La Nation Bénin...
Les
quatre premières tribunes ont posé le diagnostic. Celle-ci change de focale :
ce n'est plus seulement la philosophie de l'école qui est en cause — mais sa
capacité à préparer des enfants à un monde que personne ne peut encore décrire.
Le diplôme restera utile. Mais il ne suffira plus.
«
Les illettrés du XXIe siècle ne seront pas ceux qui ne savent ni lire ni
écrire, mais ceux qui ne savent pas apprendre, désapprendre et réapprendre. » -
Alvin Toffler
En
2007, le premier iPhone est sorti. Cette année-là, des milliers de jeunes dans
le monde commençaient des études en photographie argentique, en secrétariat
bureautique, en impression offset. Des formations sérieuses, reconnues, bien
enseignées. Cinq ans plus tard, certains de ces métiers avaient été réduits à
l'état de niches ou avaient tout simplement disparu.
Ce
n'est pas un accident isolé. C'est désormais le rythme normal du monde.
Et
la question qui devrait nous tenir éveillés la nuit est simple: dans quinze
ans, quand les enfants qui sont aujourd'hui au Cm2 entreront sur le marché du
travail, combien des formations que nous leur préparons aujourd’hui seront
encore pleinement pertinentes ?
La
vitesse a changé — et c'est là que tout se complique
Ce
qui a fondamentalement changé, ce n'est pas que le savoir soit devenu inutile.
C'est que sa durée de vie s'est raccourcie de façon spectaculaire.
Pendant
longtemps, les connaissances acquises à vingt ans tenaient sur quarante ans de
carrière. Un ingénieur formé dans les années 1980 pouvait exercer jusqu'à la
retraite avec les mêmes bases techniques, à quelques mises à jour près. La
stabilité des métiers rendait la formation initiale suffisante - presque
définitive. Ce cycle est cassé.
Dans
certains secteurs aujourd'hui, les outils évoluent plus vite que les cursus qui
sont censés y préparer. Un étudiant en informatique voit une partie de ce qu'il
apprend devenir obsolète avant même d'avoir soutenu son mémoire. Ce n'est pas
une exagération - c'est ce que vivent déjà des milliers de jeunes diplômés qui
arrivent sur le marché du travail avec des compétences partiellement dépassées
le jour même de leur embauche.
Le
problème n'est donc plus seulement de savoir si nos enfants obtiennent un
diplôme. Le problème est de savoir ce que ce diplôme représente dans un monde
qui n'attend pas.
L'intelligence
artificielle : ni panique ni naïveté
Je
ne veux pas tomber dans le catastrophisme facile. L'intelligence artificielle
ne va pas supprimer tous les emplois du jour au lendemain - cette version
simpliste ne rend pas service à la réflexion.
Mais
voici ce qui est vrai, et qu'on ne peut plus ignorer : elle est déjà là. Dans
nos téléphones, dans nos banques, dans les cabinets médicaux, dans les
rédactions, dans les services administratifs. Elle analyse des données
complexes en quelques secondes, rédige des rapports, traduit des documents
juridiques, assiste des diagnostics médicaux, optimise des chaînes logistiques
entières.
Ce
mouvement ne s'arrêtera pas. Et contrairement aux révolutions industrielles
précédentes - qui touchaient surtout le travail physique - celle-ci touche le
travail intellectuel. Celui pour lequel nous avons précisément formé nos élites
pendant des décennies.
La
question n'est donc pas de savoir si nos enfants devront cohabiter avec ces
technologies. Ils le feront, qu'on s'y prépare ou non. La vraie question est de
savoir dans quelle position ils se trouveront face à elles : utilisateurs
éclairés capables de les orienter, ou simples exécutants de ce qu'une machine
aura décidé à leur place.
Préparer
à des métiers sans nom
Voici
une réalité inconfortable : une partie des métiers que nos enfants exerceront
dans quinze ou vingt ans n'ont pas encore de nom aujourd'hui.
Qui
avait entendu parler d'expert en cybersécurité il y a vingt
ans
? De data scientist ? Ces métiers n'existaient pas. Ils figurent aujourd'hui
parmi les plus recherchés sur le marché mondial. La prochaine vague sera
similaire - mais plus rapide encore.
