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Neuf jeunes en situation de rue ont entamé, samedi dernier, la marche du projet « Marcher pour s’en sortir », porté par l’association Terres Rouges. Pendant plusieurs jours, ils quittent leur environnement habituel, encadrés par des travailleurs sociaux, pour se confronter à de nouvelles réalités, se reconstruire et s’ouvrir à l’insertion sociale, dans une expérience à la fois thérapeutique et formatrice.
Ils ont quitté les marchés, les ruelles et les ghettos de la ville pour emprunter la route, sacs au dos, avec l’espoir de changer de trajectoire. Samedi dernier, neuf jeunes âgés de 15 à 22 ans ont entamé une nouvelle édition du projet « Marcher pour s’en sortir », une initiative portée par l’association Terres Rouges, engagée depuis plusieurs années dans l’accompagnement des enfants et jeunes en situation de rue. Depuis Cotonou, ils rallient Grand-Popo à pied, en empruntant la Route des pêches.
Depuis 2015, cette organisation sociale a fait de la marche un véritable outil d’intervention éducative et thérapeutique. L’objectif est de permettre aux jeunes de quitter temporairement leur environnement habituel, souvent marqué par la précarité et les réseaux informels de survie, afin d’amorcer un processus de reconstruction personnelle et de réinsertion sociale.
Pour Florent Agboessi, animateur d’actions sociales au sein de l’association, la démarche va bien au-delà d’une simple activité sportive.
« C’est plus qu’un projet. C’est une expérience thérapeutique que nous vivons avec ces jeunes, et leur reconversion nous réconforte », explique-t-il.
Sortir de la routine de la rue
Le principe du projet repose sur l’idée d’extraire les jeunes de leur cadre de vie habituel afin de les confronter à d’autres réalités. La rue impose en effet des habitudes et des repères qui rendent souvent difficile toute tentative de changement.
En quittant les lieux où ils passent habituellement leurs journées, marchés, gares routières ou ghettos, les jeunes se retrouvent plongés dans un contexte nouveau, loin de leurs repères. Cette rupture crée les conditions nécessaires à un travail d’accompagnement social et psychologique.
« C’est l’étape où nous éloignons complètement les bénéficiaires de leur routine, de leur QG, des marchés et autres ghettos de la ville, de leur confort quotidien, afin de les confronter à d’autres réalités et de mener un travail vraiment clinique », souligne Florent Agboessi.
La marche devient ainsi un cadre privilégié pour engager des discussions profondes, réfléchir aux parcours de vie et envisager de nouvelles perspectives.
Le projet « Marcher pour s’en sortir » se déroule toujours avec un nombre limité de participants. Cette approche permet aux travailleurs sociaux d’assurer un accompagnement plus personnalisé et de mieux prendre en compte les difficultés propres à chaque jeune.
«Nous partons avec huit à dix jeunes au plus, encadrés par quatre à cinq travailleurs sociaux», précise Florent Agboessi.
Pour cette nouvelle édition, neuf jeunes participent à l’aventure. Ils sont accompagnés par une équipe composée de plusieurs professionnels du social : un psychologue clinicien, un assistant social et des animateurs d’actions sociales.
La diversité de ces profils permet de combiner différents types d’accompagnement : écoute psychologique, suivi social, encadrement éducatif et soutien moral.
Une préparation minutieuse
Avant le lancement de chaque session, l’équipe de Terres Rouges consacre plusieurs semaines à la préparation du projet. La première étape consiste à identifier et sélectionner les jeunes qui participeront à l’expérience.
Ce choix se fait en fonction de plusieurs critères, notamment leur situation personnelle, leurs difficultés et leur motivation à s’engager dans un processus de changement.
Une fois les participants retenus, l’équipe entreprend toute une série de démarches logistiques et organisationnelles. Il s’agit notamment de contacter les partenaires, d’informer les autorités locales et de rencontrer les responsables d’établissements scolaires situés sur l’itinéraire de la marche.
Ces écoles jouent en effet un rôle important dans le dispositif.
« Nous rencontrons les directeurs des écoles situées sur le parcours, car nous passons la nuit dans les établissements », explique Florent Agboessi.
Les salles de classe servent ainsi de lieux de repos pour les participants lors des différentes étapes du parcours.
Parallèlement, les organisateurs préparent les kits de marche, composés notamment de sacs, de matériel de première nécessité et d’équipements adaptés aux longues distances.
L’équipe organise également des séances de réflexion pour analyser la situation de chaque jeune et adapter l’accompagnement à ses besoins.
