La Nation Bénin...
À chaque grande pluie, les mêmes images reviennent : routes submergées, véhicules immobilisés, quartiers isolés et populations livrées à elles-mêmes. Mais derrière ce qui semble relever d'une fatalité climatique se cache une autre réalité, plus dérangeante : celle de nos renoncements collectifs, du silence des décideurs et de la tentation de confier au ciel ce qui relève d'abord de la responsabilité des hommes. À travers la figure symbolique de Dossou Goudounon, cette tribune interroge ce que les inondations disent de notre rapport à la gouvernance, à la prévention et au devoir d'agir.
« La guerre s'était déportée au pays de Dossou Goudounon le lépreux. Pendant que tout le monde fuyait, le lépreux, lui, ramassa une arme et se posta à l'entrée du village. On lui demanda pourquoi il ne partait pas comme les autres. Il répondit simplement : "Je reste, de peur qu'on dise que ce pays est inhabité." »
Cette vieille histoire m'est revenue à l'esprit en regardant les images des inondations qui ont paralysé Cotonou et ses environs.
Quand l'eau monte, le silence gouverne
Durant plusieurs jours, les pluies diluviennes se sont abattues sur la côte du golfe de Guinée. Au pont de Djonou, la circulation s'est figée. Ce n'était plus un embouteillage ; c'était une immobilité totale. À la Papa Wemba : « Nous pas bouger, pas moyen bouger. »
Puis chacun s'est mis à chercher son propre « Show me the way ». Les plus chanceux ont emprunté de longs détours. Les autres ont poussé leur voiture. Beaucoup ont abandonné leur moto dans les eaux. D'autres encore ont simplement attendu que le niveau baisse.
Comme toujours, ce sont les plus pauvres qui ont payé le prix fort.
La pauvreté les a repoussés vers les quartiers les plus vulnérables. Elle les oblige à traverser chaque jour des zones où la moindre pluie devient une épreuve. Elle transforme un trajet de vingt minutes en plusieurs heures d'angoisse. Elle noie les moteurs, épuise les corps et finit par installer l'idée que souffrir est devenu normal.
Le déluge est naturel ; le désordre, lui, est humain
Au milieu de ce chaos, une scène m'a profondément interrogé.
Pendant que des familles cherchaient un passage pour rentrer chez elles, des officiants du Christianisme céleste célébraient baptêmes, prières et délivrances directement dans les eaux de l'inondation. Les fidèles, agenouillés, recevaient bénédictions et aspersions tandis que, quelques mètres plus loin, d'autres tentaient simplement de sauver leur véhicule ou leurs maigres biens.
Je respecte la foi. Mais je m'interroge sur ce réflexe qui nous pousse si souvent à chercher dans le ciel les réponses que nous refusons de construire sur la terre.
Chez nos voisins, les intempéries ont fait des victimes. Chez nous, aucun bilan officiel ne fait état de morts. Tant mieux. Alléluia !
Mais l'absence de victimes ne saurait devenir le certificat de bonne gouvernance. Une catastrophe évitée ne dispense jamais d'une politique de prévention.
Lorsque les eaux se retirent, un autre phénomène apparaît : le silence.
Le silence des autorités.
Un silence qui finit par inquiéter davantage que la pluie elle-même. Parce qu'il donne le sentiment que tout est redevenu normal, alors que rien n'a été véritablement réglé.
Dieu n'a jamais demandé qu'on remplace l'action par les prières
Soyons honnêtes.
Oui, le Bénin n'a peut-être pas encore les moyens de construire un second pont entre Abomey-Calavi et Cotonou. Oui, les infrastructures coûtent cher. Oui, l'urbanisation anarchique complique énormément l'écoulement des eaux.
Tout cela est vrai.
Mais une autre vérité mérite d'être dite.
Qui veille réellement au respect des règles d'urbanisme ? Qui empêche les constructions dans les zones inondables ? Qui entretient durablement les caniveaux ? Qui fait appliquer les lois déjà votées ?
Prenons un seul exemple.
En 2017, une loi interdisant les sachets plastiques a été adoptée avec beaucoup de communication. Pendant quelques semaines, les contrôles se sont multipliés. Puis la volonté politique s'est évaporée.
Aujourd'hui, les sachets plastiques sont partout. Dans les marchés, les quartiers, les caniveaux… et finalement dans nos inondations.
Les catastrophes naturelles révèlent souvent les négligences humaines
Nous avons parfois tendance à conclure : « Dieu fera. » Comme si Dieu devait compenser éternellement nos propres renoncements.
Pourtant, même dans les Écritures, Dieu avertit avant d'agir. Avant le Déluge, il prévient Noé. Avant Sodome, il envoie des messagers. Avant l'Apocalypse, il annonce les signes.
Les avertissements sont là. Les pluies deviennent plus violentes. Les villes s'étendent plus vite que leur assainissement. Les caniveaux étouffent sous les déchets. Les quartiers gagnent les bas-fonds.
La nature nous parle. Encore faut-il accepter de l'écouter.
Je repense alors à Dossou Goudounon.
Le lépreux n'était peut-être pas le plus malade de son village. Lui avait au moins choisi de rester debout pour qu'on ne dise pas que son pays était abandonné.
Aujourd'hui, ce n'est pas l'eau qui donne l'impression d'un pays déserté.
C'est le silence.
Le silence de ceux qui devraient parler, prévoir et agir.
Et lorsqu'un peuple finit par s'en remettre uniquement au ciel pour réparer ce que les hommes auraient pu empêcher, ce ne sont plus seulement les pluies qui inondent le pays.
C'est la résignation