Alors
comment préparer des enfants à des professions qu'on ne peut pas nommer ?
En
arrêtant de les former uniquement à des fonctions figées, et en les formant à
apprendre, à désapprendre et à réapprendre. Nous devons les former à construire
des solutions avec des outils qui n'existent pas encore. À tenir debout dans
l'incertitude sans attendre qu'on leur dise quoi faire.
Ce
n'est pas un module à ajouter dans un emploi du temps surchargé. C'est un changement
de philosophie éducative - profond, structurel, qui ne se décrète pas mais se
construit.
Ce
que les machines ne feront pas à notre place
Il
y a une ironie dans notre époque : plus les machines deviennent capables sur le
plan technique, plus certaines capacités spécifiquement humaines gagnent en
valeur économique réelle.
Pas
les capacités qu'on mesure facilement. Les autres.
Sentir
où se situe le vrai problème dans une organisation, avant même qu'il explose.
Conduire une négociation complexe où les intérêts semblent irréconciliables.
Inspirer une équipe dans un moment de doute. Imaginer un produit ou un service
dont personne n'avait encore formulé le besoin. Traverser un échec sans se
laisser définir par lui.
Ces
capacités-là résistent à l'automatisation non pas parce qu'elles sont
mystérieuses, mais parce qu'elles sont profondément contextuelles,
relationnelles, incarnées dans une histoire et une culture. Sur un marché du
travail où les tâches répétitives - y compris intellectuelles - sont progressivement
prises en charge par des algorithmes, ces qualités deviennent un avantage
concurrentiel durable.
Notre
école ne les ignore pas par malveillance. Elle les ignore parce qu'elles
résistent à la notation, à la standardisation, au bulletin trimestriel. Mais
l'inconfort de l'évaluation n'est pas une raison suffisante pour continuer à
les traiter comme accessoires.
Un
angle mort que personne ne veut voir : l'argent
Il
y a une lacune dans notre système éducatif dont on parle trop peu : nous formons
des jeunes pendant quinze, seize, parfois vingt ans sans jamais vraiment leur
apprendre à comprendre et à gérer de l'argent.
Pas
de cours sur l'intelligence financière. Aucune initiation aux mécanismes de
l’épargne et du crédit. Pas d'explication sur la façon dont fonctionne un
investissement simple, une tontine bien structurée, un budget de ménage. Des
jeunes reçoivent leur premier salaire sans avoir jamais sérieusement réfléchi à
ce que signifie et implique la notion de salaire.
Dans
un monde où chaque individu devra gérer une part croissante de sa propre
sécurité économique — avec moins de filets collectifs, plus d'incertitudes,
davantage de responsabilités personnelles — cette ignorance n'est pas anodine.
Elle coûte des décisions mal prises, des dettes mal anticipées, des
opportunités manquées faute de comprendre les règles de base du jeu économique.
L'intelligence
financière n'est pas un cours élitiste réservé aux futurs banquiers. C'est une
compétence citoyenne fondamentale, au même titre que savoir lire ou compter.
Ce
que le Bénin doit décider - maintenant
Les
transformations décrites ici ne sont pas des hypothèses. Elles sont en cours.
Elles s'accélèrent. Et elles n'attendront pas que nous ayons fini de réformer
nos programmes.
La
vraie question n'est pas technologique. Les technologies arrivent, qu'on se
prépare ou non. La question est celle-ci : allons-nous former nos enfants à
naviguer dans ce monde-là, ou allons-nous continuer à les préparer à un monde
qui a déjà changé ?
Un
diplôme restera toujours utile. Mais la sécurité réelle, demain, ne tiendra
plus dans un parchemin obtenu à vingt ans. Elle tiendra dans la capacité de
chaque individu à continuer d'apprendre, à se repositionner, à créer de la
valeur dans des contextes qui n'auront cessé de changer.
Préparer
nos enfants à cette réalité - concrètement, structurellement - c'est peut-être
la décision la plus stratégique que le Bénin ait à prendre dans les années qui
viennent. Pas parce que c'est à la mode. Parce que le contraire, c'est
d'envoyer une jeunesse nombreuse, capable et ambitieuse vers un mur qu'elle
n'aura pas eu les outils pour franchir¦
Dr. Finagnon FADONOUGBO