La marche elle-même est organisée de manière progressive afin d’éviter une fatigue excessive et de permettre aux participants de s’adapter progressivement à l’effort physique. Les premières étapes couvrent généralement des distances relativement courtes. Au fil des jours, les distances parcourues augmentent progressivement.
« On y va étape par étape. Au départ, on fait moins de distance, puis on augmente progressivement jusqu’à parcourir tout l’itinéraire », précise Florent Agboessi.
Ce rythme progressif permet aux jeunes de développer leur endurance, mais aussi de prendre confiance en leurs capacités.
Chaque journée de marche est ponctuée de moments d’échanges et de discussions. Les travailleurs sociaux profitent de ces moments pour aborder différents sujets avec les participants : leur histoire personnelle, leurs difficultés, leurs aspirations et leurs projets d’avenir.
« Le travail se fait pendant la marche et sur les lieux de campement », indique l’animateur.
Ces échanges permettent d’instaurer une relation de confiance entre les jeunes et les encadreurs, condition essentielle pour un accompagnement efficace.
Vers la réinsertion
L’objectif final du projet est de préparer les jeunes à quitter définitivement la rue et à s’engager dans un parcours de formation ou d’apprentissage.
Selon les responsables de Terres Rouges, les résultats obtenus depuis le lancement de l’initiative sont encourageants.
« La plupart des jeunes ayant participé à ce projet sont sortis de la rue, ont appris un métier et sont aujourd’hui en train de l’exercer », affirme Florent Agboessi.
Certains anciens participants se sont orientés vers des métiers artisanaux tels que la mécanique, la maçonnerie, la menuiserie ou la coiffure. D’autres ont choisi de se lancer dans de petites activités commerciales.
Au-delà de l’insertion professionnelle, l’expérience vise également à renforcer l’estime de soi et la capacité des jeunes à se projeter dans l’avenir.
L’association Terres Rouges maintient un contact régulier avec les jeunes ayant déjà participé au projet. Cette relation permet de suivre leur évolution et de les accompagner dans leurs démarches d’insertion.
« Nous gardons un lien avec eux et, par surcroît, ils servent d’exemple ou de témoins pour les nouveaux », explique Florent Agboessi.
Les témoignages de ces anciens participants jouent un rôle important pour motiver les nouveaux bénéficiaires. Ils montrent concrètement qu’il est possible de sortir de la rue et de construire une vie différente.
Des défis à relever
Malgré ses résultats encourageants, le projet reste confronté à plusieurs difficultés. La première concerne l’effort physique que représente la marche.
Pour des jeunes qui ont souvent vécu dans des conditions précaires et parfois souffert de problèmes de santé, parcourir plusieurs kilomètres par jour peut être éprouvant.
«La principale difficulté que nous rencontrons est d’ordre physique. Il y a la fatigue et parfois des problèmes sanitaires», confie Florent Agboessi.
Dans certaines zones traversées, l’accès à l’eau potable peut également poser problème.
« Il y a des zones où nous n’avons pas d’eau potable », ajoute-t-il.
Ces contraintes obligent l’équipe à rester vigilante et à adapter en permanence l’organisation du parcours.
Le financement constitue un défi majeur pour la pérennité de l’initiative. L’association Terres Rouges ne dispose pas toujours de ressources financières suffisantes pour organiser régulièrement les sessions de marche.
Le projet repose en grande partie sur le soutien des amis et partenaires de l’association, dont plusieurs sont des expatriés.
« Nous comptons sur les amis de l’association, qui sont pour la plupart des expatriés », explique Florent Agboessi.
Lorsque les ressources viennent à manquer, l’équipe est parfois contrainte de suspendre temporairement l’initiative.
« Parfois, faute de moyens, nous laissons le projet en veilleuse en attendant un financement », reconnaît-il.
Malgré ces difficultés, les responsables de Terres Rouges restent convaincus de la pertinence de leur approche. Au fil des années, « Marcher pour s’en sortir » est devenu bien plus qu’un simple projet social.
Pour les jeunes participants comme pour les travailleurs sociaux qui les accompagnent, chaque session représente une véritable aventure humaine.
Au fil des kilomètres parcourus, les participants apprennent à se dépasser, à s’entraider et à imaginer un avenir différent.
Car derrière chaque pas effectué sur la route se cache l’espoir d’un nouveau départ, loin de la rue et plus proche d’une vie stable et digne.
Entre marche, pause, animation et autres activités les jeunes gens marchent pour changer de destin