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Olympe Bhêly-Quenum: Ecrire l’Afrique depuis elle-même

Tribune

Rendre hommage à Olympe Bhêly-Quenum à l’occasion de cet anniversaire exceptionnel, ce n’est pas seulement célébrer la longévité d’un homme et la fécondité d’une œuvre. C’est saluer l’une des grandes consciences littéraires de l’Afrique contemporaine, une voix qui a contribué à faire reconnaître la capacité des sociétés africaines à se raconter elles-mêmes, à interpréter leur histoire et à prendre part, dans la plénitude de leur singularité, à la conversation universelle.

Par   Académicien Mahouton Norbert Hounkonnou, le 21 sept. 2026 à 14h36 Durée 3 min.
#Olympe Bhêly-Quenum #Afrique

Né à Ouidah, cité de mémoire, de spiritualité et de rencontres culturelles, Olympe Bhêly-Quenum appartient à la génération des écrivains qui ont accompagné l’émergence d’une parole africaine consciente de sa dignité. Dans un univers intellectuel encore profondément marqué par les représentations coloniales, son écriture a participé à un déplacement décisif du regard. L’Afrique n’y apparaît plus seulement comme une réalité décrite de l’extérieur, enfermée dans des catégories étrangères ou réduite à une altérité pittoresque. Elle se révèle comme un monde humain complexe, habité par ses propres mémoires, ses tensions, ses symboles et ses interrogations. Dès Un piège sans fin, publié en 1960, puis dans Le Chant du lac, couronné en 1966 par le Grand Prix littéraire d’Afrique noire, comme dans L’Initié, Les Appels du vodou, Un enfant d’Afrique et ses autres œuvres, Olympe Bhêly-Quenum construit un univers où les réalités africaines possèdent leur profondeur propre. Le visible y dialogue avec l’invisible, la mémoire avec le présent, l’expérience individuelle avec les forces de la communauté. Les traditions n’y sont ni des survivances inertes ni de simples curiosités offertes au regard extérieur. Elles constituent des formes de présence au monde, des réserves de sens et des ressources permettant d’éclairer la complexité de la condition humaine.

Sans employer nécessairement les termes dans lesquels nous formulons aujourd’hui la question de la souveraineté épistémique, Olympe Bhêly-Quenum en a ainsi illustré, par la littérature, une exigence fondamentale: le droit pour les sociétés africaines d’être comprises à partir de leurs propres mémoires, de leurs symboles et de leurs catégories de sens. Son œuvre ne constitue pas un traité théorique sur la décolonisation des savoirs; elle accomplit cependant un geste intellectuel qui lui est apparenté. En donnant toute leur dignité narrative aux univers africains, elle contribue à restituer à l’Afrique sa qualité de sujet d’expérience, de parole et d’interprétation. Cette lecture contemporaine ne saurait toutefois enfermer l’écrivain dans une doctrine qui n’était pas explicitement la sienne. Elle permet plutôt de mesurer la fécondité actuelle de son œuvre. Ce que nous appelons aujourd’hui souveraineté épistémique et cognitive trouve en elle non pas une formulation systématique, mais l’une de ses préfigurations littéraires: la conviction que l’Afrique peut participer à l’universel depuis son propre lieu de mémoire, d’expérience et de pensée. L’universel, chez Olympe Bhêly-Quenum, n’exige nullement l’effacement des singularités. Il se construit dans leur rencontre. Son œuvre établit un dialogue fécond entre l’Afrique et l’Europe, entre les héritages spirituels et les exigences de la modernité, entre les enracinements particuliers et les interrogations communes à toute l’humanité. L’appartenance culturelle ne devient jamais clôture: elle constitue le point d’appui à partir duquel une voix singulière peut s’adresser au monde.

Écrivain, journaliste, homme de culture et acteur du dialogue international, notamment au sein de l’Unesco, Olympe Bhêly-Quenum aura été un passeur entre plusieurs univers. Mais un passeur soucieux de préserver la consistance et la dignité de chacune des rives. Son itinéraire rappelle que le dialogue véritable ne peut se réduire à l’assimilation de l’un par l’autre: il suppose des interlocuteurs reconnus dans leur histoire et également autorisés à contribuer à l’intelligence du monde. À l’heure où l’Afrique aspire à mieux maîtriser ses récits, à valoriser ses langues, à préserver ses patrimoines et à fortifier ses institutions de savoir, l’œuvre d’Olympe Bhêly-Quenum conserve une remarquable actualité. Elle nous rappelle, par la puissance propre de la littérature, qu’une société qui cesse de raconter son expérience avec ses mots et selon ses sensibilités risque de devenir progressivement étrangère à elle-même. Inversement, une société qui assume sa mémoire et libère sa capacité créatrice se donne les moyens de participer au monde sans renoncer à elle-même.

Célébrer Olympe Bhêly-Quenum, c’est donc honorer une œuvre qui, sans se laisser réduire à une doctrine, participe à la reconquête africaine du droit de se raconter, de se comprendre et de contribuer, depuis la profondeur de ses héritages, à l’intelligence commune du monde. En cet anniversaire mémorable, le Bénin, l’Afrique et la communauté littéraire internationale peuvent lui exprimer leur reconnaissance. Puisse son œuvre continuer d’accompagner les générations nouvelles et de leur transmettre cette conviction essentielle: écrire l’Afrique depuis elle-même, ce n’est pas la soustraire à l’universel; c’est lui permettre d’y prendre place, debout, avec sa mémoire, sa voix et sa pleine dignité de sujet pensant.

Ancien Président  de l’Académie nationale des Sciences, Arts et Lettres du Bénin