La Nation Bénin...
Ni tribun ni gestionnaire retranché : en cent jours, Romuald Wadagni a laissé ses actes dessiner sa fonction. Portrait d’un chef de l’État saisi au travail.
Il faut commencer par le rapport au temps, parce que tout en découle. Le 24 mai 2026, entre le serment du matin et le journal de vingt heures, un gouvernement complet a été composé, signé, annoncé. Neuf jours plus tard, le nouveau président serrait des mains à Niamey et à Ouagadougou. Dix jours après l’investiture, sa principale promesse sanitaire de campagne était passée en Conseil des ministres. Chez Romuald Wadagni, la vitesse n’est pas de l’impatience : c’est une conception de la fonction. Le temps présidentiel est un stock qui s’épuise, et les cent premiers jours ont été traités comme le capital le plus périssable du septennat.
Le rapport aux dossiers porte la marque du métier d’origine. L’expert-comptable devenu ministre, puis le ministre devenu président, n’a pas changé de grammaire : une décision existe quand elle a un montant, une source de financement et une échéance. Le collectif budgétaire du 3 juin en offre la démonstration - un milliard de francs Cfa pour les intrants des urgences vitales, dix milliards pour l’eau et l’électricité des centres de santé, une gratuité scolaire datée de la rentrée 2026-2027, le tout dans un cadre où les dépenses de personnel reculent de 9,8 %. Même les gestes sociaux les plus politiques sont présentés comme des écritures équilibrées : lorsque les redevances des marchés baissent de 15 à 30 % en juillet, l’État augmente simultanément ses subventions d’entretien, pour que l’allègement des uns ne devienne pas la dégradation du bien commun.
Avec ses collaborateurs, le ton a été donné dès le premier Conseil des ministres, le 28 mai: une nomination n’est « ni un privilège personnel, ni la rétribution d’un engagement politique ». Le gouvernement lui-même traduit cette conception - vingt-quatre membres sans aucun ministre d’État, c’est-à-dire sans hiérarchie honorifique, une génération de quadragénaires, sept reconduits choisis pour leurs états de service plus que pour leur poids politique. On chercherait en vain, dans les cent premiers jours, une célébration de l’équipe : les ministres apparaissent quand leurs dossiers aboutissent, et c’est apparemment ainsi que le chef de l’État conçoit leur visibilité.
Le rapport aux institutions est peut-être le trait le plus contre-intuitif du personnage. Voici un président élu avec plus de 94 % des suffrages, adossé à une majorité parlementaire écrasante, dont le mentor politique préside désormais un Sénat flambant neuf : toutes les conditions d’un pouvoir envahissant. Or la séquence institutionnelle de l’été s’est déroulée sans lui, ou plutôt à côté de lui. L’installation de la chambre haute le 30 juillet, le ralliement de Thomas Boni Yayi, l’élection de Patrice Talon le 6 août : autant de moments où la présidence s’est tenue à distance, se contentant d’accueillir les nouveaux sénateurs à la tribune du 1er août. Cette retenue peut se lire comme de l’habileté - laisser l’après-pouvoir s’organiser sans y toucher. Elle dessine en tout cas un président qui ne confond pas prééminence et omniprésence.
Face aux populations, l’homme réputé austère a révélé un registre que peu lui connaissaient. Le bain de foule du 1er août sur la Marina en a donné un premier aperçu ; le mois d’août l’a confirmé en méthode. Des congés passés au pays, une remontée vers le septentrion, une arrivée à Nikki en tenue traditionnelle blanche pour une Gaani dont il repart prince de la cour impériale, sous un titre - le Souverain rassembleur - qu’aucun communiqué n’aurait osé écrire. Puis Parakou : les urgences du Centre hospitalier départemental du Borgou visitées sans préavis, des patients écoutés, des soignants questionnés ; le lendemain, une marche matinale muée en conversation de quartier, avec arrêts et achats au bord de la route. Ce ne sont pas des gestes de campagne - l’élection est derrière lui pour sept ans. Ce sont des gestes de contrôle et de présence, la version présidentielle de la visite de terrain qu’affectionnent les gestionnaires.
Sobriété
Les partenaires étrangers, la sobriété est la même, mais elle a un autre nom : l’efficacité. Les formats sont courts, les ordres du jour resserrés - un tête-à-tête à Lagos plutôt qu’une visite d’État en grand appareil, un aller-retour à Addis-Abeba dans la journée pour une retraite d’Afreximbank, une visite de travail à Bruxelles où l’on parle industrialisation et emploi des jeunes avec António Costa et Ursula von der Leyen. Ce président n’a pas eu besoin de se faire connaître des chancelleries financières : il y arrive précédé de dix ans de signatures. Son enjeu est inverse - transformer une réputation de bon élève en position de négociateur.
Reste la communication, où le personnage se livre le plus. Peu de grands discours depuis le 24 mai, mais des publications personnelles sur Facebook, rédigées à la première personne, qui expliquent une décision avant même le communiqué officiel - la baisse des redevances de marché en a fourni l’exemple le plus commenté, le 2 juillet. Le procédé raccourcit la chaîne entre le décideur et le concerné, quitte à bousculer les habitudes de l’appareil. Il dit une conviction : la parole présidentielle vaut par sa précision, non par sa rareté cérémonielle.
Au bout de cent jours, le portrait qui émerge n’est celui d’aucun archétype attendu. Pas le technocrate froid que redoutaient les uns : l’homme des urgences de Parakou et de la Gaani a montré un sens du contact et du symbole. Pas davantage le clone de son prédécesseur qu’annonçaient les autres : la détente sahélienne et le tournant social sont des choix propres, assumés vite et seuls. Ce qui se dessine, c’est un président qui gouverne comme il a toujours travaillé - par dossiers, par échéances, par vérifications - et qui a découvert, en y prenant un plaisir visible, que la fonction exigeait aussi d’incarner. Les cent premiers jours ont prouvé qu’il savait décider. Ils suggèrent, ce qui était moins prévisible, qu’il apprend à représenter.