saluant la vision des autorités béninoises qui ont choisi de placer une personne en situation de handicap au cœur des politiques sportives nationales. Mais son ambition dépasse largement les discours. Parmi ses premières grandes satisfactions figure la participation historique de l’équipe nationale béninoise de parabasket au Championnat d’Afrique 3×3, une première. Grâce à un partenariat entre le ministère des Sports et l’ambassade de France, l’équipe a également reçu des fauteuils professionnels identiques à ceux utilisés par les meilleures sélections mondiales. Une avancée majeure pour une discipline jusque-là quasiment inexistante au Bénin. Mais Ahmed Taofik voit encore plus loin. Son combat consiste désormais à convaincre davantage de personnes en situation de handicap d’intégrer les clubs sportifs pour donner la preuve que le sport peut devenir un formidable outil de reconstruction physique, psychologique et sociale.

Pour cet homme, l’inclusion ne commence pas uniquement par les lois ou les équipements. Elle débute dans les mentalités. Il raconte souvent cette scène qui l’a profondément marqué. Au restaurant, une petite fille demande à sa mère de lui donner de l’argent parce qu’il est en fauteuil roulant. La mère lui explique alors qu’il ne s’agit pas d’un mendiant. « Cette petite scène paraît anodine. Pourtant, c’est déjà de la sensibilisation. » Il en rit aujourd’hui. Mais il sait combien les stéréotypes restent puissants. C’est pourquoi il sillonne sans relâche les villes et villages du Bénin. À chaque déplacement, il accepte les regards curieux, les questions, les hésitations. Il répond, explique. Rassure. Éduque.

« Si les gens me regardent, je les regarde aussi jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’il n’y a rien à craindre. » Son fauteuil est devenu un outil pédagogique.

Bien plus qu’un survivant

Lorsqu’on lui demande ce qui le pousse chaque matin à avancer, il répond presque avec étonnement. Pourquoi perdre une journée à se lamenter ? Pourquoi gaspiller le temps lorsqu’on sait la valeur d’un simple souffle ? Puis il reprend, « j’ai connu des moments où je ne pouvais plus respirer seul. Aujourd’hui, respirer est déjà un privilège ». Sa philosophie est d’une simplicité désarmante. Chaque journée est un capital. Chaque heure doit produire de l’impact. Chaque rencontre est une occasion d’aider quelqu’un. « Tu te réveilles… tu fonces », aime-t-il à répéter. L’histoire d’Ahmed Taofik dépasse largement celle d’un ancien sportif devenu tétraplégique. Elle raconte la puissance de la volonté humaine et la force de l’amour. Mais bien plus encore, elle illustre le rôle déterminant de la famille. La solidarité du monde sportif. Mais surtout, elle rappelle qu’un être humain ne se résume jamais à ce que son corps peut ou ne peut plus faire. Son fauteuil n’a pas arrêté sa course. Il en a simplement changé la direction. Aujourd’hui encore, Ahmed Taofik continue de bâtir des ponts entre le sport, l’éducation et l’inclusion. Son ambition n’est plus seulement de former des basketteurs. Elle est de contribuer à construire une société où chaque enfant, chaque jeune et chaque personne en situation de handicap pourra croire en ses capacités avant que les autres n’y croient. Parce que au fond, sa plus grande victoire n’est ni un trophée ni une médaille. C’est d’avoir démontré qu’après une chute vertigineuse, il est toujours possible de se relever… autrement et mieux.

Au fil de son parcours, Ahmed Taofik rappelle que les plus grands obstacles ne sont pas toujours ceux du corps, mais ceux que dressent les regards et les préjugés. En faisant de son expérience un levier d’action, il démontre que le véritable handicap est souvent celui de l’indifférence. Son histoire invite chacun à croire que la résilience peut devenir une force collective lorsque l’inclusion cesse d’être un slogan pour devenir réalité. Son fauteuil n’a pas mis fin à sa course. Il lui a simplement offert une nouvelle trajectoire. Désormais, Ahmed Taofik ne cherche plus seulement à marquer des paniers, mais à ouvrir des portes, changer des mentalités et inspirer une génération convaincue que le courage ne se mesure ni à la vitesse de ses pas ni à la puissance de ses muscles, mais à la capacité de transformer l’épreuve en espérance.